> Anne MOSER & Jean-Louis BERNARD, Michèle DADOLLE & Chantal DUPUY-DUNIER

Anne MOSER & Jean-Louis BERNARD, Michèle DADOLLE & Chantal DUPUY-DUNIER

Par | 2018-05-26T21:34:06+00:00 30 octobre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

Anne MOSER & Jean-Louis BERNARD

Accueil de l'exil.

 

 Fidèle à son habi­tude, l'éditeur pro­pose un livre de poèmes en deux par­ties : la seconde consti­tue une pla­quette tra­di­tion­nelle au bon sens du terme alors que la pre­mière est un libre jeu de super­po­si­tions : vers choi­sis de Jean-Louis Bernard et cal­li­gra­phiés sur papier calque qui dia­loguent avec les pein­tures tachistes d'Anne Moser… Si Jean-Louis Bernard est à la recherche du "lan­gage du per­du", Anne Moser, quant à elle, étu­die les rap­ports entre le vide et les taches de cou­leur…  Étrange dia­logue donc entre une pein­ture rare, exi­geante et une écri­ture com­plexe, tor­tu­rée… À ce qui relève de "la stu­peur ori­gi­nelle" pour le poète cor­res­pond "l'arrachement de l'origine"  pour la plas­ti­cienne…

Je ne sais pas si l'écriture prend appui sur l'espace sug­gé­ré des pein­tures et devient elle-même encre comme le dit la qua­trième de cou­ver­ture mais ce que je sais c'est qu'il y a là comme une façon de dépas­ser ce que la simple jux­ta­po­si­tion entre la pein­ture et la poé­sie peut avoir de gra­tuit. Et qu'à l'exploration du vide d'Anne Moser répond par­fai­te­ment cette écri­ture de l'exil qui est celle de Jean-Louis Bernard. Une rapide lec­ture d'Accueil de l'exil n'est pas sans poser une ques­tion essen­tielle : s'agit-il d'un long poème ou d'un recueil de poèmes ? Les poèmes appa­rais­sant par le chan­ge­ment de page, dès lors qu'il n'existe pas de titres pour les poèmes, mais que cha­cun com­mence par une majus­cule… Jean-Louis Bernard explore les inter­stices des rap­ports de l'être au monde. L'écriture devient alors accueil de l'exil, l'exil étant le nom don­né à cette absence de coïn­ci­dence de l'être vivant avec lui-même. Poèmes donc qui consti­tuent comme une patiente suite d'approches… "Les jours palabrent /​ le désert dit" écrit Jean-Louis Bernard ; pou­vait-il mieux pré­ci­ser sa démarche ? "Être juste  /​ le reflet d'une voix /​ en route calme /​ vers l'inexistence", ajoute-t-il un peu plus loin comme en écho au vide d'Anne Moser. Le poème peut alors bruire même s'il est ques­tion de rives blanches  /​ et de gués /​ pour des eaux incer­taines. L'écriture reste trem­blée (au-delà de sa pré­ci­sion) et s'emploie à cap­ter ces sédi­ments troubles qui reposent sous l'innommé des songes.

La poé­sie de Jean-Louis Bernard est une poé­sie du peu, de l'instant sans nom. Et ce n'est pas le moindre de ses sor­ti­lèges.

 

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Chantal DUPUY-DUNIER & Michèle DADOLLE

Pluie et neige sur Cronce Miracle1

 

Cronce est un petit vil­lage d'Auvergne de moins de cent habi­tants, aux lieux-dits por­tant des noms pit­to­resques, où a vécu une dizaine d'années Chantal Dupuy-Dunier. Elle a écrit, à ma connais­sance, deux recueils de poèmes ins­pi­rés de ce vil­lage, dont le tout récent  Pluie et neige sur Cronce Miracle alors qu'elle vit désor­mais à Clermont-Ferrand…

Comme le veut le prin­cipe de la col­lec­tion (2Rives), quelques vers des poèmes sont soi­gneu­se­ment cal­li­gra­phiés sur papier calque et viennent se super­po­ser aux pein­tures abs­traites de Michèle Dadolle. Ce qui consti­tue un pre­mier cahier avant le texte pro­pre­ment dit de Chantal Dupuy-Dunier… Mais ce qui fait le prix de ce cahier, c'est ce dis­tique "Un jeteur de sorts a bran­di vers les nues /​ ses mains trans­lu­cides". Le mot du poète est en accord avec le tra­vail de l'éditeur (et de Michèle Dadolle) ; il fal­lait remar­quer cette coïn­ci­dence trop rare pour être oubliée… Translucide fait d'ailleurs écho à cet autre vers (une cita­tion ?) : "C'est mon sang trans­pa­rent ver­sé pour vous". Le tra­vail du peintre n'en prend que plus de valeur : le lec­teur sent alors qu'il n'y a rien de gra­tuit dans cette démarche entre les deux com­plices, que Michèle Dadolle a tra­duit par la cou­leur et par la forme ses impres­sions de lec­ture…

Le titre dit tout l'amour que porte Chantal Dupuy-Dunier à ce vil­lage : Cronce Miracle, dont il faut noter le M majus­cule. Vivre à Cronce est un miracle, la pluie et la neige sont un miracle tou­jours renou­ve­lé. Ce qui est une façon d'exprimer l'amour car si la neige trans­forme le pay­sage jusqu'à le rendre fée­rique, la pluie reste désa­gréable même si elle est néces­saire au renou­vel­le­ment de la vie. Cronce n'est pas un vil­lage sans habi­tants. Les poèmes montrent là "une femme aux yeux jaunes" qui se sou­vient de la "verge de l'amant", ailleurs des "hommes qui se pen­saient riches de vivre là". Mais Chantal Dupuy-Dunier ne s'arrête pas aux humains car les arbres sont aus­si des habi­tants, eux qui sont "les veines du monde". On a là un bel exemple de vision cos­mique, com­ment un minus­cule vil­lage devient le sym­bole de l'universel. Un poème dit par­fai­te­ment que Cronce est une impul­sion pour écrire : "Parmi les soleils incon­nus d'autres galaxies, /​ nous pour­rions décou­vrir /​ tant de nou­velles phrases, /​ de nou­veaux mots dont ceux-ci /​ ne sont que les ombres ou les reflets"… Mais Chantal Dupuy-Dunier pèche peut-être par modes­tie car, c'est elle qui parle plus loin : "Avec mon sty­lo pour burin /​ je sculpte le marbre de la neige".

Elle  renou­velle l'art de dire la vie près de la nature, à la cam­pagne. Ainsi l'éphémère se grave-t-il dans le marbre.

 

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1 – Ce recueil a fait l'objet d'une pré­cé­dente recen­sion dans nos pages : https://www.recoursaupoeme.fr/critiques/fil-de-lecture-de-marilyne-bertoncini-nouveaut%C3%A9s-des-2rives/marilyne-bertoncini

 

 

 

 

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