> Janine Mitaud, Soleil multiplié

Janine Mitaud, Soleil multiplié

Par |2018-04-14T21:39:17+00:00 6 avril 2018|Catégories : Critiques, Janine Mitaud|

A tra­vers cette antho­lo­gie (1958-1969), les édi­tions Rougerie nous pro­posent de décou­vrir l’œuvre de Janine Mitaud, saluée par Seghers et René Char en son temps. La pré­face de Barbara Carnerro nous donne quelques élé­ments bio­gra­phiques utiles pour com­prendre l’œuvre : la mort pré­ma­tu­rée des parents lorsqu’elle a qua­torze ans, la seconde guerre mon­diale, son goût pour les mots héri­té de son père puis ses études à l’école nor­male et son enga­ge­ment poli­tique contre le nazisme et le fran­quisme dont cer­tains de ses pre­miers textes se font l’écho.

Janine Mitard, Soleil multiplié, Rougerie, 2017

Janine Mitaud, Soleil mul­ti­plié, Rougerie, 2017

Ce qui domine dans ce recueil est l’enracinement à la terre, à ses racines pay­sannes ou agri­coles qui ense­mencent le mot qui devient ain­si une pro­messe de germe ou de flo­rai­son. Le texte est labou­ré, sillon après sillon, avec amour et patience :

Pense au labour me dit l’été
A la semence
Rêve au tra­vail secret que les épis
Couronnent

Cette sève qui coule dans ses veines est ain­si la source de toutes les pro­messes, de nais­sance et de créa­tions à venir…Cette « véri­té volup­té de vivre ». Mais après ce « soleil de blé » vient le temps de la colère et du déchi­re­ment. La mort de l’enfant confronte la parole à sa part d’ombre et non plus de ger­mi­na­tion :

La parole affronte la mort Le Verbe crie
Son besoin d’une terre et d’un mag­ni­fi­cat
Mais encore une fois l’apaisement vien­dra de la nature, de l’enracinement dans les sai­sons et les champs :
Encor l’enfance Non la terre
        Mère
                Chair
Puis-je nier mes racines
Dans la pro­fon­deur grasse où dorment bêtes et cailloux

Une sorte de dou­ceur ves­pé­rale se des­sine où « chaque jour est un choix. Vivre ne jamais s’habituer ». L’éternité est pour elle cette épi­pha­nie de bleu dans le sou­lè­ve­ment des blés. Cette voie humble et légère voyage ains« de l’histoire à l’image d’une créa­tion du monde. Sans venir à bout du fruit, sans choi­sir : de la soif sen­so­rielle allègre au défi mys­tique. » La ques­tion demeure ain­si tou­jours ouverte et per­met au poème de se déployer en une sorte d’aube tou­jours renou­ve­lée. Le poème se fai­sant alors déli­vrance contre l’absence et la bles­sure devient une « soif créa­trice de sources » où les mots sont des silex, source d’embrasements et de défri­che­ments.

Ainsi sous l’apparente sim­pli­ci­té de ces textes, se dis­si­mule une pro­fon­deur cachée que Janine Mitaud, sans doute injus­te­ment oubliée, nous demande de tra­ver­ser comme un écran pour atteindre la pro­fon­deur du mys­tère en son cri :

L’écran

Pour connaître et sur­vivre
Tu as ima­gi­né des mondes
Ressuscité des dieux
Et te voi­ci
Abasourdi
Par la beau­té
Des mots et des musiques
Par la pré­sence de la terre
Vienne ton der­nier jour
Applique l’oreille au mys­tère
Des vio­lences créa­trices
Passe l’écran
Le seuil de sang
Saisis le cri

 

 

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Véronique Elfakir

Véronique Elfakir est doc­teur en lit­té­ra­ture et exerce éga­le­ment la psy­cha­na­lyse à Brest.

Ses recherches portent essen­tiel­le­ment sur le lien entre lit­té­ra­ture et psy­cha­na­lyse, mais la poé­sie reste sa « langue » et son ter­ri­toire de pré­di­lec­tion.

Après quelques contri­bu­tions dans diverses revues, elle publie son pre­mier recueil : Dire Cela, en 2011, aux édi­tions l’Harmattan, col­lec­tion « Poète des cinq conti­nents ».

En 2008, elle publie éga­le­ment un essai : Le ravis­se­ment de la langue : la ques­tion du poète qui inter­roge la dimen­sion poé­tiques dans l’articulation entre la vie et l’œuvre de V. Segalen, Rilke, Hölderlin, E. Jabès, E. Dickison et S. Plath…

Sa biblio­gra­phie com­plète est à retrou­ver sur paro​les​no​mades​.blog​spot​.fr.

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