> Brigitte Maillard, L’Au-delà du monde

Brigitte Maillard, L’Au-delà du monde

Par | 2017-12-27T17:43:41+00:00 24 novembre 2017|Catégories : Brigitte Maillard, Critiques|

Dans ce recueil inti­tu­lé, L’au-delà du monde,  Brigitte Maillard inter­roge cette ten­sion per­ma­nente entre le réel et son envers et en défi­ni­tive entre la vie et la mort dont toute exis­tence porte la déchi­rure à la fois éblouis­sante et tra­gique. Ce texte envoû­tant et pro­fond se pro­pose donc d’aller « au-delà », dans cette zone fron­tière entre le visible et l’invisible que la poé­sie, selon sa propre défi­ni­tion, ne cesse d’interroger :

Au-delà du monde
Il y a quelque chose de grave et d’inattendu dans la
Vie.
Il y a un lieu dans le monde, cer­tains diraient une uto­pie, où il n’y a pas….C’est un au-delà du monde.
Un fruit au cœur de l’arbre.  (p.5)

Brigitte Maillard L'Au delà du monde, Librairie Galerie Racine septembre 2017, 15 €

Brigitte Maillard, L’Au delà du monde, Librairie Galerie Racine sep­tembre 2017, 15 €

En explo­rant ain­si la limite, on se situe « au bord de l’univers » en un étrange voyage où se dévoile une autre dimen­sion de la réa­li­té :

où il n’y a pas de forme, de son, de par­fum de goût, de tou­cher ni d’éléments, dit Le Sûtra du Cœur. Un autre monde se dévoile. Avec le temps se dégage la réa­li­té des repré­sen­ta­tions illu­soires. La lutte est sou­vent rude contre la pré­sence extra­va­gante du Monde. C’est un ren­ver­se­ment com­plet qui nous attend. (p.6)

Ainsi déles­tés de tout leurre par l’épreuve du temps, seule en nous demeure la pure sen­sa­tion d’exister que scandent inlas­sa­ble­ment quelques phrases épu­rées dont l’économie de moyens ne vise qu’à atteindre l’essentiel :

Ne plus vivre la vie
Mais la vie deve­nir.  (p.9)

Comme une terre incon­nue, cet au-delà du monde reste bien sûr impos­sible à appré­hen­der puisqu’il ne peut s’atteindre qu’au prix de notre propre dis­pa­ri­tion. Cet échec tou­te­fois est aus­si un vec­teur d’éblouissement qui nous porte à aimer la vie davan­tage encore à tra­vers son éphé­mère fra­gi­li­té :

De cette grâce fami­lière
Ne veux-tu pas tenir le monde
Jusqu’à plus soif
Jusqu’à plus rien (p.10)

Ainsi per­dus au milieu de nulle part, il s’agit de faire dan­ser la beau­té et d’accepter que « la réa­li­té ne soit qu’un masque pour le deve­nir » avec pour seule bous­sole cette aspi­ra­tion per­ma­nente à la lumière :

Revenons au soleil
A la joie de l’éclair
Au pas­sé fur­tif
Du bou­le­vard
Des rêves. (p.37)

Si tout n’est qu’adieu et perte, il y a là cepen­dant matière à créer « un gai savoir » por­teur d’un brin de légè­re­té et d’ironie :

Vivre le temps d’un fruit (p.39)

Ainsi pour Brigitte Maillard, le but ultime de toute poé­sie est de se heur­ter à cet impos­sible Réel « tra­cé par les lignes » qui par­courent sans répit ce fil ténu « au bout du rien » où dou­ceur et dou­leur ne font plus qu’un. En défi­ni­tive cet arrière-monde parce qu’il demeure celé nous ren­voie tou­jours  à « l’ici », seul ter­ri­toire que la parole par­vient à par­cou­rir :

J’ai cher­ché des lan­gages pour
Entendre le monde, m’entretenir avec lui. (p.46)

Le poète n’est plus alors qu’un simple témoin qui porte la soif d’une inat­tei­gnable trans­cen­dance. Mais cet échec même, cette frac­ture est ce qui nour­rit l’écriture poé­tique dont ce texte consti­tue un vibrant hom­mage où se devine la richesse de tout un che­mi­ne­ment inté­rieur.  En sa forme, il mélange har­mo­nieu­se­ment réflexion, apho­rismes, cita­tions et même si cer­taines for­mu­la­tions sont beau­coup plus sai­sis­santes que d’autres, il contient de très belles et sai­sis­santes ful­gu­rances. L’originalité de la construc­tion, en ses rup­tures de style, crée une sorte de ver­tige qui nous conduit pro­gres­si­ve­ment vers une sorte d’épure à tra­vers laquelle filtre cepen­dant l’espoir d’une clar­té sou­daine :

Bientôt je serai dans la lumière
Pour créer le jour. (p.29)

Ce très beau recueil, nous conduit donc à che­mi­ner vers l’inconnu, cette œuvre de toute une vie, que nous par­cou­rons dans les pas de l’auteur jusqu’au seuil infran­chis­sable de cet Au-delà du monde :

Je ne suis que limites tra­cées par des lignes
Qui suivent le cours des choses. Ligne de vie, de
Rêve ancien, qui me relie au des­sin du monde.
Jusqu’à la limite sin­gu­lière, au bord du monde : là
Est un visage où se dévoile la ligne ima­gi­naire : Au-
Delà du monde.

mm

Véronique Elfakir

Véronique Elfakir est doc­teur en lit­té­ra­ture et exerce éga­le­ment la psy­cha­na­lyse à Brest.

Ses recherches portent essen­tiel­le­ment sur le lien entre lit­té­ra­ture et psy­cha­na­lyse, mais la poé­sie reste sa « langue » et son ter­ri­toire de pré­di­lec­tion.

Après quelques contri­bu­tions dans diverses revues, elle publie son pre­mier recueil : Dire Cela, en 2011, aux édi­tions l’Harmattan, col­lec­tion « Poète des cinq conti­nents ».

En 2008, elle publie éga­le­ment un essai : Le ravis­se­ment de la langue : la ques­tion du poète qui inter­roge la dimen­sion poé­tiques dans l’articulation entre la vie et l’œuvre de V. Segalen, Rilke, Hölderlin, E. Jabès, E. Dickison et S. Plath…

Sa biblio­gra­phie com­plète est à retrou­ver sur paro​les​no​mades​.blog​spot​.fr.