> Tri, ce long tri

Tri, ce long tri

Par |2018-08-16T10:48:09+00:00 15 février 2013|Catégories : Critiques|

 

Philippe Blondeau attire l'attention de son lec­teur par un aver­tis­se­ment qui met en lumière la façon dont a été éla­bo­ré l'ouvrage, ses "secrets de fabri­ca­tion" pour reprendre, toutes pro­por­tions et spé­ci­fi­ci­tés gar­dées,  l'expression employée par Aragon à la fin des années cin­quante du siècle der­nier quant il par­lait 1, pour Prétoria, de La Semaine sainte… L'auteur s'est ici livré à un tri par­mi une masse non pré­ci­sée de poèmes écrits par le pas­sé (pas d'indications sur le nombre ni sur la période…), d'où le titre de ce nou­vel opus, Tri, ce long tri. Ce n'est pas la pre­mière fois que Philippe Blondeau laisse appa­raître sa façon de faire.  Déjà en 2008, Décimales, dès le titre, annon­çait la contrainte que se don­nait Blondeau : le recueil était com­po­sé de dix suites de dix poèmes de dix vers cha­cun, chaque poème étant jus­ti­fié à droite et à gauche pour don­ner l'impression visuelle d'un car­ré, ali­néas com­pris… En 2009, Coup double (écrit en col­la­bo­ra­tion avec Tristan Félix) obéis­sait à une règle très pré­cise : cha­cun écri­vait à par­tir de ce que l'autre avait écrit (ou en même temps que lui) selon des contraintes fixées préa­la­ble­ment : pas­sage de la prose au vers, impro­vi­sa­tions à par­tir d'un texte pro­po­sé, écri­ture simul­ta­née à dis­tance…  Ici la contrainte que se donne Philippe Blondeau est plus lâche. C'est d'ailleurs celle à laquelle se confrontent de nom­breux poètes qui veulent réunir leurs textes en un recueil : que conser­ver ? que lais­ser de côté ? Mais avec Blondeau, rien n'est jamais simple ni inno­cent. On ima­gine que le tri, même s'il a néces­si­té du temps, a sans doute obéi à des cri­tères inavoués ou incons­cients. D'ailleurs ne dit-il pas à la fin de son aver­tis­se­ment avoir été éton­né par la décou­verte, après coup, de l'unité et de la cohé­rence de l'ensemble… Ce qui fait pen­ser à ces vers de Jean-Michel Bongiraud : "… des mots me sont venus /​ comme une sur­prise /​ à laquelle je ne croyais plus" 2… Reste à explo­rer le "hasard" qui uni­fie ces poèmes…

    Philippe Blondeau explore son enfance, les sou­ve­nirs qui donnent nais­sance à des poèmes sont nom­breux (la mort du chien, l'école, le jar­din, l'église, les pay­sages…). L'enfance et le sou­ve­nir sont omni­pré­sents : Philippe Blondeau parle d'un temps où les seaux n'étaient pas en plas­tique : "On fait un monde /​ d'un seau qui rouille au fond du jar­din", d'un plu­mier (?) "cela sent la salle de classe /​ la colle /​ l'angoisse dou­ceâtre des récréa­tions /​ à mar­rons et cer­ceaux de bois". On pour­rait à loi­sir mul­ti­plier exemples et cita­tions. Mais si les sou­ve­nirs tra­versent ces poèmes, ils sont aus­si pour quelque chose dans le pré­sent qui prend alors un aspect par­ti­cu­lier : si le poète se sou­vient d'avoir enter­ré le jeune chien écra­sé, il avoue "Il ne faut pas plus pour faire un des­tin /​ que ce sen­ti­ment sans rede­vance /​ comme l'amitié des bêtes". Ailleurs, il parle d'un "grand rêve /​ [qui] gît frois­sé sous les tilleuls". Et il remarque que son sou­ci actuel d'ordre maté­riel est bat­tu en brèche par "cette mémoire de presque rien". Et puis il y a cette confi­dence qui en dit long : le sou­ve­nir de la beau­té qui se donne à voir, un soir du pas­sé, "défi­ni­tive et éphé­mère". Oui, Blondeau a rai­son de remar­quer qu'il "retrouve dans un pas­sé déjà dif­fus les traces pré­mo­ni­toires de celui qu'[il] est deve­nu".

    Finalement, la ques­tion que (se) pose Blondeau  est celle-ci : "quelle anthro­po­mé­trie future /​ mesu­re­ra le sens de cette ride et l'empreinte /​ de tout regard sur le visible ?" Et c'est le peu que nous sommes qu'exprime le poème, le peu de pou­voir que nous avons indi­vi­duel­le­ment sur le cours du monde. Mais le pas­sé contient en ges­ta­tion le pré­sent. C'est ain­si que je lis -tout athée que je sois- dans les poèmes de Philippe Blondeau le sou­ve­nir de l'église qui revient à plu­sieurs reprises dans cette pla­quette : on y voit des vitraux pâlis, un pres­by­tère vieillot, une église de cam­pagne, un dieu du chris­tia­nisme ancien… J'y entends (au-delà de mes propres sou­ve­nirs) comme un écho des poèmes tant linéaires que spa­tia­listes de Pierre Garnier (le "vieil homme" se sou­vient…) dont Philippe Blondeau est un ami… Philippe Blondeau qui est aus­si le spé­cia­liste qui a orga­ni­sé en mars 2008 un col­loque à l'Université de Picardie-Jules Vernes consa­cré à Ilse et Pierre Garnier… D'ailleurs ne signale-t-il pas dans son intro­duc­tion aux actes du col­loque l'importance "de l'enfance et du monde de l'enfance" chez Pierre Garnier ? Ceci pour expli­quer ma lec­ture sin­gu­lière qui décèle à sa façon les traces pré­mo­ni­toires de ce qu'est deve­nu Philippe Blondeau, dans ses poèmes.

    Reste un recueil à la tona­li­té mélan­co­lique qui pose les grandes ques­tions méta­phy­siques : qu'est-ce que l'être vivant coin­cé entre le pas­sé et l'avenir ? qu'est-ce que vieillir et mou­rir ? Restent ces vers qui me hantent : "toute foi m'aura quit­té /​ me lais­sant éton­né pour­tant /​ de n'être pas plus loin de mon enfance".

 

Notes :

1. Je ren­voie le lec­teur curieux à J'abats mon jeu d'Aragon (Éditions Les Lettres françaises/​Mercure de France, 1992) pour le texte et à l'album  6 CD Louis Aragon Hommage (EPM n°986 877, 2012) pour l'enregistrement.

2. Jean-Michel Bongiraud, Je n'en dirai guère plus, Éditions de l'Atlantique, 2012.

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