> Sur deux livres récents de Jigmé Thrinlé Gyatso

Sur deux livres récents de Jigmé Thrinlé Gyatso

Par |2018-10-17T18:18:17+00:00 7 septembre 2014|Catégories : Critiques|

Moine boud­dhiste en retraite soli­taire en Savoie, Jigmé Thrinlé Gyatso consacre la part majeure de sa vie à la pra­tique spi­ri­tuelle.

L’image que nous avons, nous autres euro­péens, des ver­tus boud­dhistes, s’inscrit dans la recherche de la non-vio­lence, dans la quête du Nirvana par l’accès à la paix inté­rieure et la non-volon­té.

Jigmé Thrinlé Gyatso renou­vèle par son lan­gage poé­tique l’enseignement de ses maîtres tibé­tains en y ajou­tant la dimen­sion d’une lutte contre la bêtise, l’inanité et l’inconsistance qu’impose notre époque comme unique modèle de sur­vi­vance.

Les édi­tions de l’Astronome publient en 2014 deux recueils de poèmes de notre moine : Extrêmes sai­sons et Lumineux arpèges.

Dans le pre­mier, Gyatso s’interroge :

 

« Pourquoi parlent-ils tant
les gens ?
Cela réi­fie-t-il leur fuyante exis­tence ? »

 

Déjà dans l’avant-dire le poète s’était sen­ti le devoir d’inscrire l’axe de sa poé­tique des sai­sons comme en réac­tion au rythme de vie contem­po­rain, où l’homme n’accorde plus ses besoins à ce qu’offre la nature dans son rythme natu­rel et chan­geant : « Le rythme des sai­sons est-il encore appré­cié ? Est-il res­pec­té de nos jours alors que nous man­geons – pour ne prendre que cet exemple – de tout n’importe quand dans nos socié­tés dites déve­lop­pées, modernes ou même post-modernes ? »

Etrange moine boud­dhiste, avouons-le, qui ne cherche pas seule­ment à sai­sir dans la fuga­ci­té de l’instant pré­sent l’essence per­ma­nente des phé­no­mènes, mais porte un regard enga­gé. Engagé pour l’esprit. Engagé contre les affres de cette moder­ni­té-là.

Ailleurs il n’hésitera pas, dans le creux de la splen­deur qu’il contemple, à glis­ser, de-ci de-là, quelques leçons de morale :

 

« Ah la sai­son des hommes !

l’être humain est-il vrai­ment un fruit de la nature ?

qu’ils aient la peau noire brune blanche jaune ou rouge

ou brû­lée par les U.V.
les hommes sont
pour la plu­part
deve­nus
hommes de pro­fit
(…)

la magie la plus noire
est celle de l’homme blanc
car la magie du pro­fit des­truc­teur
a enva­hi ce monde mul­ti­co­lore »

 

Quel est le point de conci­lia­tion entre un moine boud­dhiste chan­tant l’univers depuis cette moder­ni­té mor­ti­fère, et le chré­tien que je reven­dique être ayant vu dans le poème la voie suprême de l'accomplissement ? Eh bien, dans le poème, jus­te­ment.

Le poème peut dépas­ser les dif­fé­rences de concep­tions phi­lo­so­phiques s’il est vécu, au-delà des dogmes res­pec­tifs – et il y en a de part et d’autre – comme la voie des méta­mor­phoses pou­vant être inté­grées par l’individu, et menant à l’absolu de l’être.

En cela, la créa­tion serait-elle acte et être, et les deux concep­tions ne s’opposeraient-elles plus comme elles s’opposent depuis la nuit des temps.

Le poète boud­dhiste peut s’acheminer vers son nir­va­na, qui est sa véri­té pré­exis­tante, par la pra­tique d’une dis­ci­pline phy­sique et spi­ri­tuelle pou­vant inclure le chant comme moyen de trans­for­ma­tion, de puri­fi­ca­tion, d’élévation. Cette dis­ci­pline est alors une créa­tion en acte per­met­tant de décou­vrir les voies sin­gu­lières d’accès à la véri­té pré­exis­tante.

De même pour le chré­tien qui, emprun­tant les pou­voirs de la parole, peut renou­ve­ler les voies d’union avec le Verbe et, les renou­ve­lant, jus­ti­fie plei­ne­ment son exis­tence par un che­min expé­ri­men­tal revi­vi­fiant, au moins pour lui-même, les sources qui le fon­dèrent. Pour le chré­tien, même si le Christ est la véri­té pré­exis­tante, le telos suprême de la condi­tion humaine, il y a tou­jours de la vie, des nais­sances et des morts, et chaque indi­vi­du est appe­lé à ajou­ter du sens, par son che­min sin­gu­lier, à l’univers.

L’ancien dua­lisme oppose deux ver­sions : soit l’existence est Être, et la créa­tion va dire cette véri­té pré­exis­tante pour le temps pré­sent ; soit l’existence est Acte, et la créa­tion emprunte un che­min sans idée pré­con­çue. Ce dua­lisme ici cesse alors car poé­ti­ser, même dans le cas extrême de ceux qui débouchent sur le non-sens de l’existence, est un che­min ver­ba­li­sant le non-sens. La com­po­si­tion poé­tique archi­tec­tu­rant cette pen­sée ou ce chant serait l’image en néga­tif des pou­voirs du verbe.

Qu’on le veuille ou non, nous appar­te­nons au Verbe. Pour d’aucun, nous y sommes enfer­més. Pour d’autres, il est notre conduc­teur vers un cœur apo­ca­lyp­tique.

Aussi por­tons-nous un regard atten­tif au chant de Jigmé Thrinlé Gyatso, au-delà de nos iden­ti­tés res­pec­tives. Dans son livre Lumineux arpèges, il réuti­lise une par­tie de la pré­face que lui avait don­née Françoise Bonardel pour Silencieux arpèges. La spé­cia­liste de la phi­lo­so­phie alchi­mique y pré­cise : « L’arpège, tel que le décline ici en modeste vir­tuose Jigmé Thrinlé Gyatso, n’est ni un genre ni un style lit­té­raire, et on lui sou­haite de ne jamais le deve­nir. Il n’en est pas moins une trou­vaille, fruit d’une longue pra­tique médi­ta­tive ; un tré­sor d’élégance et de finesse né dans la soli­tude et qui ne s’ébruitera, on l’espère, que pour démul­ti­plier la joie du par­tage et faire croître le nombre des êtres capables de décou­vrir quel arpège donne sa tona­li­té fon­da­men­tale à leur propre vie. »

L’essentiel est là, dans la poé­tique du moine boud­dhiste. Chercher dans notre nature pro­fonde quel arpège tend à har­mo­ni­ser notre vie sin­gu­lière, et le chan­ter. Chez Gyatso, ça sera :

 

 

                        « La grande noblesse non-noble

                                   De la claire lumière

                                               Illumine tout

                                                           Si bien

                                                                    Que

                        Les arpèges de souf­france et bon­heurs

            Sans sujet ni objet

Ne sont plus souf­france

                        Ni même dou­leur

Non plus ne sont bon­heur

                                   Ni même plai­sir

                                                           Mais féli­ci­té vide »

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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