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Littérature et spiritualité en Bretagne

Par |2018-10-16T01:34:39+00:00 30 juillet 2013|Catégories : Critiques|

     La spi­ri­tua­li­té serait-elle vrai­ment la plus impor­tante « marque de fabrique » de la lit­té­ra­ture bre­tonne ? La ques­tion, en tout cas, a été le fil conduc­teur d’un col­loque orga­ni­sé le 9 octobre 2010 à l’Université catho­lique de Rennes, et dont les actes sont aujourd’hui publiés.

         Dans ce col­loque conçu par Jakeza Le Lay (doc­teur es-Lettres, ancienne ensei­gnante à Rennes 2 et à l’IUFM), dix pro­fes­seurs ou écri­vains ont ten­té de cer­ner, sur la base de leur expé­rience ou de leurs tra­vaux per­son­nels, la place tenue par la spi­ri­tua­li­té au sein de la lit­té­ra­ture bre­tonne. Il faut dire que les exemples ne manquent pas : de René de Chateaubriand à Xavier Grall, en pas­sant par Félicité de Lamennais ou Max Jacob, sans oublier les poètes chré­tiens de langue bre­tonne (Anjela Duval, Maodez Glanndour…).

    Ainsi à pro­pos de Grall, Thierry Glon, maître de confé­rences à l’université de Nantes, a tenu à sou­li­gner la « quête méta­phy­sique » inces­sante chez le poète de Bossulan, pour qui la Bretagne – pas­sée ou à venir – pre­nait les traits d’un véri­table Eden. « Pour enthou­sias­mer Bretagne et reli­gion, Xavier Grall retrouve la tra­di­tion apo­lo­gé­tique et invite à contem­pler la toute-puis­sance et la bon­té de Dieu dans la splen­deur du monde », note avec jus­tesse Thierry Glon.

         Conforté par les riches contri­bu­tions de ce col­loque, Jakeza LeLay insiste – dans la pré­face à la publi­ca­tion de ces actes – sur le rôle effec­ti­ve­ment émi­nent de la spi­ri­tua­li­té chez de très nom­breux écri­vains bre­tons. Elle l’explique par le poids his­to­rique de la reli­gion et, sur­tout, par la spé­ci­fi­ci­té de la spi­ri­tua­li­té bre­tonne, mar­quée notam­ment par la proxi­mi­té avec la nature (héri­tage du paga­nisme cel­tique), le com­merce conti­nu entre les vivants et les morts, la per­méa­bi­li­té entre le monde visible et le monde invi­sible… Autant de thèmes émi­nem­ment « poé­tiques » ou plus géné­ra­le­ment lit­té­raires.

     Ce qui per­met à Jakeza Le Lay d’affirmer, à la suite de Louis Tiercelin (chef de file des Parnassiens bre­tons, auquel elle a consa­cré sa thèse de doc­to­rat) que la spi­ri­tua­li­té – bien avant la langue bre­tonne, car il y a bilin­guisme en Bretagne – est un « para­mètre essen­tiel de l’identité bre­tonne ». Ce dont témoigne, indu­bi­ta­ble­ment, « l’importance de la quête spi­ri­tuelle chez les écri­vains bre­tons ». Y com­pris même chez Georges Perros, pré­sen­té, dans ce col­loque par Jean Lavoué.

       Mais il y a, aujourd’hui, péril en la demeure. « C’est le souffle spi­ri­tuel qui pousse le Breton à mani­fes­ter son exis­tence et sa dif­fé­rence. L’évolution de cette dif­fé­rence serait donc en dan­ger s’il adve­nait un amoin­dris­se­ment, une dis­pa­ri­tion de cette com­po­sante essen­tielle de l’identité bre­tonne la spi­ri­tua­li­té », affirme Jakeza Le Lay. Avec des consé­quences inévi­tables, selon elle, sur la lit­té­ra­ture : « La cor­ré­la­tion entre l’acte d’écrire et quête spi­ri­tuelle se montre si étroite en Bretagne que l’amoindrissement de la spi­ri­tua­li­té pour­rait nuire à la créa­tion lit­té­raire ».

         On n’en est pas encore là, si l’on s’en tient  ce que redoute Jakeza Le Lay. Gilles Baudry, par exemple, le moine-poète de l’abbaye de Landévennec, est de ceux qui main­tiennent haut le flam­beau. Il apporte une forme de réponse à l’inquiétude qu’elle exprime en pour­sui­vant son che­mi­ne­ment spi­ri­tuel entre prière et poé­sie. « Poète, nous buti­nons dans les humbles choses de la vie les signes du Royaume. Eclats d’éternité, comme autant de pol­lens dis­per­sés au souffle de l’Esprit ». Des pro­pos tenus par le moine-poète lui-même devant l’auditoire du col­loque ren­nais, en réfé­rence aux mots mêmes de Rilke : « Nous sommes les abeilles de l’univers, nous buti­nons éper­du­ment le miel du visible pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible ».

     Une démarche à laquelle on peut rat­ta­cher, de près ou de loin, plu­sieurs auteurs bre­tons contem­po­rains (Jean-Pierre Boulic, Job an Irien, Jean-Yves Quellec, Jean Lavoué, Nicole Laurent-Catrice, Christine Guénanten, Marcelle Picard, ou encore Marc Baron…), témoi­gnant ain­si que le fil entre lit­té­ra­ture et spi­ri­tua­li­té – sous les dif­fé­rentes formes qu’il peut revê­tir selon les auteurs –  n’est pas encore rom­pu.

 

Parmi les contri­bu­tions bre­tonnes à ce col­loque, signa­lons  éga­le­ment Edouard Guitton, pro­fes­seur émé­rite de Rennes 2 (à pro­pos de Chateaubriand) ;  Samuel Lair (ensei­gnant à l’Institut catho­lique de Rennes (à pro­pos de Villiers de l’Isle-Adam) ; Yann-Ber Piriou, pro­fes­seur émé­rite de Rennes 2 (sur les « Mystères » du XVIe siècle) ;  Annaig Renault, ancienne secré­taire géné­rale de l’Institut cultu­rel de Bretagne, décé­dée depuis ce col­loque où elle avait évo­qué la figure du prêtre-poète bre­ton­nant Louis Le Floc’h, connu sous le nom de Maodez Glanndour

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