> JEAN MAISON 2ème partie

JEAN MAISON 2ème partie

Par | 2018-05-20T17:56:52+00:00 28 août 2014|Catégories : Rencontres|

 

– Jean, tu viens de me lire des poèmes récents, de divers ensembles dif­fé­rents. Pour quelqu'un qui  me disait  il y a peu s'interroger sur le fait d’écrire, tu me sembles pro­lixe ?

– Je me suis inter­ro­gé tout au long de mon che­min d'écriture, parce que face à un effort qui semble par­fois vain, cette ques­tion sous jacente est l’expression d’un doute néces­saire. La réponse appa­raît comme une  sourde confiance.

Il me parait indis­pen­sable de réduire, d’émonder  pour  ten­ter de por­ter l'essentiel. L’état de ma pen­sée me conduit éga­le­ment à rai­son­ner sur un nou­veau mode, à renou­ve­ler ma forme face au déri­soire et à l'innombrable du temps.  Il y a quelque chose qui relève de la vani­té mais aus­si de l'espérance. Ces oppo­si­tions et ces contra­dic­tions, de temps à autre, m'arrêtent dans mon élan.

 

– Tu parles de ta pen­sée. Tu évoques, à mots cou­verts, la puis­sance de la pen­sée qui pour­rait s'affranchir de l'écriture. Nous sommes ici à l'abbaye de Landevennec, et atten­dons Gilles Baudry. Gilles Baudry est moine et poète. Est-ce cette inter­ro­ga­tion, peut-être contra­dic­toire, qui œuvre en toi ?

Très tôt, je me suis aper­çu de l'abime qu'il y avait entre l'espérance poé­tique que je nour­ris­sais, et la réa­li­té for­melle. Très jeune, à l'âge de onze ans, j'ai com­men­cé à écrire, et j'ai pro­gres­si­ve­ment bâti, pour reprendre une for­mule que René Char m'avait don­né : "Tu dois bâtir une mai­son de mots". Effectivement dans mon par­cours et à mon échelle  j'ai, recueil après recueil, consti­tué ce point de repère qu'est l'œuvre. Les exal­ta­tions poé­tiques, les intui­tions, les ren­contres extra­or­di­naires, l'amitié, les lec­tures, tout ce qui m’a construit et  que je qua­li­fie aujourd'hui de chance, me conduit à pen­ser qu'il y a peut-être un geste supé­rieur à accom­plir pour avan­cer en poé­sie dont j’ignore tout.

Dans cette réflexion il ne s'agit pas de se pri­ver de la joie d'écrire ni du bon­heur du par­tage, ni même de la sédui­sante contem­pla­tion. Il ne s'agit pas d'avoir une atti­tude de pri­va­tion mais plu­tôt une rete­nue. Il faut donc trou­ver la bonne mesure qui per­met le renou­vel­le­ment dans la pré­sence. J’admire Gille Baudry, en par­ti­cu­lier pour l’accomplissement dans son œuvre de ce regard.

 

 

– Tu viens de par­ler de contem­pla­tion et de la pré­sence. Peux-tu évo­quer ton rap­port entre poé­sie et trans­cen­dance ?

C'est un des sujets qui m'est le plus cher. Je lis de la poé­sie depuis mon enfance et ce que je cher­chais et que je cherche tou­jours dans ces lec­tures, c'est le point d'élévation. Or la poé­sie qui me semble la plus proche, c'est pro­ba­ble­ment le fin'amor, et prin­ci­pa­le­ment les trou­ba­dours limou­sins. Cette poé­sie d'essence spi­ri­tuelle se réa­lise dans l'incarnation pour la Dame et jusqu'alors je ne connais rien de plus beau, rien de plus réjouis­sant.

Je fais mienne la pen­sée que le verbe s'incarne dans la poé­sie, qu'elle n'est pas créa­tion mais approche du sen­sible. La poé­sie per­met d'entrevoir l'inconnaissable. Elle n'est pas étran­gère à la matière ni à la vie, elle est une sin­gu­la­ri­té qui s'exprime par la voix de celui qui s'engage sur ce che­min.

 

 

– Autrement dit, ce rap­port entre poé­sie et trans­cen­dance n'aurait pas pour objet de créer une poé­sie trans­cen­dante, mais d'y don­ner accès ? La poé­sie serait un véhi­cule ?

Tout d'abord,  je  n’ai pas d'idéologie poé­tique. La poé­sie n’est pas une fin en soi, je ne suis pas ido­lâtre. En mon for inté­rieur, ma culture cel­to-judéo-chré­tienne m'offre pour ce qui relève de la trans­cen­dance, une orien­ta­tion spi­ri­tuelle qui me nour­rit et me fonde. La poé­sie per­met de per­ce­voir des sen­sa­tions,  des visions, des émo­tions si pro­fondes, si éten­dues, qu'elle nous laisse le sen­ti­ment que nous sommes dans l'ignorance posi­tive, et que la quête à tra­vers le déve­lop­pe­ment de notre conscience est nour­rie du savoir que l'on peut acqué­rir et qui nous éta­blit dans des limites. La poé­sie est hors du champs du savoir, elle s’ éta­blit dans la pers­pec­tive de l'amour, de l'admiration, de l'émerveillement, ce qui forme en nous cette confiance en une dimen­sion igno­rée, mais pro­fon­dé­ment res­sen­tie. La for­ma­li­sa­tion de la poé­sie devient une per­son­na­li­sa­tion tem­po­raire qui nous per­met de nous réa­li­ser dans la pré­sence et de par­ti­ci­per à l'approche du mys­tère de la vie.

 

– En consé­quence, y a-t-il chez toi un lien entre poé­sie et salut ?

Si demain  on m'expliquait qu'il  était démon­tré pré­ci­sé­ment que la vie n’est  qu'un point mor­tel sans avant et après, je dirais : peu m'importe.

Je ne cherche pas mon salut à tout prix. Je ne cherche pas la connais­sance. Et, en para­phra­sant Saint Paul, "à quoi me sert de savoir si je ne suis pas capable de cha­ri­té."

Si cette connais­sance d'une vie sans objet, absurde, ou, à contra­rio, la des­ti­née d'une âme pour un che­min uni­ver­sel, n'a d'intérêt que si je suis capable de la vraie com­pas­sion. Or la poé­sie peut pro­po­ser une forme de salut dans une salu­ta­tion à la vie. La poé­sie est un hom­mage à la mul­ti­tude des res­sources qui se pré­sentent devant nous. Dans mon esprit, le salut,  n'est pas se sau­ver soi-même par une pos­ture ou une expé­rience. Le salut, s'il y en a un, ne peut venir que de la grâce. Il ne peut pas venir de l'application stricte d'une méthode. Une méthode peut per­mettre d'être en dis­po­ni­bi­li­té ou en dis­po­si­tion pour éven­tuel­le­ment rece­voir le don de voir. Le salut serait selon moi dans la capa­ci­té à aimer sans limite. Or la poé­sie se situe entre l'espérance de la grâce et la mise en œuvre de l'intuitivité poé­tique. C'est à la fois une res­ti­tu­tion, une trans­mu­ta­tion et une inter­pré­ta­tion. La poé­sie ne se résume pas à une esthé­tique, un for­ma­lisme  ou une expres­si­vi­té. Ce qui me semble extrê­me­ment pré­cieux dans la poé­sie, c'est la réa­li­sa­tion for­melle d'un mys­tère qui demeure mys­tère mais qui dis­pose d'une exis­tence tan­gible a un ins­tant don­né. Elle est une invi­ta­tion, à un autre regard sur le monde dans toutes ses accep­tions.

 

– Tu parles d'intuitivité poé­tique. Elle ren­voie à la dimen­sion ins­tinc­tive de la poé­sie. C'est une ques­tion, je crois, qui te requiert ?

L'instinct poé­tique est pour moi essen­tiel dans le sens où je me sou­viens dans ma jeu­nesse l'avoir res­sen­ti très tôt et comme jamais démen­ti. La dif­fi­cul­té a com­men­cé lors de la mise en forme de l'inexprimable et dans la prise de conscience qu'il fal­lait à la fois cher­cher une rigueur la plus abou­tie tout en gar­dant une liber­té intense et riche. D'où les ques­tions récur­rentes du for­ma­lisme et de l'inspiration. L'instinct poé­tique n'est pas une naï­ve­té mais une sen­si­bi­li­té qui vous confronte à une évi­dence magni­fique ; Le besoin impé­rieux de faire quelque chose nom­mé poème.

 

27/​02/​2013

 

Retrouvez la pre­mière par­tie de l'entretien.

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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