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L’Heure présente, Yves Bonnefoy

Par |2018-08-15T11:37:48+00:00 23 mars 2014|Catégories : Blog|

 

Yves Bonnefoy a encore des choses à nous dire.

Gallimard vient de ras­sem­bler ses trois der­niers écrits poé­tiques, sous le titre géné­rique don­né à l'un de ces ensembles, L'Heure pré­sente. Le titre don­né porte une réson­nance phi­lo­so­phique dont toute poé­sie de valeur ne sau­rait se dépar­tir, et marque par­ti­cu­liè­re­ment la pen­sée poé­tique de Bonnefoy. A l'origine, on le sait, poé­sie et phi­lo­so­phie étaient unies, avant que les deux notions se sin­gu­la­risent, deve­nant des objets d'étude de la pen­sée, du lan­gage et de l'être. Mais chez tout grand poète, la phi­lo­so­phie est consub­stan­tielle de la poé­sie, ain­si la conver­sa­tion fut-elle pos­sible entre Heidegger et René Char.

Ce der­nier livre réunit donc La longue Chaîne de l'ancre, L'Heure pré­sente, et Le Digamma, trois livres à l'inspiration pro­fonde.

A 91 ans, Bonnefoy dia­logue tou­jours avec ce "quelqu'un" en lui qui a quelque chose à lui dire. Attentif, il l'est à la voix silen­cieuse de ce quelqu'un, mani­fes­té par les rêves, par les images et par les formes qui tentent de s'imposer à lui.

Au cœur de ces trois livres, un entre­mê­le­ment de poèmes, de proses poé­tiques et de réflexions cri­tiques tissent la trame du grand Poème que Bonnefoy com­pose depuis 1953. Ce Poème est  l'écoute des régions sub­cons­cientes d'où peuvent se com­prendre le rap­port et le pas­sage entre la forme de la ver­si­fi­ca­tion et celle de la prose. La longue Chaîne de l'ancre inter­roge cette ques­tion, et laisse entendre que l'inconscient est le lieu pro­fond où se fixe l'esprit de l'homme.

 

Qui eût pen­sé, jadis,
Mon amie,
Le pâtre pous­sant ses bêtes sous le ciel,
Lavant, la nuit venue,
Le pis gon­flé de la bre­bis trem­blante,
Que nous aurions un jour honte des mots ?

Qu'à nom­mer les choses qui sont,
On pour­rait se croire cou­pable.

 

Dans L'Heure pré­sente, le poète inter­roge le rap­port entre le diurne et le noc­turne, entre la conscience et l'inconscient. Il accorde, par les poèmes, tout son inté­rêt aux sen­sa­tions, aux intui­tions, aux impres­sions répri­mées par notre état conscient, sous forme alors de prose. C'est révé­ler ain­si, dans la dis­crète puis­sance de l'écriture poé­tique, que le poème pré­side à l'éclosion de la conscience, et de l'individu, c'est à dire de l'être indi­vi­dué, ayant dépas­sé son état de divi­du, d'être divi­sé.

Ce dia­logue inté­rieur per­met à Bonnefoy de tour­ner autour de la ques­tion de l'être et du non-être, du sens et du non-sens, ques­tions onto­lo­giques tra­ver­sant le creu­set qui nous sert d'époque actuelle, et au tra­vers duquel le poète, affron­tant les ques­tions posées par le poème, livre quelques réponses comme autant d'espérances.

 

 

 

J'ai ramas­sé le fruit, j'ouvre l'amande.
Dans la parole
La dérive rapide de la nuée.

Illusion,
L'âtre qui brû­lait clair le soir, te sou­viens-tu,
Dans la mai­son que nous avons aimée.
Ce petit bois,
Ces boules de papier frois­sé, ce pique-feu,
Cette flamme sou­daine, presque un éclair,
Un rêve, comme nous ?

 

 

Le troi­sième texte, Le Digamma, est une réflexion poé­tique sur la dis­pa­ri­tion d'une lettre de l'alphabet grec. Cette réflexion pousse la rêve­rie du poète jusqu'aux hau­teurs méta­phy­siques, ins­cri­vant dans cette dis­pa­ri­tion notre condi­tion humaine et le secret per­du auquel serait atta­ché notre genre en quête de la source pre­mière. Un texte d'une pro­fon­deur inépui­sable sur l'essence fic­tive de l'écriture, la por­tée de notre civi­li­sa­tion et son lien avec la notion de l'être.

 

Mais un jour, ah, qui sait pour­quoi, on com­men­ça à mal pro­non­cer une cer­taine lettre, ce digam­ma, et l'évidence du monde en fut voi­lée. Prit fin, peu à peu, l'adéquation de la parole et des choses. Se désac­cor­dèrent les dési­rs qui unis­saient les êtres par­lants les uns aux autres. Il y eut des désordres dans la cité, cette musique de jusqu'alors. Et com­men­ça ce que nous avons appe­lé l'histoire, cette crue gon­flée d'une terre qu'elle arra­chait au rivage… Notre désastre est la consé­quence d'une pro­non­cia­tion défec­tueuse. Peut-on réin­tro­duire le digam­ma dans nos langues ? Hélas, il fau­drait d'abord répa­rer nos esprits, réveiller nos cœurs.

 

On le voit, seuls les poètes, les grands poètes, savent répondre avec pro­fon­deur et inépui­sable beau­té, celle conte­nant l'intelligence et la lumière, aux ques­tions posées par l'époque.

Lire ces trois der­niers livres de Bonnefoy est un pas pré­sent vers l'enchantement que réclame l'avenir, et qui est notre lot, à nous autres nous récla­mant du Poème.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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