> Christian Viguié, Limites

Christian Viguié, Limites

Par | 2018-01-07T19:32:26+00:00 19 octobre 2017|Catégories : Christian Viguié, Critiques|

La seule limite à la vie, c’est la mort. Et après avoir rap­pe­lé la mort de son cou­sin et de son père “à deux semaines d’intervalle dans le même hôpi­tal”, Christian Viguié va s’employer à iden­ti­fier tout ce qui limite la vie et ce qu’est l’écriture poé­tique.

La langue dont se sert le poète est “même et autre” et vivre est sans limite (on pense au mot de Paul Éluard : “Grandir est sans limites”). Dès lors, il est nor­mal que l’écriture et la mort se mêlent : “Drôle que pour la durée /​ j’ai davan­tage besoin du myo­so­tis /​ et du papillon  /​ que du rocher” écrit, page 19, Christian Viguié. Ce qui expli­que­rait la forme d’inspiration décrite à la page sui­vante : cela ne va pas sans une cer­taine proxi­mi­té (puis-je employer le mot pan­théisme ?) avec le réel. Une atti­tude qui coïn­cide avec une volon­té têtue de non-anthro­po­mor­phisme  :  Christian Viguié se refuse à être “le centre /​ où rien ne se  passe” (p 26). Mais rien n’est simple : “Nous avons besoin d’une réponse /​ sus­pen­due à rien /​ sinon à elle-même” écrit-il un peu plus loin (p 30). Cela ne va pas sans une conscience  aiguë des pou­voirs (limi­tés ? tou­jours à repen­ser ?) du lan­gage.

Christian Viguié, Limites, Editions Rougerie

Christian Viguié, Limites, Editions Rougerie

L’obscurité est pré­sente dans ces poèmes car Christian Viguié affirme “Le pre­mier mys­tère du monde /​ est de se contre­dire” (p 39), mal­gré tous ses efforts pour aller vers plus de clar­té.  Finalement, le poète file la poé­sie comme d’autres filent la méta­phore tant la suc­ces­sion de poèmes brefs res­semble à un long poème : la reprise du thème de la main (pp 41, 42, 44 et 52) qui fait pen­ser à Kijno des­si­nant ou pei­gnant son “auto­main” est l’image de l’insistance de Viguié à reprendre les mêmes mots (cas­ser, branche, arbre, pierres…)  tout au long du livre… Quelque chose donc qui sym­bo­li­se­rait l’identité pro­fonde de l’artiste (peintre ou poète). “Comment s’équilibrent la pré­sence et l’absence /​ le nom de ceux qui entrent /​ et de ceux qui sortent /​ le nom de tous les morts” : écrire serait alors don­ner sens à l’absence, ce qui expli­que­rait le poème limi­naire (impri­mé en ita­liques comme pour atti­rer l’œil du lec­teur). Leçon de modes­tie qui s’adresse au poète, il fau­drait repro­duire le poème de la page 65,  mais ce serait ris­quer de las­ser le lec­teur !

Christian Viguié se refuse à voir le monde tel que lui-même est, le coque­li­cot lui dit “qu’il n’y a pas à le com­pa­rer /​ à un homme /​ et que son trem­ble­ment /​  n’est pas le trem­ble­ment d’une âme” mais qu’il est sur­tout et dura­ble­ment  “un trem­ble­ment” (p 67). Leçon de modes­tie où le vécu est roi : “Il n’y avait pas […] à expli­quer le bleu du ciel  /​ et de la mésange  […]   /​ J’étais dans un poème /​  et dans l’œil d’une mésange”

Belle leçon d’adhésion au monde, de coïn­ci­dence avec le monde, belle leçon don­née par une conscience qui sait qu’elle n’est qu’une infime par­tie de ce monde. En même temps qu’une magis­trale leçon d’écriture poé­tique, comme on disait jadis leçon de choses

mm

Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.

X