> Bernard Grasset, Au temps du mystère…

Bernard Grasset, Au temps du mystère…

Par |2018-08-17T21:29:47+00:00 1 août 2012|Catégories : Critiques|

Je connais le poète Bernard Grasset depuis des années. Je ne connais pas l'homme. Nous ne nous sommes jamais ren­con­trés. Je connais ses livres et ses poèmes, ayant iden­ti­fié la lueur qui y brille dès la pre­mière fois que j'eus la chance de croi­ser sa voix dans une antho­lo­gie col­lec­tive. Un nom dès lors rete­nu pré­cieu­se­ment dans ma mémoire. Pour "plus tard". Ce "plus tard" est main­te­nant adve­nu, avec le pro­jet de Recours au Poème et c'est alors tout natu­rel­le­ment que je me suis tour­né vers le poète pour le convier à notre maga­zine.
C'est ain­si l'esprit affa­mé que j'ai ouvert son der­nier livre de poèmes, Au temps du mys­tère…, aug­men­té de cette dédi­cace que je veux par­ta­ger tant elle consti­tue une porte à sa mai­son de mots : "Et si le voyage dans les langues des ori­gines rap­pro­chait l'homme du Pays".
Bernard Grasset ne pou­vait m'offrir plus beau signe tant cette notion de ter­ri­toire consti­tué par la langue mater­nelle m'est source fon­da­men­tale. Il y a une famille d'esprit. Je me sens en fra­ter­ni­té avec la voix de Bernard Grasset.
Son pro­jet avec Au temps du mys­tère… est, me semble-t-il, sans équi­valent : écrire des poèmes bilingues, fran­çais-hébreu puis fran­çais-grec. Attention : il n'est pas ques­tion ici de tra­duc­tion. Le poète n'a pas d'abord écrit en fran­çais puis ensuite tra­duit en grec, en hébreu. Inversement, il n'a pas d'abord com­po­sé en grec, en hébreu puis tra­duit en fran­çais. Non. Il s'agit de bien autre chose, rele­vant du dévoi­le­ment, de l'abolition du temps linéaire pour entrer, le temps de l'inspiration créa­trice, dans l'espace du Temps éter­nel. Ces 16 poèmes fran­çais-hébreu puis ces 16 autres poèmes fran­çais-grecs ont été com­po­sés "simul­ta­né­ment" en leur langue res­pec­tive. Comment un tel exer­cice – au sens igna­tien du terme – est-il pos­sible ? Cela relève jus­te­ment du mys­tère auquel le poète, dans cette entre­prise, pré­ci­sé­ment en appelle. Le poète a tour­né sa langue vers les sources grecques et hébraïques et la langue fran­çaise s'est trou­vée comme impré­gnée par l'essence des langues ori­gi­nelles. Ainsi "la mémoire du plus loin­tain" peut-elle "ouvrir l'horizon d'une nou­velle moder­ni­té" pour reprendre les mots de la qua­trième de cou­ver­ture.
Il s'est donc agi de boire à la source des ori­gines séman­tiques, celle, pro­fonde, de l'hébreu et celle, claire, de la pen­sée grecque afin d'augmenter la tes­si­ture fran­çaise d'accents neufs.
S'opère ain­si un mou­ve­ment de méta­mor­phose du poème fran­çais sur les bases d'une struc­ture essen­tiel­le­ment ori­gi­nale. L'œuvre mise au monde tend alors à rele­ver d'un "être inédit" ou d'un "fran­çais inédit", recons­ti­tué sur les bases de ces struc­tures anciennes.
Voici pour l'intention d'Au temps du mys­tère… Mouvement de l'intériorité même, vision de la pro­fon­deur pour nos temps de sur­face.
Pour ce qui est des poèmes eux-mêmes, ils portent la marque, en leur corps, de ce bain ori­gi­nel :

Saules et bles­sure
Dans le cré­pus­cule.
Penser, semer
Au bord des nuages.
Silencieux, en paix,
Le joueur de lyre veille.

On le voit – je ne puis retrans­crire ici que la face fran­çaise du poème – le poème est le lieu d'une contem­pla­tion inté­rieure d'une den­si­té confi­nant à la médi­ta­tion. Le vers révèle. La voix enseigne dis­crè­te­ment. Comme par exemple cet accou­ple­ment ver­bal "Penser, semer" au sein d'un vers lapi­daire dont la por­tée ne laisse pour­tant de pro­pa­ger son onde en nous… La syn­taxe semble heur­tée. Elle est sim­ple­ment la marque d'une concen­tra­tion sereine.

Source et brû­lure
Dans la hutte du temps
Creuser encore les signes

Voilà ce que conquiert, à mon sens, cette parole du poète : le faire signe.
Qu'un poète aujourd'hui se lève et se trouve entiè­re­ment mu par cette quête de la com­po­si­tion du poème bilingue, voi­là qui fait signe. Il tâche de pen­ser le mys­tère en se rap­pro­chant des séman­tiques ini­tiales. Faisant ain­si, il déploie un chant de semailles pour le renou­vel­le­ment de la sur­face de la langue, donc du monde.
Ce signe indique une direc­tion. Cette atti­tude dans laquelle est plon­gé le poète ouvre le che­min qu'elle emprunte. Cette concep­tion de la poé­sie relève de la résis­tance et de l'acquiescement. Résistance à l'effacement des traces du sacré par la dis­ci­pline de l'apprentissage et de la pra­tique. Acquiescement à la force du mys­tère qui réclame le don de nos vies, le ser­vice de nos êtres pour trou­ver une forme, pas­ser à l'existence intel­li­gible par le pou­voir alchi­mique de l'œuvre réa­li­sée. N'est-ce pas là l'une des plus hautes pos­si­bi­li­tés humaines, tra­duire l'ineffable de l'essence uni­ver­selle en beau­té pour­vue de sens ? Je le crois, au seuil de la parole lumi­neuse de Bernard Grasset.
 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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