> Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines

Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines

Par | 2018-05-25T01:24:10+00:00 21 avril 2014|Catégories : Blog|

 

Nous célé­brons cette année les vingt ans de la mort de Charles Bukowski. Nombre de ses livres majeurs réap­pa­raissent pour l'occasion sur les tables des librai­ries. Mémoire d'un vieux dégueu­lasse, par exemple. Ainsi que des ouvrages sur son rap­port à la Beat Generation, dont lui-même ne se récla­mait pas. Mais comme il entre­te­nait des rela­tions avec Neal Cassady, Jack Kerouac ou William S. Burroughs, son appar­te­nance à ce mou­ve­ment lit­té­raire est qua­si auto­ma­tique dans l'inconscient col­lec­tif.

Bukowski s'est ren­du célèbre par ses livres de nou­velles aux titres pro­vo­ca­teurs : Souvenirs d'un pas grand chose, Contes de la folie ordi­naire, puis par son roman, Women, racon­tant son rap­port aux femmes et à l'alcool. Mieux vaut avoir lu Women avant d'avoir atteint les rivages de la qua­ran­taine. La réa­li­té de la vie, sinon, devient plus dif­fi­cile à accep­ter quand on le lit après cet âge. C'est ce Bukoswki là que nous lisions à vingt ans, lui qui avait fait un pas­sage remar­qué en Europe à la fin des années 70, et notam­ment en France lorsqu'il par­ti­ci­pa à l'émission phare consa­crée à la lit­té­ra­ture, qu'animait Bernard Pivot : Apostrophes. Bukowski avait exi­gé qu'il y ait de l'alcool sur le pla­teau. L'écrivain amé­ri­cain des­cen­dit au gou­lot trois bou­teilles de vin blanc, en direct. Il finit par tenir des pro­pos inco­hé­rents, par insul­ter les autres auteurs pré­sents sur le pla­teau, puis il ten­ta de pas­ser des mains, en direct, à Catherine Sauvage invi­tée elle-aus­si. Puis il quit­ta le pla­teau. Passage toni­truant. La France assis­tait, au sein d'une émis­sion culte, d'une émis­sion cultu­relle et intel­lec­tuelle, d'une émis­sion dans laquelle il fal­lait faire bonne figure, à un moment sym­bo­lique inouï : l'expression de la dés­in­hi­bi­tion totale. Ah bon ? On pou­vait faire cela à la télé­vi­sion ? On pou­vait se pré­sen­ter habillé d'ivresse, et s'alcoolisant aux yeux mêmes des télé­spec­ta­teurs, et faire du rentre dedans aux femmes avec un sans gène abso­lu ? Bigre ! Cela don­na des leçons à la bonne édu­ca­tion, et beau­coup en prirent acte. Cela devint par la suite du spec­tacle, lorsque cette scène n'était en réa­li­té pour Bukoswki qu'un moment habi­tuel de sa vie.

Il n'y avait pas de jeu, pas de sur jeu, dans son atti­tude à Apostrophes. Il était bour­ré, il dra­guait, il se fai­sait mal­me­ner par les Cavanna et autres invi­tés, alors il se tira. Comme il l'aurait fait dans sa vie de tous les jours. Il était comme ça. Filmé ou pas.

Naturellement, sa noto­rié­té en France décol­la à par­tir de son pas­sage télé­vi­suel. Qu'est-ce que ce type hors norme pou­vait bien avoir à nous dire ? Il avait allu­mé le désir de la sul­fure chez les télé­spec­ta­teurs encal­mi­nés par la poli­tique gri­son­nante gis­car­dienne. La France, dix ans avant, venait de faire sa petite révo­lu­tion. Mais face à Bukowski, elle parais­sait encore jouer dans la cour de récréa­tion. Elle avait la grise mine du très tech­no­crate pré­sident de la République, qui, métho­di­que­ment, trans­for­mait les struc­tures d'Etat, les écoles, l'enseignement, la bureau­cra­tie, bref le pays entier, afin qu'il res­semble à une méca­nique bien hui­lée, sans vie, sans sen­ti­ment, sans pen­sée, obéis­sant à des normes et à des inter­dits. La situa­tion n’a d'ailleurs fait que s'aggraver depuis. La France était coin­cée. Et les fran­çais avec. Bukowski venait de débri­der l'esprit bour­geois par son authen­ti­ci­té.

Voilà par quelles manières Bukowski péné­tra chez nous.

Ce qui ne se vit pas, à l'époque, c'est la dimen­sion poé­tique de Charles Bukowski. On le connais­sait pour ses nou­velles et ses romans. Mais lui-même se pré­sen­tait comme un poète. En trente ans, il publia 40 livres de poé­sie. D'ailleurs, son alter-ego lit­té­raire, Henry Chinaski, passe son temps à écrire des poèmes sous l'influence de l'alcool et de la vie, omni­pré­sente.

A titre per­son­nel, je consi­dère que Bukoswki est un poète fon­da­men­tal extra­or­di­naire. Cela en fera rire plus d'un, cer­tai­ne­ment. Comment pla­cer Bukowski sur le même pied que les poètes émi­nents, les La Tour du Pin, Juarroz, Michaux, Char, Celan, Saint John Perse, qui font par­tie de mes émer­veille­ments moteurs, sans perdre toute cré­di­bi­li­té ? Je le place sur le même pied que tous les poètes que j'aime. Justement parce qu'il a emprun­té une voie poé­tique délais­sée par les autres poètes. Et parce qu'à tra­vers la rhé­to­rique qu'il met en place, faite de l'utilisation d'une gram­maire du lan­gage par­lé, de mots simples, de l'utilisation de la vie moderne de tous les jours, il a réus­si le tour de force de faire pas­ser la vie. Lorsqu'on lit les poèmes de Bukowski, on se dit que c'est facile, très facile. Que tout le monde peut le faire. Sans doute, oui, tout le monde croit pou­voir le faire. Comme Céline à qui l'on repro­chait la faci­li­té de sa verve lit­té­raire, on don­ne­ra le même conseil qu'il pro­di­gua alors : "Essayez". Effectivement, dans son appa­rente faci­li­té, sa poé­sie demeure acces­sible. A la lec­ture. Pour tout le monde. Mais si l'on s'essaye à ce type de poé­sie, mille pro­blèmes vont alors se poser et sur­gir. La flui­di­té atteinte par Bukowski n'est pas don­née à tout le monde. Il avait le don de s'appuyer sur le monde de son temps, cette Amérique pro­gres­siste et moderne, aux mœurs libé­rés, pha­go­cy­tée par la toute puis­sance média­tique, pour cou­ler la vie dans cha­cun de ses vers. Ça parait facile. Ça paraît évident. Mais si cette faci­li­té et cette évi­dence crèvent le poème, c'est parce que Bukowski savait choi­sir l'image, la situa­tion, le point d'intérêt qui allait faire pas­ser la vie libre dans son poème. En cela, Bukowski incarne l'antipode de ce que nous recon­nais­sons en France, où l'intellectualisme et le grand style sont des qui­tus d'autorité. Il a fait pas­ser la vie dans ses poèmes. Et tout le monde n'est pas capable d'en faire autant.

Bien sûr, Bukowski va choi­sir un uni­vers propre, celui de la misère humaine, du tra­gique de la condi­tion humaine. Et l'on crie­ra au scan­dale en disant que ce n'est pas de la poé­sie. Il marie la luci­di­té au besoin de se sen­tir vivant dans la mélasse que nous pro­pose le monde occi­den­ta­li­sé. Résultat : ça fonc­tionne. Ça marche. D'ailleurs, Lucien Suel l'avait sans doute bien vu avant tout le monde, en choi­sis­sant de le publier dans la revue qu'il diri­geait à cette époque The Star Screwer.

A l'occasion de l'anniversaire de sa dis­pa­ri­tion, une antho­lo­gie de ses for­mi­dables poèmes est dis­po­nible aux édi­tions du Seuil. Nous ne pou­vons que vous enga­ger à lire ce grand, cet immense poète des pro­fon­deurs.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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