Anne MOSER & Jean-Louis BERNARD

Accueil de l’ex­il.

 

 Fidèle à son habi­tude, l’édi­teur pro­pose un livre de poèmes en deux par­ties : la sec­onde con­stitue une pla­que­tte tra­di­tion­nelle au bon sens du terme alors que la pre­mière est un libre jeu de super­po­si­tions : vers choi­sis de Jean-Louis Bernard et cal­ligraphiés sur papi­er calque qui dia­loguent avec les pein­tures tachistes d’Anne Moser… Si Jean-Louis Bernard est à la recherche du “lan­gage du per­du”, Anne Moser, quant à elle, étudie les rap­ports entre le vide et les tach­es de couleur…  Étrange dia­logue donc entre une pein­ture rare, exigeante et une écri­t­ure com­plexe, tor­turée… À ce qui relève de “la stu­peur orig­inelle” pour le poète cor­re­spond “l’ar­rache­ment de l’o­rig­ine”  pour la plasticienne…

Je ne sais pas si l’écri­t­ure prend appui sur l’e­space sug­géré des pein­tures et devient elle-même encre comme le dit la qua­trième de cou­ver­ture mais ce que je sais c’est qu’il y a là comme une façon de dépass­er ce que la sim­ple jux­ta­po­si­tion entre la pein­ture et la poésie peut avoir de gra­tu­it. Et qu’à l’ex­plo­ration du vide d’Anne Moser répond par­faite­ment cette écri­t­ure de l’ex­il qui est celle de Jean-Louis Bernard. Une rapi­de lec­ture d’Accueil de l’ex­il n’est pas sans pos­er une ques­tion essen­tielle : s’ag­it-il d’un long poème ou d’un recueil de poèmes ? Les poèmes appa­rais­sant par le change­ment de page, dès lors qu’il n’ex­iste pas de titres pour les poèmes, mais que cha­cun com­mence par une majus­cule… Jean-Louis Bernard explore les inter­stices des rap­ports de l’être au monde. L’écri­t­ure devient alors accueil de l’ex­il, l’ex­il étant le nom don­né à cette absence de coïn­ci­dence de l’être vivant avec lui-même. Poèmes donc qui con­stituent comme une patiente suite d’ap­proches… “Les jours pal­abrent / le désert dit” écrit Jean-Louis Bernard ; pou­vait-il mieux pré­cis­er sa démarche ? “Être juste  / le reflet d’une voix / en route calme / vers l’inex­is­tence”, ajoute-t-il un peu plus loin comme en écho au vide d’Anne Moser. Le poème peut alors bruire même s’il est ques­tion de rives blanch­es  / et de gués / pour des eaux incer­taines. L’écri­t­ure reste trem­blée (au-delà de sa pré­ci­sion) et s’emploie à capter ces sédi­ments trou­bles qui reposent sous l’in­nom­mé des songes.

La poésie de Jean-Louis Bernard est une poésie du peu, de l’in­stant sans nom. Et ce n’est pas le moin­dre de ses sortilèges.

 

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Chan­tal DUPUY-DUNIER & Michèle DADOLLE

Pluie et neige sur Cronce Mir­a­cle1

 

Cronce est un petit vil­lage d’Au­vergne de moins de cent habi­tants, aux lieux-dits por­tant des noms pit­toresques, où a vécu une dizaine d’an­nées Chan­tal Dupuy-Dunier. Elle a écrit, à ma con­nais­sance, deux recueils de poèmes inspirés de ce vil­lage, dont le tout récent  Pluie et neige sur Cronce Mir­a­cle alors qu’elle vit désor­mais à Clermont-Ferrand…

Comme le veut le principe de la col­lec­tion (2Rives), quelques vers des poèmes sont soigneuse­ment cal­ligraphiés sur papi­er calque et vien­nent se super­pos­er aux pein­tures abstraites de Michèle Dadolle. Ce qui con­stitue un pre­mier cahi­er avant le texte pro­pre­ment dit de Chan­tal Dupuy-Dunier… Mais ce qui fait le prix de ce cahi­er, c’est ce dis­tique “Un jeteur de sorts a bran­di vers les nues / ses mains translu­cides”. Le mot du poète est en accord avec le tra­vail de l’édi­teur (et de Michèle Dadolle) ; il fal­lait remar­quer cette coïn­ci­dence trop rare pour être oubliée… Translu­cide fait d’ailleurs écho à cet autre vers (une cita­tion ?) : “C’est mon sang trans­par­ent ver­sé pour vous”. Le tra­vail du pein­tre n’en prend que plus de valeur : le lecteur sent alors qu’il n’y a rien de gra­tu­it dans cette démarche entre les deux com­plices, que Michèle Dadolle a traduit par la couleur et par la forme ses impres­sions de lecture…

Le titre dit tout l’amour que porte Chan­tal Dupuy-Dunier à ce vil­lage : Cronce Mir­a­cle, dont il faut not­er le M majus­cule. Vivre à Cronce est un mir­a­cle, la pluie et la neige sont un mir­a­cle tou­jours renou­velé. Ce qui est une façon d’ex­primer l’amour car si la neige trans­forme le paysage jusqu’à le ren­dre féerique, la pluie reste désagréable même si elle est néces­saire au renou­velle­ment de la vie. Cronce n’est pas un vil­lage sans habi­tants. Les poèmes mon­trent là “une femme aux yeux jaunes” qui se sou­vient de la “verge de l’a­mant”, ailleurs des “hommes qui se pen­saient rich­es de vivre là”. Mais Chan­tal Dupuy-Dunier ne s’ar­rête pas aux humains car les arbres sont aus­si des habi­tants, eux qui sont “les veines du monde”. On a là un bel exem­ple de vision cos­mique, com­ment un minus­cule vil­lage devient le sym­bole de l’u­ni­versel. Un poème dit par­faite­ment que Cronce est une impul­sion pour écrire : “Par­mi les soleils incon­nus d’autres galax­ies, / nous pour­rions décou­vrir / tant de nou­velles phras­es, / de nou­veaux mots dont ceux-ci / ne sont que les ombres ou les reflets”… Mais Chan­tal Dupuy-Dunier pèche peut-être par mod­estie car, c’est elle qui par­le plus loin : “Avec mon sty­lo pour burin / je sculpte le mar­bre de la neige”.

Elle  renou­velle l’art de dire la vie près de la nature, à la cam­pagne. Ain­si l’éphémère se grave-t-il dans le marbre.

 

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1 — Ce recueil a fait l’ob­jet d’une précé­dente recen­sion dans nos pages : https://www.recoursaupoeme.fr/critiques/fil-de-lecture-de-marilyne-bertoncini-nouveaut%C3%A9s-des-2rives/marilyne-bertoncini

 

 

 

 

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Lucien Wasselin

Il a pub­lié une ving­taine de livres (de poésie surtout) dont la moitié en livres d’artistes ou à tirage lim­ité. Présent dans plusieurs antholo­gies, il a été traduit en alle­mand et col­la­bore régulière­ment à plusieurs péri­odiques. Il est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, Faîtes Entr­er L’In­fi­ni, dans laque­lle il a pub­lié plusieurs arti­cles et études con­sacrés à Aragon. A sig­naler son livre écrit en col­lab­o­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (suivi de 18 arti­cles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Ceris­es en 2007. Il est aus­si l’au­teur d’un Ate­lier du Poème : Aragon/La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs.