> Mille grues de papier, de Chantal Dupuy-Dunier

Mille grues de papier, de Chantal Dupuy-Dunier

Par | 2018-02-22T11:34:25+00:00 9 octobre 2013|Catégories : Blog|

Il y a une idée dans le der­nier ouvrage de Chantal Dupuy-Dunier. Je veux dire : son der­nier ensemble, inti­tu­lé Mille grues de papier, et publié chez Flammarion, est le déploie­ment d'une idée poé­tique conte­nant un uni­vers, certes, mais aus­si une phi­lo­so­phie, une atti­tude, et, peut-être, une méta­phy­sique.
A l'ouverture de ce livre, il y a un pro­verbe japo­nais : "Quiconque plie mille grues de papier ver­ra son vœu exau­cé." A ce pro­verbe répond immé­dia­te­ment la rêve­rie de Jean Cocteau : "Le temps des hommes est l'éternité pliée".
La réa­li­sa­tion d'un sou­hait et la méta­phy­sique sont la porte de ce livre.
Puis, avant d'entrer dans la matière poé­tique, le poète pré­cise que son tra­vail est le pro­lon­ge­ment des mille grues que ten­ta de réa­li­ser la petite Sadako Sasaki, fillette leu­cé­mique irra­diée à Hiroshima. Son vœu : conti­nuer de vivre. Elle réa­li­sa 644 grues et des enfants de sa classe, après son décès, confec­tion­nèrent les ori­ga­mis man­quants pour par­ve­nir jusqu'à mille.
"J'ai "plié" 644 poèmes, nous dit Chantal Dupuy-Dunier. Comme elle, je me suis arrê­tée à ce chiffre afin de mar­quer l'impossibilité dans laquelle se trouve l'homme d'aller jusqu'au bout de ses pro­jets, l'écrivain d'achever son œuvre".
Voilà dans quelle poé­tique alors nous entrons.

 

La ligne claire.
Toujours ce même geste
vers la ver­ti­ca­li­té quo­ti­dienne d'écrire.

Une langue de haute flamme.

"Seule l'inscription du chant
sur la pierre de l'air…"

Echo du loin­tain.

Qui parle ?

 

Il y a un vœu dans la démarche de Chantal Dupuy-Dunier, celui de conti­nuer à vivre, sachant que la leu­cé­mie impo­sée à l'âge du déploie­ment de l'être, l'accident, la mala­die, la vieillesse auront tou­jours rai­son, au bout du compte, de ce sou­hait. A moins que ce vœu en appelle secrè­te­ment à une conti­nui­té, au-delà de la matière ter­restre. Ce serait peut-être le sens de l'assertion de Jean Cocteau. Nous avons entre nos mains la vie, et, comme l'éternité pliée, nous plions à notre tour comme pour lire depuis l'intérieur et pro­lon­ger cet élan mira­cu­leux dont une par­celle nous est don­née en tant qu'humain.

 

Simplement,
sur le par­quet,
l'ombre d'un chry­san­thème
cal­li­gra­phie le soleil.
Cela suf­fit
à ouvrir l'espace du poème.

Soleil minus­cule
dans l'exubérante flo­rai­son de l'univers.

 

Faire des grues pour conti­nuer à vivre, plier des vers pour com­po­ser des poèmes, voi­là des chants qui par­ti­cipent de la flo­rai­son humaine de l'univers. Il y eut des hommes avant nous, il y aura des hommes après nous, nul ne sait le temps de l'existence du grand corps d'humanité à tra­vers l'existence, et chan­ter, dans la conscience de la mort indi­vi­duelle, chan­ter de bon cœur, voi­là qui est utile à nos suc­ces­seurs, et peut-être à nous-mêmes sur un plan inef­fable.

 

Pleine lune.
Ce sont les hommes qui la voient mor­ce­lée,
la lune est tou­jours pleine.
Rien ne lui fait défaut,
alors que nos sens,
les quar­tiers de nos sens…

 

Les grues de Chantal Dupuy-Dunier sont en vers libres. Ils n'obéissent à aucun art poé­tique japo­nais. Certains pliages sont courts, d'autres longs mais ne dépas­sant pas une page. Ils se font au gré de l'instant.

 

Les nuages gris seraient la tourbe
sous nos pieds,
le ciel une immense forêt
dans dif­fé­rents tons de verts,
avec des rayons d'automne tra­ver­sant

 

Le poète a com­po­sé, comme la petite fille, 644 grues en poème. Flammarion a déci­dé d'en publier ici une bonne part, mais pas la tota­li­té. Cependant, Chantal Dupuy-Dunier donne pour titre à son ouvrage Mille grues de papier, comme pour induire le prin­cipe réa­li­sé du sou­hait.
Une idée, disais-je en com­men­çant cette note : Mille grues de papier est le déploie­ment plié d'une idée, avec sa charge de secrets, de quo­ti­dien, d'espérance et de beau­té, à chaque page.

 

Le ciel nous parle de pas­sages et de retours.
Nos migra­teurs sont reve­nus.
leurs ailes brunes, gris clair,
        bleues, jaunes, noires.
       ou amples.
Leurs ailes fra­giles
Leurs chants et leurs secrets.
Maigres,
sur­vi­vants,
affa­més.
Gorgés d'images et de ver­tiges.

 

 

Il y a une cer­taine joie tran­quille dans ces pages de poé­sie. Une joie qui a fait sienne les tenants tra­giques et dif­fi­ciles de l'existence. Une joie qui voit haut, depuis les aires aériennes qu'elle fré­quente à dos de plume, une joie de la pra­tique quo­ti­dienne du vivre, mal­gré tout.

 

 

J'arpentais mes rêves,
les recoins de mon enfance,
les lieux pas­sés.

Je voya­geais à l'intérieur des mots,
dénom­brais leurs excrois­sances,
me ris­quais déli­cieu­se­ment
dans le sillage de leur délire.

C'était, je crois,
il y a presque aus­si long­temps que mon enfance.

 

Un livre superbe.
 

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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