> Aragon parle de Paul Eluard

Aragon parle de Paul Eluard

Par | 2018-05-25T03:19:45+00:00 10 novembre 2013|Catégories : Blog|

 

ARAGON & ÉLUARD : UNE HISTOIRE TOUJOURS ACTUELLE.

 

    Si dans l'imagerie popu­laire, Éluard et Aragon sont deux poètes sur­réa­listes, le pre­mier, auteur de Liberté (ce poème qui fut lan­cé sous forme de tract par les avions anglais sur la France occu­pée par les nazis), le second, d'Il n'y a pas d'amour heu­reux (mis en chan­son par Georges Brassens qui l'interpréta le pre­mier avant Barbara, Catherine Sauvage, Nina Simone et  bien d'autres), la réa­li­té est plus com­plexe et plus riche…

    Les deux hommes se ren­contrent en mars 1919 chez Philippe Soupault, autre poète un temps lié au sur­réa­lisme. Mais en 1932, les deux poètes se fâchent : Paillasse, un tract sur­réa­liste, attaque Aragon ; Paul Éluard, quelques jours plus tard, ajoute à ce pam­phlet un cin­glant Certificat. Brouille dont la cause remonte à la par­ti­ci­pa­tion de Louis Aragon au Congrès International des Écrivains Révolutionnaires à Kharkov en URSS et à ses prises de posi­tion poli­ti­co-lit­té­raires. Il fau­dra attendre avril 1943 pour qu'Aragon et Éluard se retrouvent, en pleine deuxième guerre mon­diale, à Paris à la gare de Lyon et c'est à nou­veau l'amitié et la com­pli­ci­té intel­lec­tuelle. En juin 1948, paraissent les Poèmes poli­tiques de Paul Éluard avec une pré­face d'Aragon tan­dis qu'en 1949, Éluard par­ti­cipe à la pla­quette Guirlande d'Aragon, en sou­tien à ce der­nier qui vient d'être condam­né à la pri­va­tion de ses droits civiques et à la radia­tion des listes élec­to­rales pour "délit de presse"…

    Éluard meurt le 18 novembre 1952 et Aragon lui rend hom­mage le 22 lors de ses obsèques. Le "Discours funèbre" d'Aragon sera repris dans Les Lettres fran­çaises du 27 novembre, puis dans le tome II de L'Homme com­mu­niste avant d'être à nou­veau don­né à lire dans le tome XI de L'Œuvre poé­tique en 1980. Mais en mai 1965, Aragon pro­nonce un dis­cours lors de l'inauguration du lycée Paul Éluard à Saint-Denis (Éluard y est né en 1895)… Ce qui est igno­ré, c'est que ce dis­cours fut enre­gis­tré et fit l'objet d'un vinyle édi­té par le label Barclay : un CD vient de paraître qui reprend cet enre­gis­tre­ment ancien, oublié et introu­vable…

    Donc, Aragon parle de Paul Éluard… Lors de cette inau­gu­ra­tion d'un éta­blis­se­ment sco­laire… D'emblée, il pré­vient que ses pro­pos ne seront pas ceux qu'on peut attendre dans une pareille occa­sion. Pour reprendre ses mots, il se refuse à "dres­ser une sta­tue ver­bale" de Paul Éluard, pour édi­fier les élèves du lycée, il ne veut pas "men­tir même pour le bon motif". Loin d'un dis­cours conve­nu ou édi­fiant donc, nous enten­dons dans cette prise parole une leçon de poé­sie, une leçon d'histoire mais sur­tout Aragon racon­ter ses sou­ve­nirs mêlés à la vie d'Éluard. Si Aragon entend ne pas par­ler de la mort d'Éluard, il par­court en toute liber­té les trente-trois années pen­dant les­quelles il a connu le poète de Liberté, met­tant l'accent sur tel ou tel évé­ne­ment, ou au contraire ne fai­sant qu'évoquer avec beau­coup de rete­nue tel ou tel autre… S'il passe avec rapi­di­té sur la rup­ture de 1932, il s'étend plus volon­tiers sur le départ de Paul Éluard en 1926 et son com­bat contre l'image rim­bal­dienne que les sur­réa­listes vou­laient don­ner de ce départ. Il s'étend aus­si sur les retrou­vailles de 1943, détails per­son­nels à l'appui, comme sur la mort de Nush (la deuxième épouse de Paul Éluard) en 1946, avec beau­coup d'émotion, nar­rant éga­le­ment les dif­fi­cul­tés d'Éluard à sur­vivre après cette perte dou­lou­reuse… Je ne répé­te­rai pas ce que dit si bien Aragon, il faut l'écouter… Et l'on voit alors se des­si­ner un "être de chair et de sang".

    Leçon de poé­sie : en fin connais­seur de l'œuvre de Paul Éluard, Aragon cite et com­mente de nom­breux poèmes d'Éluard à l'appui de ses dires. Leçon d'histoire : Aragon n'hésite pas à rap­pe­ler les évé­ne­ments his­to­riques aux­quels ils ont été mêlés (guerre d'Espagne, deuxième guerre mon­diale, poé­sie de la Résistance…). Il faut écou­ter atten­ti­ve­ment Aragon remettre les choses à leur juste place quand il évoque l'adhésion d'Éluard au par­ti com­mu­niste en 1942 : l'Histoire ne souffre pas d'approximation. Il faut aus­si l'écouter avec la même atten­tion quand il évoque le com­por­te­ment d'Éluard pen­dant l'occupation nazie, vou­lant por­ter l'étoile jaune ou pré­ten­dant que son véri­table nom (Grindel) prou­vait ses ori­gine juives. Là encore, l'émotion est pré­sente…

    Si avec la Bibliothèque de la Pléiade, le lec­teur dis­pose main­te­nant des œuvres roma­nesques et des œuvres poé­tiques com­plètes (res­pec­ti­ve­ment 4 et 2 volumes), les essais, les articles, les dis­cours res­tent dis­per­sés et bien sou­vent introu­vables si l'on excepte quelques ten­ta­tives par­tielles… En écou­tant ce disque, on se prend à condam­ner ce manque, tant le style d'Aragon est écla­tant.

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