Brisures de mots : la poésie de Françoise Hàn

Par |2018-03-02T15:13:54+01:00 1 mars 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Françoise Hàn|

Écrire de tout notre corps, et que tout soit présent 1F. Hàn, Pro­fondeur du champ de vol, Nîmes , Cadex, 1994, p. 8

La lec­ture de l’œuvre de Françoise Hàn nous entraîne vers les abîmes immé­mo­ri­aux d’un temps et d’un espace revis­ités par l’écriture en une sorte de troisième lieu médian.

En cet espace poé­tique qui sem­ble n’être que l’anagramme de l’inconnu, le mot épouse le corps à tra­vers la per­cep­tion d’un présent ren­du unique par cette incar­na­tion fugi­tive. Le lan­gage n’est que l’écho d’une ques­tion, un frag­ment et par­fois même un ossuaire pour toutes les voix per­dues ou nég­ligées de l’histoire qui sem­blent habiter la page : « Nos voix font effort pour se raccorder.

Françoise Hàn

Françoise Han

 Les paroles que nous prononçons tâton­nent pour se rejoin­dre. Beau­coup se per­dent. Beau­coup sont mâchées par les pois­sons car­ni­vores. Et celles qui sur­vivent, nous ignorons où elles vont. Du com­mence­ment et de la fin des choses, nous ne savons rien. Le tracé s’interrompt, le dessin d’ensemble nous reste incon­nu. Mais la frac­ture toute fraîche, l’arrachement, ou l’infime sil­lon de l’érosion, par nos cinq sens nous les percevons 2Ibid, p. 9. »

La seule pré­ten­tion du poème n’est peut-être que cette cap­ta­tion de l’instant qui par­fois nous fait le don de l’oubli à tra­vers ce pur accueil de la présence sen­sorielle : « Nous, qui de mémoire d’homme con­nais­sons plusieurs écroule­ments, nous ten­tons cette gageure : dans le poème, saisie de l’instant, éclo­sion dans le présent, faire tenir la ruine, la dés­in­té­gra­tion, la chute vers les grands fonds de nos débris, sédi­ments futurs3Ibid, p. 9. » Voués à la chute, il nous reste toute­fois en partage ce sil­lon de la matière à creuser avec l’espérance d’une légèreté aus­si igno­rante que « le chant d’un oiseau, à l’aube au bord d’une fis­sure4Ibid, p. 9 » et la saveur de« ces soirs d’été où nous avons cru être au monde. » Si cette grâce de l’inconscience pro­pre au monde ani­mal ou végé­tal nous est refusée, elle est toute­fois le fonde­ment même de notre lib­erté : « Nous sommes là où nous ne pour­rons jamais nous attein­dre. L’évolution a pro­duit en nous l’inquiétude, comme chez d’autres la nageoire ou l’aile. Avec sa symétrique : touch­er les fleurs, l’argile, les coquil­lages. Pein­dre, pétrir, chanter. Lancer une sonde sur la planète Mars. Cray­on­ner la créa­tion sur les murs de Las­caux ou d’Altamira5Flo­rilège paru dans la Revue d’Art et de Lit­téra­ture, Musique n°77, novem­bre 2011, « L’évolution des paysages », p. 45, www.lechasseurabstrait.com/revue.. » Cette douloureuse lucid­ité n’est en fait que le fer­ment de toute créa­tion dont il ne restera cepen­dant en toute humil­ité que quelques « voca­bles dessouchés », quelques brisures. A la con­science de cette vie fuyante comme de l’eau s’oppose donc l’impermanence du rocher qui était là « bien avant le ruis­seau » et qui surtout « ne se sou­vient plus d’avoir une his­toire6F. Hàn, Ne pen­sant à rien, Remoulins, édi­tions J. Bre­mond, 2002, p. 23. » Comme l’indique le titre du recueil d’où est tiré ce vers « Ne sachant rien », si l’arbre de la con­nais­sance nous est refusé, peut-être pou­vons nous appren­dre un peu de cette quié­tude igno­rante d’elle-même. Car il y a au cœur de la roche un éclat retenu que les mots ten­tent de capter comme un frag­ment de quartz. La riv­ière en son creuse­ment peut elle aus­si « se charg­er de minéral, recréer là-dessous, dans le resser­re­ment un chemin d’étoiles7Ibid, p. 25. » En ce gai savoir de l’abîme, l’homme comme le texte qui le représente n’est qu’un frag­ment livré au manque et l’univers qui l’entoure est cette énigme inscrite sur la face d’un dé dont « Les faces vis­i­bles se nom­ment : Attente – Ren­con­tre-Adieu – Longue Route – Bar­ques per­dues en mer – Mer de sérénité – Efface­ment. Sur la sep­tième face, il n’y aurait pas de nom. [Puisqu’elle est l’ensemble de tous les noms, de ceux-là aus­si qui ne sont pas pronon­cés.]8Pro­fondeur du champ de vol, op. cit., p. 32

La parole est donc une sorte d’éternelle pre­mière fois qui se réin­vente à tra­vers chaque homme qui n’est lui-même qu’une par­celle ou un éclat de cette vérité dont la total­ité nous est refusée. Ce manque est toute­fois la con­di­tion même de notre désir : « Chaque mot comme le pre­mier mot qui fut pronon­cé, le pre­mier mot, celui peut-être qui désigne l’eau pour la soif9Ne pen­sant à rien, op. cit., p. 15
. » Ce pour­rait être aus­si un point ou encore cet inter­valle qui per­met à toutes choses d’exister à la fois «ensem­bles et séparées». C’est pourquoi dans un arti­cle con­sacré à l’idéogramme10Flo­rilège paru dans la Revue d’Art et de Lit­téra­ture, Musique n°77, novem­bre 2011, « Devant l’idéogramme », p. 16–17, p. 45, www.lechasseurabstrait.com/revue., Françoise Hàn nous décrit la représen­ta­tion du mot « inter­roger » qui nous sem­ble être en défini­tive le par­a­digme ou le fil con­duc­teur de l’ensemble de ses écrits. Le car­ac­tère bouche est for­mé devant le car­ac­tère porte. Der­rière la porte ne se trou­ve que la page blanche ou le vide où les éner­gies cir­cu­lent. La bouche elle-même « encadre un vide plus petit », « comme une ten­ta­tive de pronon­cer en une seule syl­labe le fond de l’univers. » Mais cette ten­ta­tive est vaine car un signe lim­ité et cir­con­scrit ne peut dire le Tout, la fer­me­ture s’oppose à l’ouverture infinie que seule un trait inin­ter­rompu pour­rait peut-être représen­ter. En sa brisure même l’idéogramme toute­fois épouse ce mou­ve­ment ou ce rythme de l’univers mar­qué par le sceau de la tem­po­ral­ité et donc de la coupure.

Le poème est donc cet « espace ouvert » où résonne indéfin­i­ment l’écho d’une voix, sans que l’on sache vrai­ment d’où elle vient ni à qui elle appar­tient réelle­ment, en ces paroles uniques et uni­verselles à la fois qui peu­plent la page : « Quelqu’un te demande si sa voix est la tienne, quelqu’un t’apporte son silence et s’en va, les uns déposent leur fardeau et s’effacent, d’autres se tien­nent immo­biles la pierre sur la tête, les plus exigeants sont les absents, ceux qui ne miment pas […]1111 L’espace ouvert, Paris, Librairie Saint-Ger­main des prés, 1970, p. 29 » Le mot détourné de son util­ité, tend à attein­dre ce quelque chose d’essentiel qui nous est tou­jours refusé et que seul le cos­mos ou la nature sem­blent en défini­tive pos­séder : «plantes et planètes, lents mûrisse­ments et révo­lu­tions sans phras­es, le signe essen­tiel est ailleurs, toute la démesure, dans la main qui s’ouvre et se ferme, ici com­mence et ne s’achèvera jamais l’aventure. » Seuls les atom­es dis­séminés de la langue poé­tique peu­vent peut-être s’approcher de cette cos­molo­gie atom­isée de par­tic­ules et d’étoiles. Cet amour de la ques­tion porte donc toute l’œuvre qui n’est sans doute que le reflet de ce ciel inver­sé que nous habitons à tra­vers ce chemin de signes où brille un peu de l’éclat de cette lumière incon­nu de la « matière incréé » : « Dans les flaques, la con­stel­la­tion des mots des­sine sa Grande Ourse, pas exacte­ment la même que celle là-haut. Quelques années-lumière de décalage, une liba­tion à l’invisible. Avec nos doigts, dans la boue, nous traçons des ques­tions. Elles bâtis­sent, fri­ables, changeant, insta­ble, un autre réel1212 Pro­fondeur du champ de vol, op. cit., p. 7. »

 

Présentation de l’auteur

Françoise Hàn

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Poète et cri­tique lit­téraire, née à Paris en 1928. A tra­vail­lé longtemps dans l’édition sci­en­tifique. Col­lab­o­ra­trice de la revue Europe et des Let­tres Français­es. Une ving­taine d’ouvrages pub­liés depuis Cité des Hommes (Seghers) en 1956. Derniers titres : Un été sans fin (Jacques Bré­mond, édi­teur, 2008) ; Le dou­ble remon­té du puits ((Jacques Bré­mond, édi­teur, 2011). à paraître : Ce pli ouvert (Jacques Bré­mond, éditeur).

Françoise Hàn

© Ambre Nolen

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Véronique Elfakir

Véronique Elfakir est doc­teur en lit­téra­ture et exerce égale­ment la psy­ch­analyse à Brest.

Ses recherch­es por­tent essen­tielle­ment sur le lien entre lit­téra­ture et psy­ch­analyse, mais la poésie reste sa « langue » et son ter­ri­toire de prédilection.

Après quelques con­tri­bu­tions dans divers­es revues, elle pub­lie son pre­mier recueil : Dire Cela, en 2011, aux édi­tions l’Harmattan, col­lec­tion « Poète des cinq continents ».

En 2008, elle pub­lie égale­ment un essai : Le ravisse­ment de la langue : la ques­tion du poète qui inter­roge la dimen­sion poé­tiques dans l’articulation entre la vie et l’œuvre de V. Segalen, Rilke, Hölder­lin, E. Jabès, E. Dick­i­son et S. Plath…

Sa bib­li­ogra­phie com­plète est à retrou­ver sur parolesnomades.blogspot.fr.

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