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Christian Saint-Paul, Toiles bretagnes

Par | 2017-12-27T17:05:03+00:00 23 novembre 2017|Catégories : Christian Saint-Paul, Critiques|

Christian Saint-Paul, tou­lou­sain d’origine, nous pro­pose ici un voyage en terre bre­tonne. Chaque ville tra­ver­sée fait l’objet d’un texte qui entre­lace à la fois  des des­crip­tions de lieux, des ren­contres, des sen­sa­tions ou images fugi­tives avec des cita­tions emprun­tées à tous ces poètes bre­tons qui accom­pagnent ses pas : G. Perros, Arman Robin,  Max Jacob, Yvon Le Men par exemple. Ainsi le che­mi­ne­ment réel se double d’une péré­gri­na­tion lit­té­raire. L’imaginaire accom­pagne cette réa­li­té  rugueuse et âpre en sa sau­vage beau­té où il s’agit de se lais­ser gui­der et ensei­gner par le res­sac de la mer quelques véri­tés par­fois amères :

Il nous fal­lut encore apprendre la mer
Cette mer qui va et vient et repart
Vers des énigmes d’îles et de tem­pêtes
Et s’endort faus­se­ment pai­sible du som­meil
De l’après-désespoir. (p.13)

 

Christian SAINT-PAUL, Toiles bretagnes, Préface Alem SURRE GARCIA, Monde en poésie éditions, 2017, 12 €

Christian SAINT-PAUL, Toiles bre­tagnes, Préface Alem SURRE GARCIA, Monde en poé­sie édi­tions, 2017, 12 €

Ce recueil se pré­sente éga­le­ment comme une sorte d’hymne ou d’ode à la mémoire de tous les dis­pa­rus dont cer­tains monu­ments portent encore la trace : nau­fra­gés, morts à la guerre, écri­vains dis­pa­rus dont on suit les traces. Tous ces absents accom­pagnent et guident le poète dans son appren­tis­sage de cette terre bre­tonne qui « veille dans sa parole » :

Dans l’épaisseur du temps
Les goé­lettes coulent au fond
Leurs car­gai­sons d’hommes et de morues
Par mil­liers leurs noms se gravent
Sur les « Mémoires ». (p.35)

Ainsi escor­té par quelques pré­sences spec­trales, la houle du vent et des vagues fait écho éga­le­ment à l’onde des sou­ve­nirs  et l’on devine que ce voyage s’accompagne d’une quête inté­rieure presque ini­tia­tique à l’image de cette cita­tion emprun­tée à Perros lors du pas­sage à Douarnenez :

C’est l’avenir qui m’intéresse
Ecrire que nous allons vivre
Est vrai­ment très aven­tu­reux.
La menace sévit tou­jours (p.29)

Le titre du recueil, Toiles bre­tagnes, ren­voie à la fois à sa struc­ture puisque chaque poème est conçu comme un tableau mais aus­si fait l’écho à l’enfance. En effet, cette Bretagne fas­ci­nante et aimée lui fut révé­lée  à tra­vers une pein­ture accro­chée aux murs de l’école pri­maire :

Un nuage monte et colore
Ces ciels de Bretagne
Qui font accou­rir les peintres
Et les poètes
Plein de mots qui brûlent (p.66)

Il y a donc plu­sieurs bre­tagnes à décou­vrir comme nous l’indique cet inti­tu­lé. Elle se révèle aus­si chan­geante que ces ciels et ces marées, aus­si diverse et incer­taine que la vie elle-même sans doute et cette enfance « liquide » qu’il évoque au détour d’une phrase. Parfois la marche prend des allures de pèle­ri­nage et de nom­breux lieux consa­crés sont évo­qués :

Ne pas regar­der négli­gem­ment vers Dieu
Est-ce vie sou­mise celle d’une seule espé­rance ? (p.32)

Dans une confé­rence publiée à la fin du texte, l’auteur déve­loppe sa concep­tion de la poé­sie comme une forme de résis­tance  et de révolte face à notre fra­gile des­tin dont sans doute il aura su trou­ver un écho méta­pho­rique à tra­vers ses landes ou ses îles bre­tonnes où affleure sans cesse l’image de quelque nau­frage ou dan­ger immi­nent accou­dé à la splen­deur des pay­sages. On peut donc sup­po­ser que pour lui Bretagne et poé­sie se confondent ou se rejoignent. Cette terre étrange du bout du monde est elle-même déjà un poème :

La poé­sie est une réponse à la détresse de la condi­tion humaine. Elle signe la révolte face à notre fini­tude. L’acte même d’écrire est une forme de liber­té. « …même au creux du fond du noir, écrire ou lire un poème est encore un geste de vivant », affirme Antoine Emaz. Ce geste est un geste de résis­tance. La poé­sie niche dans la résis­tance. (p.123)

C’est à cette affir­ma­tion que font écho les vers sui­vants qui donnent peut être la clé de cette fer­veur bre­tonne auquel C. Saint-Paul rend un riche et vibrant hom­mage, mal­gré par­fois, peut-être, un petit effet de sur­abon­dance dû à la mul­ti­pli­ci­té des sites dont il veut nous rendre compte. Toutefois la qua­li­té du style et des images com­pensent cet effet et c’est bien vers un véri­table voyage poé­tique que l’auteur nous embarque contre « vents et marées » :

Des voiles fri­voles ce jour
Ne tuent plus que l’ennui
Et détournent l’horreur
De tout ce qui est mort (p.39)

mm

Véronique Elfakir

Véronique Elfakir est doc­teur en lit­té­ra­ture et exerce éga­le­ment la psy­cha­na­lyse à Brest.

Ses recherches portent essen­tiel­le­ment sur le lien entre lit­té­ra­ture et psy­cha­na­lyse, mais la poé­sie reste sa « langue » et son ter­ri­toire de pré­di­lec­tion.

Après quelques contri­bu­tions dans diverses revues, elle publie son pre­mier recueil : Dire Cela, en 2011, aux édi­tions l’Harmattan, col­lec­tion « Poète des cinq conti­nents ».

En 2008, elle publie éga­le­ment un essai : Le ravis­se­ment de la langue : la ques­tion du poète qui inter­roge la dimen­sion poé­tiques dans l’articulation entre la vie et l’œuvre de V. Segalen, Rilke, Hölderlin, E. Jabès, E. Dickison et S. Plath…

Sa biblio­gra­phie com­plète est à retrou­ver sur paro​les​no​mades​.blog​spot​.fr.