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Le dernier mot cependant de Jean-Pierre Védrines

Par |2018-10-21T10:12:31+00:00 16 octobre 2013|Catégories : Blog|

Le der­nier livre de Jean-Pierre Védrines témoigne d'une quête : celle d'une écri­ture balan­cée entre la vague écu­meuse et la flamme. Réconcilier les contraires, avan­cer éclai­ré par le point d'origine qui accom­pagne chaque homme dans sa mémoire ancienne, avan­cer avec la trace de la source pre­mière, mais avan­cer, à la recherche du der­nier mot.

Il ne s'agit pas ici pour le poète d'avoir le der­nier mot. Mais de trou­ver le der­nier mot, cepen­dant, dans toute la lumière de sa jus­tesse. Aussi ce livre ter­naire com­mence-t-il par une pre­mière strate nom­mée Mythologies, au tra­vers de laquelle le poète dia­logue avec l'élan pre­mier pré­sent en cha­cun : "Tu es la part primitive/​le crois­sant qui déchire les ténèbres." Cette part de l'homme se décline en sa mytho­lo­gie à tra­vers les déesses et les dieux. Tamar, Vénus, Rê, Thot, Osiris, Dionysos, Aphrodite. Les femmes ouvrent et ferment la danse, dans un dia­logue relié.

Cette porte mytho­lo­gique per­met alors au poète d'aller Plus loin, ouvrant ain­si la deuxième strate de sa quête. Il se confronte alors inté­rieu­re­ment aux thèmes fon­da­teurs qui balisent l'esprit d'un homme, et ce sont des poèmes splen­dides que le quê­teur fait fleu­rir dans sa nuit :

 

 

 

La nais­sance du monde
(extrait)
 

ombres de la nuit
à l'abri des regards
bat­te­ments d'aile
ani­ma­li­té de l'imagination
 

éton­ne­ment
 

gong
l'esprit de l'animal
se cris­tal­lise
 

méta­mor­phose inépui­sée
sif­fle­ment de la sala­mandre
 

plus loin le vivant
se déplace d'un son
 

silence
 

l'écriture de l'absent
la mélan­co­lie du soir
l'ombre errante
perd sa place
 

l'hospitalité offerte des bran­chages
oubli de la feuille
la feuille inté­rieure
la main du bois
l'âme de la pierre
 

dans la che­ve­lure du soir
le feu ténu
de la trace
 

laisse aller le son
le verbe de lumière
jusqu'à l'arbre
jusqu'à l'étoile dans le ciel
 

le lan­gage vient de loin
pour dire sa véri­té obs­cure
abso­lue
 

A cette nais­sance suc­cède L'ombre ser­tie de feu, le mer­veilleux poème La jarre pro­fonde com­po­sé en vers et en prose, et se ter­mine par Le feu, toute prose se consu­mant entre silence et corps auquel il donne nais­sance, entre bouche et lan­gage, entre sexe et mort. Le poète, par la langue, inter­roge le lan­gage grâce à une parole simple et pro­fonde pui­sée aux images col­lec­tives, essen­tielles : "La danse est une célé­bra­tion du lan­gage de l'homme", "L'absence est aus­si dans la lumière du mys­tère, dans la trace des traces de l'homme sur la terre."

Cette inter­ro­ga­tion tis­sée d'espérance tem­pé­rée par des accès de néant ouvre alors la troi­sième par­tie de l'ensemble, inti­tu­lée Le Livre. La prose, ici, rem­place le vers du début. Le long poème s'est sub­sti­tué à la den­si­té de l'entame. Le poète conti­nue son che­min éclai­ré d'amers qu'il sai­sit pour en faire des poèmes. Une conscience en acte. Disant le réel pri­mor­dial de l'homme. Le cap­tant à pleine vision. Le chan­tant dans ses doutes et ses pas. "J'ai cher­ché dans l'écriture du livre la clef pou­vant m'ouvrir le pas­sage." Le poète cherche l'écriture du livre. Mais le cher­chant, il écrit lui-même ce livre et par­ti­cipe alors du grand livre ouvert qu'est le monde, qu'est la vie en son cos­mos. "Dans la parole de l'homme tu étais rubis. Tu étais la flamme et je n'avais jamais été la demeure."

Les poèmes de cette par­tie la plus four­nie s'égrainent comme des petits cailloux lumi­neux sur la route du quê­teur. La lita­nie des titres consti­tue la nais­sance d'un poème en soi : La femme nomade, Rose du cré­pus­cule, La fête, La chair, Le pre­mier pas­sant, Tu es ma demeure, Le nom per­du, Le Lien, Mémoire, et, en final, Le veilleur.

Cet ultime poème, d'une grande puis­sance, com­mence ain­si : "Demain, tu me trou­ve­ras dans le champ de cendre, la tête fen­due comme le bois sous la cognée du bûche­ron. Nu, mêlé aux osse­ments de mes ancêtres. J'aurai la main sur le che­min dif­fi­cile du livre, sur le der­nier pas­sage."

Quant au der­nier mot du livre, qui est le che­min juste de la sagesse, je vous laisse le décou­vrir par vous-même pour ne pas déflo­rer le mys­tère de ce haut chant.

Jean-Pierre Védrines trans­met, avec ce livre, la fidé­li­té de cœur qui l'anime en tant qu'homme et en tant que conscience poé­tique. Cette fidé­li­té de fond a été récom­pen­sée par le Prix d'Edition poé­tique de la Ville de Dijon, pour l'année 2013.

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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