> Les poèmes choisis de Paul Pugnaud

Les poèmes choisis de Paul Pugnaud

Par | 2018-02-26T00:34:06+00:00 9 février 2013|Catégories : Critiques|

« L’œuvre de Paul Pugnaud m’apparait comme une décou­verte du monde par la démarche poé­tique, phé­no­mé­no­lo­gique aurait dit Bachelard… C’est une des rai­sons, et non la moindre, qui me font croire que, mal­gré la modes­tie dont le poète a tou­jours vou­lu s’entourer, elle sera une source de réfé­rence à laquelle les hommes de demain, à défaut des hommes d’aujourd’hui, vien­dront cher­cher une véri­té essen­tielle dont ils ne cessent jamais d’avoir besoin. »

Je suis l’un de ces hommes de demain dont parle André Vinas en 1996 lorsqu’il rédi­gea cette pré­face au recueil Poèmes choi­sis paru chez Rougerie la même année.

Epelons, comme une lita­nie, les titres des recueils du poète mécon­nu Paul Pugnaud : L’ombre du feu, L’air pur, Atterrages, Espaces noyés, Minéral, Jour res­sus­ci­té, Langue de terre, Aride lumière, Equinoxes, Posidonies.

René Rougerie, qui signe la post­face de ce pré­sent recueil, affirme que ces titres « sont des témoins tout au long de la route. Ils sont le concret des choses, font que le livre le plus mince devient un objet, avec son poids, sa cha­leur, fait corps avec son lec­teur. » Avant de nous livrer quelques élé­ments bio­gra­phiques du dis­cret poète. Naissance à Banyuls au début du XXème siècle. Son goût pour Maillol. Sa vie à Paris près des sur­réa­listes. Son ins­tal­la­tion à Belle Isle, près de Lézignan-Corbières. Son métier de vigne­ron. Son métier de poète. Son amour pour les bateaux à voiles.

Selon René Rougerie, Paul Pugnaud dira de la poé­sie qu’elle est « le moyen d’expression qu’il aime par-des­sus tout car elle per­met d’exprimer, avec un mini­mum de mots, l’inexprimable. » On y apprend, tou­jours sous la plume de son édi­teur, que c’est cer­tai­ne­ment en se fai­sant vio­lence que Pugnaud lui envoya « par la poste, sans un mot de pré­sen­ta­tion, le manus­crit de Minéral. C’était en 1968. »

Cette post­face de René Rougerie est fon­da­men­tale car elle situe l’attitude d’un poète, d’un immense poète, par contraste avec le siècle vul­gaire dans lequel il vécut. « Je crois que l’amitié fut une grande inci­ta­tion à l’écriture », nous confie Rougerie, avant de déplo­rer que « les « grands » cri­tiques n’ont pas su – ou vou­lu – décou­vrir » cette œuvre véri­table.

Aucun jeu pour la noto­rié­té, la fuyant même, jamais ne qué­man­dant le moindre article ni ne s’abaissant à cer­taines démarches qui construisent fac­ti­ce­ment l’importance d’un poète sous nos lati­tudes spec­ta­cu­laires. Et Rougerie d’appeler, comme le fit Bonnefoy, la chute des masques et la dis­si­pa­tion des mirages.

Qu’un écri­vain publie des livres et ne réclame pas un compte-ren­du élo­gieux de lec­ture à quelque jour­na­liste ! Par nos temps ego-média­tiques, cela parait impen­sable. Mais Paul Pugnaud tra­vaillait la terre du poème, sourd à la moder­ni­té affo­lée qui récla­mait son dû de gloire à peine née que déjà démo­dée. Il savait que l’important était, sa vie durant, de faire lever le poème. Que cette œuvre éclose irait ou n’irait pas son cours sémi­nal pour les vivants de ce monde, mais qu’elle était sor­tie de lui, le fai­sant ain­si se rap­pro­cher du soleil qui appe­lait sa voix inté­rieure.

Poèmes choi­sis ras­semble trente-cinq poèmes. Des poèmes extraits des recueils Minéral, Les espaces noyés, Long cours, Les portes défen­dues, Atterrages, Ombre du feu, Langue de terre, Aride lumière, Le jour res­sus­ci­té, Air pur, Posidonies, Instants sans pas­sé. Rougerie les a choi­sis avec soin, convo­quant un seul poème par recueil publié, et y adjoi­gnant les poèmes inédits de cahiers datés de 1980 et 1981.

En ce choix, qui suit par recueil la chro­no­lo­gie des publi­ca­tions de Pugnaud chez Rougerie, nous voyons appa­raître un fil rouge. « Les mots ont froid dans la mémoire des hommes », ce « pays dévas­té » ou « Les ani­maux viennent flairer/​Les fruits tom­bés et les étoiles ». Cette éco­no­mie dans la pré­ci­sion des vers, qui ne fait pas de Pugnaud un poète abs­cons comme sous cer­tain tro­pique dés­in­car­né, frappe ses poèmes au coin de l’esprit de la poé­sie – ce qui manque sou­vent à de nom­breux poèmes contem­po­rains. L’économie de moyens alliée à la richesse des images met l’esprit du lec­teur en mou­ve­ment, et celui-ci reçoit l’image non écrite mais sug­gé­rée comme de manière cha­ma­nique. Que voyons-nous, lorsque les ani­maux flairent les étoiles ? Cette puis­sance de sug­ges­tion est rare, car Pugnaud écrit en absence, et de ce relief des­si­né en creux sur­git la pré­sence pure­ment lyrique de ce qui doit tou­jours demeu­rer caché. Seul un cha­man des pro­fon­deurs peut ain­si convo­quer les sor­ti­lèges du lan­gage et en user pour la gué­ri­son du monde et non pour son alié­na­tion, pour « répandre autour du monde/​Une fraî­cheur sur chaque pierre ».

La ligne rouge com­mune à ces poèmes, par-delà le temps, c’est le feu, c’est la pierre.

 

Sans son­ger aux menaces nous mar­chons
Sur la route où le jour découvre
Le cœur des roches
Cette ardente lumière
Nie la mort et détourne
Le vent qui tra­ver­sait la vie.

 

La poé­sie de Paul Pugnaud est habi­tée par une concen­tra­tion sur le noir, sur le blanc, sur le rouge. Cette concen­tra­tion domine le reflux des humeurs trop humaines, des souf­frances insen­sées. Il y a la nuit, chez Paul Pugnaud, mais une nuit phœ­nix.

 

Un chant secret célèbre
La décou­verte des amers
 

Ils révèlent un ciel
Dont les flaques ne ren­voient plus l’image
 

Mais dirigent vers nous
L’éclat noir du soleil

 

Cette concen­tra­tion qui confine à l’abstrait fait de sa poé­sie une œuvre pour­tant concrè­te­ment pour aujourd’hui. Pour preuve ces mots de Paul Pugnaud lui-même, comme la meilleure invi­ta­tion à fré­quen­ter sa poé­sie :

« Le poème n’a pas une des­ti­na­tion pré­éta­blie. Il est dans le monde comme un objet par­mi les autres objets. Avec une dif­fé­rence essen­tielle : cet objet, par­fois, irra­die sa lumière sur les autres et sur­tout sur lui-même. Il se dénude en s’éclairant. Du moins telle est l’ambition de celui qui le créé. »

 

L’œuvre de Paul Pugnaud est dis­po­nible chez Rougerie.
http://​www​.edi​tions​-rou​ge​rie​.fr/
Sur sa poé­sie, consul­ter : Paul Pugnaud par André Vinas, col­lec­tion Visages de ce temps, édi­tions Subervie, 1982

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.