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Du Cloître à la Place publique

Par | 2018-03-30T10:41:14+00:00 1 mars 2018|Catégories : Critiques|Mots-clés : , |

Une antho­lo­gie de poètes médié­vaux du Nord de la France (XIIe – XIIIe siècle) choi­sis, pré­sen­tés et tra­duits par Jacques Darras.

J’avais jusque main­te­nant dans ma biblio­thèque « L’Introduction à l’Histoire de la lit­té­ra­ture fran­çaise » d’Edmond Jaloux, publiée en 1946 à Genève par les édi­tions Pierre Cailler. Je me repor­tais au tome I quand je vou­lais trou­ver des ren­sei­gne­ments sur Adam de la Halle, Richard de Fournival, Conon de Béthune et Jean Bodel (pour ne citer que ceux-là qu’on trouve dans l’anthologie de Jacques Darras).

Et voi­là que celui-ci donne une antho­lo­gie des poètes médié­vaux du Nord de la France des XIIe et XIIIe siècles. Je connais­sais les Fatrasies d’Arras car j’ai fait mes études secon­daires  dans cette der­nière ville avant de par­tir pour Lille et ses uni­ver­si­tés. Jacques Darras, qui pré­sente dix poètes et une école ano­nyme, oppose dans sa pré­face, ces poètes médié­vaux de langue d’oïl aux poètes de l’amour cour­tois de langue d’oc :

La lit­té­ra­ture appa­rue dans la ville à ce stade [Arras] traite pour la pre­mière fois, des ques­tions d’argent, de liber­té et de san­té. Et n’a plus rien à voir avec la poé­sie lyrique des petits sei­gneurs féo­daux du Sud de la France, ces codi­fi­ca­teurs de l’amour cour­tois. Non plus qu’avec la mys­tique royale bre­tonne issue des monas­tères anglo-nor­mands… (p 7).

« Du Cloître à la Place publique » :Les poètes médié­vaux du nord de la France (XIIᵉ-XIVᵉ siècle)
Trad. de l’ancien fran­çais et pré­fa­cé par Jacques Darras
Collection Poésie/​Gallimard (n° 524), Gallimard

Si Jacques Darras s’attache à tra­duire les 273 dou­zains octo­syl­la­biques du Miserere du Reclus de Molliens ou L’Art d’aimer et les Remèdes d’Amour de Jacques d’Amiens, il n’ignore pas cepen­dant les célé­bri­tés locales comme Jean Bodel ou Adam de la Halle… Il faut lire avec atten­tion sa pré­face cou­rant sur 16 pages qui dresse un tableau convain­quant du Nord de la France au XII – XIII ème siècle. Il est vrai que dans une pré­cé­dente vie, il ani­ma In’Hui qui, dans son n° 20 (publié en 1985 !) témoi­gnait déjà d’une belle connais­sance de la poé­sie du Reclus de Molliens puisque cette livrai­son était inti­tu­lée Dans la Nuit de l’Europe. Mais à trop vou­loir déter­mi­ner ce qui fait l’originalité de la poé­sie picarde du Moyen Âge, Jacques Dardas en vient à oublier quelque peu l’autonomie de l’œuvre d’art. Quelque peu… Qu’on en juge : Arras « pra­ti­quait aus­si la banque, le com­merce de l’argent, grâce aux chartes octroyées par les comtes des Flandres et, en 1194 par Philippe Auguste en per­sonne » (p 6). À moins de sup­po­ser que cette part d’autonomie réside dans la forme ver­si­fiée adop­tée par les poètes ici ras­sem­blés comme Jacques Darras invite le lec­teur à le faire ou dans le voca­bu­laire sca­to­lo­gique (le pet et la vesse tiennent une place très large dans les Fatrasies d’Arras) …

Mais là où je me sépare de Darras, c’est quand il oppose la poé­sie de langue d’oïl à celle de langue d’oc ; Edmond Jaloux n’écrit-il pas en son ouvrage que je citais dans la pre­mière phrase de cette étude : « Nous savons aujourd’hui que la poé­sie de langue d’oïl […] a subi  l’inspiration des pays de langue d’oc » (p 144). Voilà pour le lyrisme amou­reux et l’amour cour­tois : Edmond Jaloux cite même Conon de Béthune  (p 145), ce qui n’empêche pas Jacques Darras de repro­duire dans son antho­lo­gie des chan­sons de ce Conon de Béthune comme il le fait pour Philippe de Rémi… Où l’amour cour­tois appa­raît clai­re­ment.  Edmond Jaloux ne note-t-il pas : « C’est sous la forme de chan­sons, de refrains que la poé­sie appa­raît d’abord » (p 144). Une lec­ture nuan­cée de cette pré­face est donc néces­saire. Mais Jacques Darras a choi­si par­mi les poèmes repré­sen­ta­tifs de Conon de Béthune, son Moult me convie l’amour à être en joie dans lequel ce der­nier défend la langue d’oïl (pp 92-93)… Le même Conon mêle dans son Amour, hélas, quelle dure sépa­ra­tion ! amour cour­tois et départ pour la Croisade (pp 93-95)… Histoire et langue picarde défi­nissent donc la poé­sie de langue d’oïl. D’autant plus qu’à l’amour cour­tois suc­cède l’amour déloyal, d’autant plus que Conon de Béthune règle ses comptes, via le poème, avec ceux qui n’acceptent pas ses déci­sions (pp 100-104) quant à la femme recher­chée ou dési­rée…

Richard de Fournival semble s’inscrire dans une lignée qui va des dif­fé­rentes branches du Roman de Renart au poète Jean de la Fontaine, pour l’usage qu’ils font des ani­maux. Mais Jacques Darras ne manque pas d’indiquer que l’amour « s’exerce dans le cadre d’un débat, voire d’un com­bat entre les sexes qui semble pré­fi­gu­rer les vio­lents affron­te­ments peints par […] Choderlos de Laclos, dont les Liaisons dan­ge­reuses, au XVIIIe siècle, cam­pe­ront une socié­té  en voie de dis­so­lu­tion reli­gieuse qua­si totale » (p.107)… En tout état de cause, Richard de Fournival se sert des ani­maux pour décrire les rap­ports entre l’homme et la femme dans les jeux de l’amour de son Bestiaire… Animaux pré­sents dans la nature (comme le lion ou le loup) et ani­maux mytho­lo­giques (comme la sirène ou la caladre) se mêlent dans ces proses comme il sied à l’époque. Ultime pirouette, la dame répond aux remarques et expli­ca­tions de Richard de Fournival, ce qui ne va pas sans humour… Mais je ne vais pas ain­si conti­nuer à pas­ser en revue les auteurs pré­sents dans cette antho­lo­gie sauf pour affir­mer quelques véri­tés pre­mières : que j’ai été sen­sible à la moder­ni­té de Hélinand de Froidmont qui, dans ses Vers de la Mort, reven­dique son athéisme (ou ses doutes ou son aspi­ra­tion à plus d’égalité…) à une époque où sim­ple­ment l’écrire pou­vait le conduire au bûcher : « Les mieux vêtus les plus gras /​ Dépouillent désor­mais les pauvres en pain /​ Les pauvres en draps mais cela est preuve /​ Que Dieu sans faille ou bien n’existe pas /​ Ou bien… » (p 512), celle de Jacques d’Amiens qui, dans L’Art d’aimer », abonde en bons conseils que d’aucuns entendent tou­jours :

Si tu veux bien mon conseil croire, 
Tu dois donc peu man­ger peu boire,
Afin de bien gar­der le sens
(p 191).

Je ne dirais rien d’Adam de la Halle que Jacques Darras tra­duit admi­ra­ble­ment, ni de Baude Fastoul dont Les Congés me ravissent, certes pour l’érudition sans failles de l’excellent picar­di­sant qu’est Jacques Darras, mais pour l’originalité de la forme… Mais l’important n’est pas là : il réside dans cette antho­lo­gie de poèmes qui per­met d’avoir les textes sous les yeux dans l’excellente tra­duc­tion, faut-il le répé­ter, de Jacques Darras. Un ouvrage à pré­cieu­se­ment conser­ver dans sa biblio­thèque et ce n’est pas rien !

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Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.

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