> Marc Baron, Ma page blanche mon amour

Marc Baron, Ma page blanche mon amour

Par |2018-08-14T21:37:46+00:00 1 août 2012|Catégories : Critiques|

Le beau livre de poèmes de Marc Baron est la réso­lu­tion d'un para­doxe. 53 poèmes, com­po­sés sur une année, cha­cun com­men­çant par ces mots : "Ma page blanche". Il y a une dimen­sion a prio­ri para­doxale à creu­ser la légen­daire angoisse de la page blanche en s'adressant direc­te­ment à elle. Mais peut-être, plu­tôt que de par­ler de para­doxe, serait-il plus appro­prié de le consi­dé­rer comme une mise en abîme.
Nous com­pre­nons immé­dia­te­ment la logique à l'œuvre dans cette mise en abîme onto­lo­gique : écrire sur la page blanche, lit­té­ra­le­ment et pro­fon­dé­ment, c'est relier la pré­sence à l'absence, c'est ten­ter de révé­ler l'essence invi­sible qui y est ins­crite comme à l'encre sym­pa­thique. On ne peut pas être plus au cœur de ce qu'est le mys­tère du poème qu'en dan­sant avec cette méta­phore même, front contre front, de la page blanche.
Une année. 53 poèmes. Une cadence théo­rique d'un poème par semaine. Bien enten­du, ce rythme ne sera pas réel­le­ment celui du poète mais le résul­tat est sym­bo­li­que­ment celui là. Ainsi, au départ de ce livre, une dis­ci­pline : un an. Et une contrainte : com­men­cer chaque poème par "Ma page blanche". Cette dis­ci­pline et cette contrainte ont à voir avec l'ascèse du moine, avec la rigueur de l'athlète, avec le jeûne du sty­lite. Elles en marquent le "résul­tat" de leur véri­té propre : les poèmes sont d'une nudi­té mer­veilleuse, l'écriture pré­cise et sans sco­rie, le rythme celui du cœur serein.
Cette œuvre donc, depuis son pro­jet ini­tial de s'adresser à la page blanche – méta­phore de la créa­tion – pour dire au plus près le mys­tère de la parole, jusqu'à sa forme réa­li­sée, révèle une véri­té comme tout vrai livre devrait le faire. Forme et fond, rythme et essence, style et sujet, ici, font un. Il parait impen­sable de par­ve­nir à un autre résul­tat que celui décou­vert par Marc Baron – et d'autres avant lui sans doute (son écri­ture est fra­ter­nelle de celle des Charles Juliet, Roger Munier, et peut-être même Jean Grosjean) – lorsqu'on veut être fidèle à l'essence de la page blanche.
Bien sur, on peut tout ima­gi­ner, tout ten­ter, tout vou­loir trans­gres­ser mais le cœur de cette méta­phore et la fidé­li­té à son rythme pro­fond, c'est-à-dire à sa voix silen­cieuse, inter­dit appa­rem­ment tout clin­quant, tout brui­tisme, tout for­ma­lisme, tout avant-gar­disme écu­lé. La chair même, ici, est bure. Et cette bure cha­toie d'une exu­bé­rance concen­trée.
Un livre qui par­vient à être essen­tiel­le­ment une véri­té, c'est quelque chose.
Un livre de poèmes incar­nant la véri­té du poème en sa pro­fon­deur, voi­là qui est bien davan­tage que quelque chose. C'est un phare. C'est une émer­gence. Un signe silen­cieux dans le contre-jour ou nous vivons.
Chaque poème de Ma page blanche mon amour, est coif­fé d'une cita­tion, fruit des "lec­tures libre­ment orien­tées faites pen­dant l'année d'écriture de ce livre" nous dit Marc Baron, avant de pré­ci­ser : "J'ai lu ou relu des cen­taines d'ouvrages de ma biblio­thèque, m'appliquant à rele­ver uni­que­ment ce qui avait à voir avec l'écriture, la page blanche, l'attente amou­reuse. Les poèmes ter­mi­nés, j'ai dis­po­sé, selon mon désir, page par page, ces bribes mois­son­nées qui donnent une sorte d'acquiescement à mon tra­vail."
Et de fait le livre forme un cho­rus fra­ter­nel, une chambre de miroirs où les voix du silence des grands anciens semblent adou­ber le poète enga­gé  dans la voie juste.
C'est ici, notam­ment, que la bure fait miroi­ter ses cha­toie­ments, que le désir résonne. Nous enten­dons Claude Louis-Combet, André du Bouchet, Thierry Metz, Paul de Roux, Georges-Emmanuel Clancier, Dupin, Reverdy, Max Alhau, pour n'en citer que quelques uns.
Le livre com­mence le 9 avril 2004 et se ter­mine le 9 avril 2005, ayant recueilli un cycle de sai­sons comme un pré­ci­pi­té de la vie entière.
Il y aurait beau­coup à dire sur ce joyau for­gé par le poète Marc Baron tant il contient de richesses et de sou­lè­ve­ments du voile. Nous ne déflo­re­rons rien, ne com­men­te­rons aucun poème. Nous extra­yons seule­ment deux poèmes de l'ensemble, comme une main frac­tale ten­due vers le lec­teur et conte­nant le prin­cipe de l'ensemble. Car Marc Baron, entre autre vic­toire, a réus­si ce tour de force. Ses poèmes de la page blanche forment le poème du désir de la parole. Chaque éclat contient le joyau entier. Ce joyau, c'est le sceau de l'absence venu impri­mer son essence sur la page ain­si révé­lée.

 

***

J'écris dans l'ortie, pas dans une rose. Pas encore mais j'y vien­drai. La pro­chaine étape, si elle a lieu : c'est le tour­ne­sol.

                                               Thierry Metz
Le jour­nal d'un manœuvre

 

16

 

Ma page blanche, je suis éclai­ré de toi comme le lilas blanc dans le ruis­seau et je vais, empor­té par l'impérieux besoin de savoir un peu

Y a-t-il une fleur de connais­sance, une fleur inquiète et tra­vailleuse que j'écrirais dans l'épanouissement à l'air libre, un mot vivant sur sa tige et lumi­neux pour le pas­sant ?

Ma page blanche, ma lampe, tu me reçois dans ton domaine illi­mi­té, je m'avance un peu plus dénoué chaque jour, je m'abandonne ici, je me désire

 

2 juin 2004

 

 

***

 

Il res­pire avant d'écrire… Puis il écrit sans res­pi­rer, toute une nuit, un autre res­pi­rant pour deux.

Jacques Dupin
L'embrasure

 

21

 

Ma page blanche, je te délivre la bonne nou­velle et le ciel éclair­ci se change en force vive

Même les fleurs du jar­din sont fortes de leur luci­di­té

Elles écrivent leur mon­tée intran­si­geante dans l'atmosphère à tra­vers le souffle incon­nu qui les angoisse

Ma page blanche, je sens ta lente res­pi­ra­tion, ta sève brû­lante, ton désir lié à la nais­sance du lieu uni­ver­sel

 

8 juin 2004

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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