> L’extrême-occidentale de Ghérasim Luca

L’extrême-occidentale de Ghérasim Luca

Par |2018-08-19T17:50:27+00:00 8 juillet 2013|Catégories : Critiques|

Les édi­tions Corti font réap­pa­raître un livre de poé­sie fort sin­gu­lier, L'EXTRÊME-OCCIDENTALE, de Ghérasim Luca, dont l'édition ori­gi­nale fut publiée en 1961 en Suisse, mais écrite par le poète en 1954, soit dès son arri­vée en France.

Ces sept textes, s'apparentant à de la poé­sie, sont nom­més par le poète des "rituels". Dans la publi­ca­tion ori­gi­nale par les édi­tions Meyer, sept grands peintres du sur­réa­lisme avaient appor­té leur main à cette œuvre, cha­cun inter­pré­tant la poé­sie de Luca d'une gra­vure cor­res­pon­dant à l'un des sept rituels. Les édi­tions Corti repro­duisent au cœur du livre ces sept gra­vures, signées Jean Arp, Victor Brauner, Max Ernst, Jacques Hérold, Wifredo Lam, Matta, Dorothea Tanning.

Ces textes tiennent du bal­let, mais du bal­let éro­ti­co-méta­phy­sique où le couple est encou­ra­gé à suivre des portes que Luca nomme l'échelle, les sta­tues, le rideau, le sang, la forêt, et enfin le cata­ly­seur. Il s'agirait pour les par­ti­ci­pants d'entrer "en trans­cen­dance" par la pra­tique minu­tieuse de ces rituels de haute magie.

Le texte, d'ailleurs, est tis­sé de termes alchi­miques qui confèrent à cet écrit une por­tée inté­rieure appli­quée à la haute magie sexuelle. Pour Luca, ces textes sont sacrés, et c'est à une union des deux prin­cipes qui gou­vernent la psy­ché humaine qu'il invite l'opérateur : le prin­cipe mâle et le prin­cipe femelle. Mais là où la psy­cha­na­lyse par­le­rait d'animus et d'anima, Luca entend pro­po­ser une conjonc­tion réelle des éner­gies, des corps et des formes par l'union des corps de l'homme et de la femme.

Le texte peut sem­bler dif­fi­cile, car il baigne dans un éso­té­risme opé­ra­tif, mais sa beau­té crève la page à toutes les lignes. Ce sont des rituels, certes, mais ce sont des visions trans­crites de l'intérieur pour une incar­na­tion exté­rieure. Ce texte s'apparente aux textes alchi­miques du Moyen-âge, qu'il s'agit de médi­ter pro­fon­dé­ment afin d'en tirer la richesse fécon­dante. Il n'est que de s'arrêter sur des for­mules telles que "le silence est le pro­lon­ge­ment convul­sif de la parole" pour apprendre.

Ou boire ces pro­pos frap­pés d'inspiration ins­tinc­tive : "Bien que la pleine obs­cu­ri­té, chute d'eau enfouie dans la nuit de chaque être, soit à elle seule but et moyen des lustres sus­pen­dus à nos moindres tres­saille­ments, dès qu'il s'agit de regar­der ou de mon­trer – forme et mou­ve­ment, tout en nous devrait épou­ser la flui­di­té des flammes (le mys­tère du chaud, du rouge et du sec mis à part, qui sinon elles pour nous éclai­rer ?) – aucune lumière sourde, tou­jours la même lumière aveu­glante bra­quée sur l'œil du voyeur."

Ou ceux-ci : "Les hommes qui incarnent la forêt et les femmes qui, ren­ver­sées, la réflé­chissent, se par­tagent les deux côtés du miroir".

Reste à savoir quel est le sens du titre, L'EXTRÊME-OCCIDENTALE, confé­ré par le poète à cet ensemble. Une par­tie de la réponse se trouve dans "le cata­ly­seur" : "Sous cet éclai­rage déci­dé­ment cré­pus­cu­laire réglé d'ailleurs d'après les innom­brables éclipses qui depuis plu­sieurs mil­lé­naires ne cessent d'annoncer la fin d'une civi­li­sa­tion, com­bien incer­taine, com­bien hési­tante, émou­vante et pour­tant déri­soire nous paraît la pâle lueur qui brille dans les yeux du Couple".

Car la pra­tique trans­for­ma­trice ins­pi­rée par Luca dans le désir devi­né de déjouer les pro­phé­ties du nihi­lisme vou­lant éra­di­quer avant l'heure la civi­li­sa­tion, se base sur une connais­sance tra­di­tion­nelle venue des côtes les plus recu­lées de notre occi­dent actuel, celui qui pas­sa par la Mésopotamie, l'Egypte, la Méditerranée et nos frères arabes, la Grèce bien-sûr, et le Moyen-âge. Luca entend, depuis cette connais­sance tra­di­tion­nelle recu­lée, réin­té­grer une éner­gie à ce qu'est deve­nu le monde sous sa forme occi­den­tale, et cette tra­di­tion véri­table, il la nomme L'EXTRÊME-OCCIDENTALE, comme notre mémoire la plus pro­fonde et la plus capable, acti­ve­ment, de rejouer le plan du véri­table amour.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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