> Sombre comme le temps, Emmanuel Moses

Sombre comme le temps, Emmanuel Moses

Par |2018-11-17T22:57:41+00:00 16 novembre 2014|Catégories : Critiques|

 

   Je ne connais pas Emmanuel Moses, je n'en ai jamais enten­du par­ler (ma culture est limi­tée !). Sombre comme le temps est le pre­mier livre de lui que je lis. C'est dire que je l'ai ouvert sans pré­ven­tion. Mais j'ai été inter­pel­lé dès les pre­mières pages par un aspect "créa­tion­niste" et par une ponc­tua­tion aléa­toire ou négli­gente… C'est alors que j'ai lu l'argumentaire de l'éditeur qui pré­sente l'auteur comme retour­nant comme un gant les images d'un quo­ti­dien sombre comme le temps et les ren­dant colo­rées comme des cor­nets de glace… L'ensemble écla­bousse d'allégresse et de trou­vailles. Je n'ai pas été convain­cu.

    Ai-je trop lu ? Dès le pre­mier poème, me sai­sit une impres­sion de déjà vu, de déjà vécu, de déjà enten­du : la peti­tesse de l'homme dans l'univers, l'étrangeté du monde, l'éloignement des choses, l'incongruité de notre exis­tence quo­ti­dienne sont des sen­ti­ments par­ta­gés… J'ai du mal à adhé­rer à cet uni­vers poé­tique. Ce "monde de sol­li­ci­tude et d'intelligence" dont il est par­lé dans le deuxième poème semble bien éloi­gné de la réa­li­té qui coïn­cide plu­tôt avec un monde d'horreur et d'égoïsme : les guerres, les crises, l'économisme ambiant donnent une cou­leur sinistre au monde.

    J'exagère peut-être en par­lant de créa­tion­nisme. Mais les pages de ce recueil sont émaillées de mots et d'expressions comme créa­tures, nature créée (p 17), les oiseaux sont de "bien­heu­reuses créa­tures" qui gazouillent "La terre est à Dieu" (p 58), une créa­tion qui com­mence pour un couple qui s'éloigne sur un che­min (p 69) ou encore ce vers  "Drôle de créa­ture que l'homme" (p 96)… Oui, l'homme est une drôle de créa­ture, qui n'a jamais été créée… Reste que, d'une cer­taine manière, mal­gré l'abîme qui nous sépare, je me sens proche d'Emmanuel Moses quand il écrit Tristesse noc­turne et "mes frères [qui] hurlent d'amour et de cha­grin" (p 101) ou Les ours polaires (pp 27-29), un poème qui me fait pen­ser à Louis Calaferte qui écrit "L'économie n'est pas la vie" même si je ne par­tage pas l'optimisme de Moses : pour un ban­quier ou un homme d'affaires qui sombre dans la tris­tesse et le regret du monde natu­rel qu'il a contri­bué à détruire, com­bien  de jeunes qui se lèvent pour conti­nuer l'œuvre entre­prise, y  com­pris dans les rangs de ceux qui ont été exploi­tés ?  Reste que je suis sen­sible à ce ton élé­giaque qui lui fait noter en fin de ce poème faus­se­ment naïf, ou ten­dre­ment saint-sul­pi­cien, qu'est Noël : "Où est l'enfant-roi ? /​ Quand pous­se­ra-t-il la porte et s'avancera-t-il /​ Vers la table illu­mi­née ?". Reste que j'aime ces poèmes des­crip­tifs où la pein­ture est convo­quée : le réa­lisme  en pein­ture le fait rêver, mieux, il lui fait écrire Les Moissonneurs, Elle a peint des arti­chauts ou Le temps en cou­leurs…

    Mais je n'aime pas  cette évo­ca­tion des auto­da­fés de Nuremberg (du 10 mai 1933) : pour­quoi ne citer que les livres saints ? Faut-il rap­pe­ler à l'auteur les termes de la cir­cu­laire adres­sée au corps étu­diant et ses décla­ra­tions du bûcher ? Les auteurs visés sont Marx, Kautsky, Freud, E M Remarque, entre autres… Mais pas une ligne sur les livres saints… Emmanuel Moses réécrit-il l'histoire à sa façon ou n'est-ce que sym­bo­lisme ? Et alors pour­quoi ce choix ? De même, je n'aime pas cette ponc­tua­tion aléa­toire, négli­gente (pour ne pas dire plus) qu'on trouve dans cer­tains poèmes : on a l'impression que Moses hésite entre la sup­pres­sion de toute ponc­tua­tion et une ponc­tua­tion rigou­reuse… Et je ne parle pas de son "Dieu aime les hommes" : peut-être s'agit-il d'un vers à lire au deuxième, voire au troi­sième degré ou de la mani­fes­ta­tion d'un humour très noir ?

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