> Brisures de mots : la poésie de Françoise Hàn

Brisures de mots : la poésie de Françoise Hàn

Par |2018-03-02T15:13:54+00:00 1 mars 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Françoise Hàn|

Écrire de tout notre corps, et que tout soit pré­sent 1

La lec­ture de l’œuvre de Françoise Hàn nous entraîne vers les abîmes immé­mo­riaux d’un temps et d’un espace revi­si­tés par l’écriture en une sorte de troi­sième lieu médian.

En cet espace poé­tique qui semble n’être que l’anagramme de l’inconnu, le mot épouse le corps à tra­vers la per­cep­tion d’un pré­sent ren­du unique par cette incar­na­tion fugi­tive. Le lan­gage n’est que l’écho d’une ques­tion, un frag­ment et par­fois même un ossuaire pour toutes les voix per­dues ou négli­gées de l’histoire qui semblent habi­ter la page : « Nos voix font effort pour se rac­cor­der.

Françoise Hàn

Françoise Han

 Les paroles que nous pro­non­çons tâtonnent pour se rejoindre. Beaucoup se perdent. Beaucoup sont mâchées par les pois­sons car­ni­vores. Et celles qui sur­vivent, nous igno­rons où elles vont. Du com­men­ce­ment et de la fin des choses, nous ne savons rien. Le tra­cé s’interrompt, le des­sin d’ensemble nous reste incon­nu. Mais la frac­ture toute fraîche, l’arrachement, ou l’infime sillon de l’érosion, par nos cinq sens nous les per­ce­vons 2. »

La seule pré­ten­tion du poème n’est peut-être que cette cap­ta­tion de l’instant qui par­fois nous fait le don de l’oubli à tra­vers ce pur accueil de la pré­sence sen­so­rielle : « Nous, qui de mémoire d’homme connais­sons plu­sieurs écrou­le­ments, nous ten­tons cette gageure : dans le poème, sai­sie de l’instant, éclo­sion dans le pré­sent, faire tenir la ruine, la dés­in­té­gra­tion, la chute vers les grands fonds de nos débris, sédi­ments futurs2. » Voués à la chute, il nous reste tou­te­fois en par­tage ce sillon de la matière à creu­ser avec l’espérance d’une légè­re­té aus­si igno­rante que « le chant d’un oiseau, à l’aube au bord d’une fis­sure2 » et la saveur de« ces soirs d’été où nous avons cru être au monde. » Si cette grâce de l’inconscience propre au monde ani­mal ou végé­tal nous est refu­sée, elle est tou­te­fois le fon­de­ment même de notre liber­té : « Nous sommes là où nous ne pour­rons jamais nous atteindre. L’évolution a pro­duit en nous l’inquiétude, comme chez d’autres la nageoire ou l’aile. Avec sa symé­trique : tou­cher les fleurs, l’argile, les coquillages. Peindre, pétrir, chan­ter. Lancer une sonde sur la pla­nète Mars. Crayonner la créa­tion sur les murs de Lascaux ou d’Altamira3. » Cette dou­lou­reuse luci­di­té n’est en fait que le ferment de toute créa­tion dont il ne res­te­ra cepen­dant en toute humi­li­té que quelques « vocables des­sou­chés », quelques bri­sures. A la conscience de cette vie fuyante comme de l’eau s’oppose donc l’impermanence du rocher qui était là « bien avant le ruis­seau » et qui sur­tout « ne se sou­vient plus d’avoir une his­toire4. » Comme l’indique le titre du recueil d’où est tiré ce vers « Ne sachant rien », si l’arbre de la connais­sance nous est refu­sé, peut-être pou­vons nous apprendre un peu de cette quié­tude igno­rante d’elle-même. Car il y a au cœur de la roche un éclat rete­nu que les mots tentent de cap­ter comme un frag­ment de quartz. La rivière en son creu­se­ment peut elle aus­si « se char­ger de miné­ral, recréer là-des­sous, dans le res­ser­re­ment un che­min d’étoiles5. » En ce gai savoir de l’abîme, l’homme comme le texte qui le repré­sente n’est qu’un frag­ment livré au manque et l’univers qui l’entoure est cette énigme ins­crite sur la face d’un dé dont « Les faces visibles se nomment : Attente – Rencontre-Adieu – Longue Route – Barques per­dues en mer – Mer de séré­ni­té – Effacement. Sur la sep­tième face, il n’y aurait pas de nom. [Puisqu’elle est l’ensemble de tous les noms, de ceux-là aus­si qui ne sont pas pro­non­cés.]6

La parole est donc une sorte d’éternelle pre­mière fois qui se réin­vente à tra­vers chaque homme qui n’est lui-même qu’une par­celle ou un éclat de cette véri­té dont la tota­li­té nous est refu­sée. Ce manque est tou­te­fois la condi­tion même de notre désir : « Chaque mot comme le pre­mier mot qui fut pro­non­cé, le pre­mier mot, celui peut-être qui désigne l’eau pour la soif7. » Ce pour­rait être aus­si un point ou encore cet inter­valle qui per­met à toutes choses d’exister à la fois « ensembles et sépa­rées ». C’est pour­quoi dans un article consa­cré à l’idéogramme8, Françoise Hàn nous décrit la repré­sen­ta­tion du mot « inter­ro­ger » qui nous semble être en défi­ni­tive le para­digme ou le fil conduc­teur de l’ensemble de ses écrits. Le carac­tère bouche est for­mé devant le carac­tère porte. Derrière la porte ne se trouve que la page blanche ou le vide où les éner­gies cir­culent. La bouche elle-même « encadre un vide plus petit », « comme une ten­ta­tive de pro­non­cer en une seule syl­labe le fond de l’univers. » Mais cette ten­ta­tive est vaine car un signe limi­té et cir­cons­crit ne peut dire le Tout, la fer­me­ture s’oppose à l’ouverture infi­nie que seule un trait inin­ter­rom­pu pour­rait peut-être repré­sen­ter. En sa bri­sure même l’idéogramme tou­te­fois épouse ce mou­ve­ment ou ce rythme de l’univers mar­qué par le sceau de la tem­po­ra­li­té et donc de la cou­pure.

Le poème est donc cet « espace ouvert » où résonne indé­fi­ni­ment l’écho d’une voix, sans que l’on sache vrai­ment d’où elle vient ni à qui elle appar­tient réel­le­ment, en ces paroles uniques et uni­ver­selles à la fois qui peuplent la page : « Quelqu’un te demande si sa voix est la tienne, quelqu’un t’apporte son silence et s’en va, les uns déposent leur far­deau et s’effacent, d’autres se tiennent immo­biles la pierre sur la tête, les plus exi­geants sont les absents, ceux qui ne miment pas […]9 » Le mot détour­né de son uti­li­té, tend à atteindre ce quelque chose d’essentiel qui nous est tou­jours refu­sé et que seul le cos­mos ou la nature semblent en défi­ni­tive pos­sé­der : « plantes et pla­nètes, lents mûris­se­ments et révo­lu­tions sans phrases, le signe essen­tiel est ailleurs, toute la déme­sure, dans la main qui s’ouvre et se ferme, ici com­mence et ne s’achèvera jamais l’aventure. » Seuls les atomes dis­sé­mi­nés de la langue poé­tique peuvent peut-être s’approcher de cette cos­mo­lo­gie ato­mi­sée de par­ti­cules et d’étoiles. Cet amour de la ques­tion porte donc toute l’œuvre qui n’est sans doute que le reflet de ce ciel inver­sé que nous habi­tons à tra­vers ce che­min de signes où brille un peu de l’éclat de cette lumière incon­nu de la « matière incréé » : « Dans les flaques, la constel­la­tion des mots des­sine sa Grande Ourse, pas exac­te­ment la même que celle là-haut. Quelques années-lumière de déca­lage, une liba­tion à l’invisible. Avec nos doigts, dans la boue, nous tra­çons des ques­tions. Elles bâtissent, friables, chan­geant, instable, un autre réel10. »

 

Présentation de l’auteur

Françoise Hàn

Poète et cri­tique lit­té­raire, née à Paris en 1928. A tra­vaillé long­temps dans l’édition scien­ti­fique. Collaboratrice de la revue Europe et des Lettres Françaises. Une ving­taine d’ouvrages publiés depuis Cité des Hommes (Seghers) en 1956. Derniers titres : Un été sans fin (Jacques Brémond, édi­teur, 2008) ; Le double remon­té du puits ((Jacques Brémond, édi­teur, 2011). à paraître : Ce pli ouvert (Jacques Brémond, édi­teur).

Françoise Hàn

© Ambre Nolen

Autres lec­tures

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La lec­ture de l’œuvre de Françoise Hàn nous entraîne vers les abîmes immé­mo­riaux d’un temps et d’un espace revi­si­té par l’écriture en une sorte de troi­sième lieu médian.


Notes

  1. F. Hàn, Profondeur du champ de vol, Nîmes , Cadex, 1994, p. 8[]
  2. Ibid, p. 9[][][]
  3. Florilège paru dans la Revue d’Art et de Littérature, Musique n°77, novembre 2011, « L’évolution des pay­sages », p. 45, www​.lechas​seu​rabs​trait​.com/​r​e​vue.[]
  4. F. Hàn, Ne pen­sant à rien, Remoulins, édi­tions J. Bremond, 2002, p. 23[]
  5. Ibid, p. 25[]
  6. Profondeur du champ de vol, op. cit., p. 32[]
  7. Ne pen­sant à rien, op. cit., p. 15
[]
  8. Florilège paru dans la Revue d’Art et de Littérature, Musique n°77, novembre 2011, « Devant l’idéogramme », p. 16-17, p. 45, www​.lechas​seu​rabs​trait​.com/​r​e​vue.[]
  9. 11 L’espace ouvert, Paris, Librairie Saint-Germain des prés, 1970, p. 29[]
  10. 12 Profondeur du champ de vol, op. cit., p. 7[]

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Véronique Elfakir

Véronique Elfakir est doc­teur en lit­té­ra­ture et exerce éga­le­ment la psy­cha­na­lyse à Brest.

Ses recherches portent essen­tiel­le­ment sur le lien entre lit­té­ra­ture et psy­cha­na­lyse, mais la poé­sie reste sa « langue » et son ter­ri­toire de pré­di­lec­tion.

Après quelques contri­bu­tions dans diverses revues, elle publie son pre­mier recueil : Dire Cela, en 2011, aux édi­tions l’Harmattan, col­lec­tion « Poète des cinq conti­nents ».

En 2008, elle publie éga­le­ment un essai : Le ravis­se­ment de la langue : la ques­tion du poète qui inter­roge la dimen­sion poé­tiques dans l’articulation entre la vie et l’œuvre de V. Segalen, Rilke, Hölderlin, E. Jabès, E. Dickison et S. Plath…

Sa biblio­gra­phie com­plète est à retrou­ver sur paro​les​no​mades​.blog​spot​.fr.

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