> Eric Poindron, Comme un bal de fantômes

Eric Poindron, Comme un bal de fantômes

Par | 2018-01-02T15:19:49+00:00 23 novembre 2017|Catégories : Critiques, Éric Poindron|

Éric Poindron, qui a diri­gé les édi­tions Le Coq à l’âne avant de créer la col­lec­tion “Curiosa &caetera” au Castor Astral est jour­na­liste lit­té­raire et auteur de nom­breux écrits comme L’étrange ques­tion­naire, De l’égarement dans les livres, Ricardo Frera, un pirate à camé­ra.

Ce texte inti­tu­lé Comme un bal de fan­tômes se pré­sente comme une bal­lade lit­té­raire ou une sorte d’inventaire à la Prévert qui recense à la fois les choses aimées, tra­ver­sées, ren­con­trées. Par cer­tains côtés, il évoque un peu les “Notes de che­vet” de la poé­tesse japo­naise Sei Shônagon où il s’agit de fixer le ver­tige de l’instant. Le texte file et se déroule aus­si comme un voyage en trans­si­bé­rien où l’on prend le temps de rêver ou de s’égarer à tra­vers des villes réelles ou ima­gi­naires, comme un remède à la mélan­co­lie peut-être : “Un jour et toutes les nuits, habi­ter dans les trains qui filent comme des comètes”. Il se pré­sente aus­si comme une sorte de cane­vas entre­mê­lé de mul­tiples cita­tions où réfé­rences biblio­phi­liques et de sen­sa­tions vécues, comme si l’existence jamais ne pou­vait se dépar­tir du lit­té­raire, car pour le poète “les mots ont bien tou­jours le der­nier mot”.

Eric POINDRON, Comme un bal de fan­tômes, Castor Astral, col­lec­tion “Curiosa & Caetera” , 2017 , 256 pages, 17€.

Tous ces fan­tômes que l’auteur ne cesse de d’invoquer repré­sentent peut-être à la fois les dis­pa­rus ren­con­trés et aimés mais aus­si ces com­pa­gnons lit­té­raires qui ont su gui­der ses pas qu’ils soient illustres ou pas. Il se réfère en pre­mier lieu à Reverdy pour qui ” Rien ne vaut d’être dit en poé­sie que l’indicible”. Au Japon, cet indi­cible se nomme le Yügen, presque le mys­tère inef­fable. Pour Eric Poindron, à l’instar de l’enfance, l’écriture toute entière est Yügen :

Souvenez vous de cet ins­tant Yügen, qui ne se raconte pas, que vous n’avez jamais su décrire, qui ne peut être en cap­ture, le rayon de soleil, l’amour qui musarde, la glace qui fond, le fris­son sans rai­son un fré­mis­se­ment dans un arbre comme une chan­son ancienne, l’extase devant la pay­sage. Et pour­tant il fal­lait en conser­ver le sou­ve­nir, la jus­tesse l’incandescence, le magni­fique l’unicité, oui, ce moment ain­si juste et inouï, Le vivre et s’en sou­ve­nir, et se “pro­mettre de ne jamais l’oublier.”

La poé­sie est ici toute entière Yügen et ceci nous paraît être un des pas­sages les plus réus­sis du livre car par­fois la mul­ti­pli­ci­té des cita­tions qui reviennent han­ter le texte comme de fur­tives pré­sences viennent para­si­ter ou disons évin­cer un peu la parole sin­gu­lière de l’auteur.Toutefois ce recueil aus­si fré­mis­sant, déli­cat et sen­sible que les ailes de papillons qui en ornent la cou­ver­ture, pro­pose un style ori­gi­nal qui mélange tous les genres en un savant dosage. En ce sens il reste inclas­sable et donc nova­teur à la façon d’un palimp­seste. Il y a dif­fé­rentes strates ou niveaux de lec­ture pro­po­sés : à la fois bal­lade nos­tal­gique, pro­me­nade dans les sou­ve­nirs, voyages, notes de lec­ture.

Ainsi ce “bal de fan­tômes “appa­raît plus, en défi­ni­tive, comme une vibrante ode à la vie et à la lit­té­ra­ture qu’il ne cesse de célé­brer, en une étrange danse à la fois nos­tal­gique et joyeuse d’où ne sont pas exclus un peu de déri­sion, d’humour et beau­coup de ten­dresse pour “tous les gens qui se perdent, les ins­pi­rés que l’on ne connai­tra jamais”. Car il s’agit bien ici de che­mi­ner dans l’inconnu avec beau­coup d’érudition mais aus­si de ten­dresse. Un beau recueil qui, en son envol fré­mis­sant, ne peut lais­ser indif­fé­rent, et nous pro­pose un voyage à la fois lit­té­raire et sen­so­riel.

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Véronique Elfakir

Véronique Elfakir est doc­teur en lit­té­ra­ture et exerce éga­le­ment la psy­cha­na­lyse à Brest.

Ses recherches portent essen­tiel­le­ment sur le lien entre lit­té­ra­ture et psy­cha­na­lyse, mais la poé­sie reste sa « langue » et son ter­ri­toire de pré­di­lec­tion.

Après quelques contri­bu­tions dans diverses revues, elle publie son pre­mier recueil : Dire Cela, en 2011, aux édi­tions l’Harmattan, col­lec­tion « Poète des cinq conti­nents ».

En 2008, elle publie éga­le­ment un essai : Le ravis­se­ment de la langue : la ques­tion du poète qui inter­roge la dimen­sion poé­tiques dans l’articulation entre la vie et l’œuvre de V. Segalen, Rilke, Hölderlin, E. Jabès, E. Dickison et S. Plath…

Sa biblio­gra­phie com­plète est à retrou­ver sur paro​les​no​mades​.blog​spot​.fr.