> Gérard Mottet, Par les chemins de vie

Gérard Mottet, Par les chemins de vie

Par |2018-06-04T19:12:31+00:00 3 juin 2018|Catégories : Critiques, Gérard Mottet|

Dès l’ouverture du recueil, une ques­tion lui donne sa tes­si­ture : «  La poé­sie : quoi d’autre que cette voix qui tente éper­du­ment d’apprivoiser l’incertitude ? ». Philosophe de for­ma­tion, Gérard Mottet, porte en lui cet amour de la ques­tion qui le pousse à inter­ro­ger inlas­sa­ble­ment notre essen­tielle fra­gi­li­té. A tra­vers ses textes, le temps semble se dif­frac­ter en de mul­tiples miroi­te­ments où per­sistent quelques scin­tille­ments de l’enfance :

Où vont nos pas dans les pous­sières

De ces che­mins trop incer­tains

Où vaga­bondent nos regards

Qui s’usent aux éclats du monde

Retrouverons-nous jamais la mémoire

Perdue de nos contrées ori­gi­naires. 

Gérard Mottet, Par les che­mins de vie, édi­tions Unicité, 2017

Si à chaque ins­tant la mort est insé­pa­rable de la vie et que chaque pas nous en rap­proche, il nous faut cepen­dant essayer de rendre « à notre âme l’élan per­du de ses dési­rs ». La contem­pla­tion du monde et de la nature peut ain­si ouvrir la voie à une sorte d’apaisement et de consen­te­ment à notre éphé­mère des­tin :

 

 Vois comme les rivières et les fleuves

Aiment aller se perdre dans la mer immense

Et tout le fir­ma­ment de la nuit venir s’y reflé­ter.

Ouvre vaste ton seuil à la nature laisse la venir.

 

Ainsi nous mar­chons en « ces che­mins secrets vers cet ailleurs qui est toi-même », en quête à la fois de nous-mêmes et d’accomplissement, pour main­te­nir ouvert le champ des pos­sibles, comme un écho « au deviens qui tu es » de Nietzsche : « pré­fère ce qui n’est pas encore adve­nu mais le devient. […] pré­fère ce qui vient à ce qui est déjà venu et ne t’arrête pas en che­min connu […] Laisse-toi deve­nir. » Alors par­fois peut sur­gir un bref ins­tant de grâce, comme une épi­pha­nie, pour pan­ser notre mémoire endo­lo­rie :

 

Connaîtras-tu comme autre­fois enfant

Juste la grâce d’un ins­tant

Le pur jaillis­se­ment d’une étin­celle

Qui te fera sou­dain renaître

Dans la coïn­ci­dence de toi-même. 

 

Si nous nous sen­tons par­fois comme pri­son­niers d’un « ici » morne et mono­tone et que « lourds nous semblent nos pieds atta­chés à la terre », déchi­rés entre notre besoin d’appui, de sta­bi­li­té et notre désir de nous envo­ler avec au cœur cette soif inex­tin­guible d’immensité, tou­jours l’ailleurs nous appelle à nous dépas­ser nous-mêmes pour enfin « faire dan­ser toute la terre, dan­ser la vie et dan­ser la lumière, toi vol­ti­geur de l’infini. ». La parole en défi­ni­tive s’avère être le seul véhi­cule de cette envo­lée fur­tive :

 

Les mots par­fois

Ouvrent leurs ailes de colombe

Et s’envolent au loin

S’échappant d’entre les bar­reaux

Du quo­ti­dien. 

 

Mais le désir étant sans fin, le bon­heur est tou­jours autre part, insai­sis­sable, nous enchaî­nant à une sorte de déam­bu­la­tion for­cée car nous ne sommes faits que « de l’étoffe du temps » et seul l’instant pré­sent est en défi­ni­tive riche de notre éter­ni­té. Ceci nous déter­mine à être à la fois pré­sents et absents à nous-mêmes, à la fois « ici-ailleurs » en même temps dans ce jeu de la vie où s’allient les contraires et les para­doxes. C’est pour­quoi la thé­ma­tique de la marche et du pas fait sans cesse retour car elle est l’essence même de la vie et de notre noma­disme exis­ten­tiel :

 

En cha­cun de tes pas

Il y a un che­min impos­sible

Que tu n’emprunteras pas […]

Es-tu rien d’autre que ce mirage là-bas

Qui te tour­mente

Que cette ligne d’horizon

Imaginaire

Que tes pas ne pour­ront jamais atteindre.

 

L’homme en sa fini­tude à la beau­té d’une « fleur sus­pen­due au bord de l’abîme », mais vaine est sa ten­ta­tive de fixer l’instant, d’arrêter le flux et reflux du temps à tra­vers l’écriture, seul compte le mou­ve­ment d’aller vers ce que l’on ne connaît pas encore et qui reste tou­jours à inven­ter, à défi­nir :

 

Laisse Laisse cou­rir la vie en liber­té

Ne tente pas de l’arrêter car accom­plie

Ne sera ton œuvre de vie

Que lorsque te sera don­né d’enter

Dans ton ultime véri­té.

 

Alors la vague que nous sommes peut enfin reve­nir « au flux inces­sant de la mer » et le vieil homme se repo­ser « comme s’il eût reçu sa part d’éternité. »

Ainsi en ces « Chemins de vie », Gérard Mottet nous emporte dans une pro­fon­deur sans conces­sions, nulle place ici pour l’artifice, il ne reste plus que l’essentiel en de ful­gu­rantes méta­phores ou para­doxes où s’allient les contraires, à l’image même de notre humaine condi­tion. Un très beau recueil à décou­vrir abso­lu­ment.

 

 

 

 

 

mm

Véronique Elfakir

Véronique Elfakir est doc­teur en lit­té­ra­ture et exerce éga­le­ment la psy­cha­na­lyse à Brest.

Ses recherches portent essen­tiel­le­ment sur le lien entre lit­té­ra­ture et psy­cha­na­lyse, mais la poé­sie reste sa « langue » et son ter­ri­toire de pré­di­lec­tion.

Après quelques contri­bu­tions dans diverses revues, elle publie son pre­mier recueil : Dire Cela, en 2011, aux édi­tions l’Harmattan, col­lec­tion « Poète des cinq conti­nents ».

En 2008, elle publie éga­le­ment un essai : Le ravis­se­ment de la langue : la ques­tion du poète qui inter­roge la dimen­sion poé­tiques dans l’articulation entre la vie et l’œuvre de V. Segalen, Rilke, Hölderlin, E. Jabès, E. Dickison et S. Plath…

Sa biblio­gra­phie com­plète est à retrou­ver sur paro​les​no​mades​.blog​spot​.fr.

X