> Mangú : Le sens de l’épopée

Mangú : Le sens de l’épopée

Par |2018-09-18T18:21:11+00:00 23 février 2013|Catégories : Chroniques|

L'épopée, Christophe Morlay le disait dans Recours au Poème, est notre plus grande filia­tion. Mues par l'esprit du poème, qui a pro­duit un monde habi­table, ce sont des épo­pées que naissent des socié­tés, des archi­tec­tures à dimen­sion humaine, des cultures don­nant sens à nos gestes et nos paroles, des peuples cimen­tés par des pro­jets com­muns. L'épopée : ce qui a dis­pa­ru des lati­tudes occi­den­tales par défaut de vision des poli­tiques et de la socié­té pro­gres­siste dans son ensemble. Disparu ? Pas tout à fait.

A l'ombre du spec­tacle et du simu­lacre contem­po­rain, le peintre Roberto Mangú accom­plit depuis 35 ans un tra­vail rele­vant d'une épo­pée nou­velle. Sa der­nière expo­si­tion au musée Santa Giulia de Brescia/​Italie, nom­mée Mar aden­tro, "Vers la mer inté­rieure", syn­thé­tise une pen­sée pro­fonde nour­rie à la source de nos ori­gines médi­ter­ra­néennes et la pro­longe par ce mou­ve­ment, par ce recen­tre­ment vers le voyage du dedans.

Toutes les lignes de force de la pen­sée pic­tu­rale de Mangú sont pré­sentes dans cette expo­si­tion iti­né­rante, qui voya­ge­ra de Brescia à Fano et Milan [1], et dont les tableaux, comme des guer­riers modernes, por­te­ront la parole sémi­nale.

L'exposition a don­né lieu à un cata­logue, et nous trou­vons les com­pa­gnons fidèles signant des textes lumi­neux : Philippe Daverio, véri­table star cultu­relle de la télé­vi­sion ita­lienne, louant la beau­té du lan­gage de Mangú en ces temps excen­triques où le lan­gage pour les masses est abais­sé afin d'éviter que cha­cun fasse l'effort de s'élever, parle de ses tableaux comme d'une "hypo­thèse poé­tique com­plexe". Il affirme : "Il y a, en balade par­mi les ombres des bois ou au som­met des escar­pe­ments abrupts, des sor­ciers qui jettent des charmes ini­tia­tiques offerts à l'attention d'une mino­ri­té. Ils sont anti­dé­mo­cra­tiques par défi­ni­tion, les sor­ciers. Ils sont comme ça depuis tou­jours, depuis que leur espèce néces­saire à la poé­sie secrète a été vou­lue par l'évolution de l'intelligence. Ils éta­blissent des dia­logues avec des noyaux éli­tistes vou­lus eux aus­si par l'esprit de conser­va­tion de l'espèce." Il parle de Mangú, dépo­si­taire des dons de ces sor­ciers immé­mo­riaux. Mais à l'entendre, on pour­rait croire que ces tableaux ne sont pas pour tout le monde. Sans doute sont-ils d'abord dévo­lus à la com­pré­hen­sion de ceux qui voient. Ils ne se laissent cer­tai­ne­ment pas attra­per par le brou­ha­ha du siècle. Le Christ par­lait par para­boles. Mais ils sont popu­laires, les tableaux de Mangú. Car ils sont beaux. Et la beau­té, dans son œuvre, est la pre­mière main ten­due à l'individu contem­po­rain au regard satu­ré d'explosions ciné­ma­to­gra­phiques et de culture de la ter­reur. L'homme de la rue, comme on dit aujourd'hui, peut tendre la main. Les tenants de l'excentrisme res­te­ront aveugles à la pro­fon­deur décou­verte par Mangú. Découverte, et don­née.

Véronique Serrano, conser­va­teur et direc­trice du musée Bonnard du Cannet, signe un texte inti­tu­lé La troi­sième voie, Mangú, l'insoumis. Il est vrai que peu, en cette époque de renon­ce­ment à nous-mêmes et de grande col­la­bo­ra­tion avec la socié­té du Simulacre, sont réel­le­ment des insou­mis. Ne pas se sou­mettre. Rester libre et sans com­pro­mis­sion. Cela relève du miracle et de la grande intel­li­gence. Mangú est de ceux là. Insaisissable dans une avan­cée faite d’ombre et de  lumière. N'ayant jamais don­né prise aux chants de nos sirènes spec­ta­cu­laires. Double masque que revêt le sor­cier pour contem­pler ce qui se trame au delà de la nuit. Ecoutons Véronique Serrano : "C'est cette conscience de l'esprit de conti­nui­té qui manque aujourd'hui à notre socié­té qui étale à perte de vue tous les signaux d'une impasse de ce défer­le­ment du temps. Peu de peintres ont tra­cé cette voie et sont allés au fond des choses et jusqu'au fond d'eux-mêmes. (…) Avec Bonnard, comme avec Mangú, nous ne sommes plus dans le temps court de l'avant-garde ni dans celui du pas­sé mais dans un "temps his­to­rique" – cette troi­sième voie si dif­fi­cile à frayer."

Cette troi­sième voie, c'est  la pro­fon­deur, éva­cuée par la stra­té­gie moder­niste. Puis Véronique Serrano situe la visi­bi­li­té de Mangú au regard de la débauche d'images orches­trée par nombre "d'artistes" contem­po­rains : "Une visi­bi­li­té de la pro­fon­deur qui ne doit rien à l'illusion d'un spec­tacle et tout à une pro­jec­tion en tant que des­sein qui convoque simul­ta­né­ment le pas­sé sans nos­tal­gie, le pré­sent et l'avenir riche d'espérance."

La voix de Dominique Stella, his­to­rienne d’art, experte en art contem­po­rain et com­mis­saire d’expositions ita­liennes qui ont fait date, suc­cède à ces pro­pos par un texte inti­tu­lé Mar aden­tro, ou l'inactuel en œuvre. Elle y affirme cette chose fon­da­men­tale dans l'aventure du peintre : "C'est dans cette évi­dence de la trans­cen­dance au sein du temps, qui défi­nit l'existence authen­ti­que­ment humaine, que se posi­tionne Mangú, défiant la logique car­té­sienne du temps et confiant dans son assu­rance à pro­po­ser "un autre art" qui reven­dique un renie­ment des valeurs actuelles du monde de l'art et affiche une dis­si­dence face aux dogmes et ins­ti­tu­tions cultu­relles désor­mais obso­lètes." Puis, avant de pas­ser à la deuxième par­tie du cata­logue, c'est à dire la repro­duc­tion des tableaux, la pre­mière par­tie se clôt par le texte/​Manifeste de Mangú lui-même inti­tu­lé Les enfants de Bonnard [2]. Mangú y affirme sa filia­tion d'avec Bonnard et cette pro­fon­deur qui fonde sa vision d’une autre moder­ni­té. Parlant de Bonnard, c'est modes­te­ment qu'il parle de lui-même, reven­di­quant les choix de l'homme du Sud : "Bonnard réus­sis­sait le tour de magie qui consis­tait à rendre la tableau plat tout en conser­vant la pro­fon­deur. Mais une pro­fon­deur de dimen­sion spi­ri­tuelle et non géo­mé­trique, propre à rendre pré­sent l'être de la nature vivante, his­sant ain­si le tableau au rang de miroir vivant. (…) Ses enne­mis ne s'y sont pas trom­pés. Bonnard, sous un masque de moder­ni­té, ren­dait pré­sente une chose insai­sis­sable, illi­mi­tée. Agissant ain­si, il s'est mis en dan­ger, il a pris un risque majeur parce qu'aux yeux de la doxa de la moder­ni­té, la pro­fon­deur en pein­ture était et reste encore sus­pecte. La moder­ni­té a vou­lu faire croire que l'homme pou­vait vivre sans reli­gion, mais cette illu­sion en se culti­vant a géné­ré une angoisse fon­da­men­tale devant la pro­fon­deur. L'acceptation de l'immensité de la pro­fon­deur, c'est l'acceptation de l'intimité de la com­mu­nion spi­ri­tuelle, sinon avec Dieu, du moins avec le vivant." Il pour­suit : "La moder­ni­té en tant que valeur est un peu comme le temps des phy­si­ciens de la science moderne qui a com­men­cé avec Galilée, lequel, en iden­ti­fiant le temps à une variable mathé­ma­tique, a pré­ci­pi­té ce choix exclu­sif en fai­sant du  deve­nir la seule valeur éta­lon des temps modernes. Ce choix aux consé­quences immenses a déchaî­né le conflit que l'on sait entre la science et la spi­ri­tua­li­té, entre le deve­nir et l'être."

Cette affir­ma­tion est alors un guide pour entendre les lignes de force de la pen­sée peinte de Mangú. Ces lignes de force, depuis son pre­mier grand tableau Aldébaran, étoile majeure du ciel médi­ter­ra­néen, se nomment Mintak, Permanenza et La Refloraison du Monde.

Ces trois lignes de forces tra­versent tous ses tableaux depuis 15 ans et forment un dia­logue défi­nis­sant au-des­sus de nos fronts la voûte du désir de vivre.

Mintak d'abord, pour y voir clair. Mintak  : Figure mytho­lo­gique du XXIème siècle révé­lée à Mangú par un de ses tableaux. La révé­la­tion de Mintak  ini­tie le deuxième âge de la moder­ni­té en dépas­sant le pre­mier âge basé sur l'obsession du deve­nir. Mintak remonte le temps et, repar­tant du moment où s'est mani­fes­té le choix de la décons­truc­tion, déve­loppe une autre pro­po­si­tion méta­phy­sique affir­mant la Permanence par rap­port à la notion de Progrès. Mintak : L'une des 3 étoiles de la cein­ture d'Orion, avec Alnilam et Alnitak. Etoile la plus proche de l'équateur céleste, visible de n'importe quel point de la Terre. Par son éty­mo­lo­gie, qui signi­fie "bau­drier", est atta­chée au Mintak l'esprit poé­tique du monde.  Mintak se mani­feste pour la pre­mière fois de manière incons­ciente dans la pein­ture de Roberto Mangú en 1992, dans une toile nom­mée San Francesco, peinte à Milan. Une deuxième toile figu­rant le Saint peinte en 1997 à Madrid révè­le­ra à la sur­face du tableau la forme qui vivait au cœur de la pre­mière ver­sion. Cette mani­fes­ta­tion chan­ge­ra radi­ca­le­ment la vie de Mangú, qui, le 21 Mars 2006, dans l'acte de nais­sance de Mintak, affirme : "Mintak, nato dal cor­po di San Francisco. Nato nel 1997 a Madrid. Nato come figu­ra del­la for­za vitale si è poi affer­ma­to come for­ma del pre­sente intem­po­rale, Mintak inte­gra nelle sua capa­ci­tà di pre­sen­za glo­bale la cir­co­la­zione delle tre ener­gie ses­suate del­la nos­tra Civilità. Mintak è il figlio del­lo Spirito Jaguar." [3] (Citation dans Permanenza, édi­tion Shinfactory).

Selon que l'on se place d'un point de vue artis­tique, spi­ri­tuel ou phi­lo­so­phique, Mintak revêt une poly­sé­mie extrê­me­ment riche. Qualifié d’Aleph (du fait de sa res­sem­blance avec la pre­mière lettre de l'alphabet hébraïque) par Alain Santacreu, le Mintak emprunte, par sa forme, une triple dimen­sion anthro­po­mor­phique ani­male végé­tale miné­rale. Il incarne en cela une rup­ture nette avec la figure du Minotaure qui, chez Picasso, était une résur­gence de l'Antiquité, quand le Mintak affirme la Permanenza.

Cette Permanence, nom­mé par Mangú Permananza, vient se super­po­ser à la pre­mière moder­ni­té habillée du deve­nir en ren­dant visible le vrai des choses immuables de la vie. Ces sublimes Codex, série de tableaux de l'exposition  Mar aden­tro, assoient l'aventure de l'homme sur des piliers stables, points d'appui de notre filia­tion, qui est notre héri­tage géné­tique. C'est l'héritage du Sud et des latins, contre la géné­ra­tion spon­ta­née du capi­ta­lisme anglo-saxon et de son action effroyable.

La troi­sième ligne de force, la Refloraison du Monde, pos­tule l'avenir immé­diat du des­tin occi­den­tal autour de la revi­si­ta­tion de la légende médi­ter­ra­néenne, por­teuse des rivages de la séré­ni­té ini­tiale, celle qui est l'ennemi juré du monde finan­cia­ri­sé. Elle reven­dique de redon­ner une place à la nature, épouse de gloire de la lumière.

Sous les trois éten­dards de Mintak, de la Permanenza et de la Refloraison du Monde, la pen­sée de Mangú fonde une épo­pée pic­tu­rale fer­vente et por­teuse des semai­sons dont nous avons besoin. A par­tir d'elle peuvent s'inventer une archi­tec­ture réadap­tée à l'homme, des lois inté­gra­trices et non exclu­sives, des peuples par­ta­geant leurs iden­ti­tés ému­la­trices. Cette épo­pée peut redé­fi­nir notre monde, ce monde de nous autres, les natifs d'Europe bor­dés par les frères arabes médi­ter­ra­néens. Elle est suf­fi­sam­ment ample pour offrir à ceux qui veulent recons­truire une aire habi­table dans ce monde défait, une ins­pi­ra­tion géné­reuse. L'épopée peinte par Mangú est comme tous les grands poèmes : elle ne condamne pas l'imaginaire au-delà d'elle-même mais est elle-même ins­pi­ra­trice.

Comme j'ai eu l'occasion de le dire ailleurs [4], "Mangú est un grand peintre. Le grand peintre. Il donne à la pein­ture un rôle qu'elle n'a jamais eu jusqu'alors. Les impli­ca­tions de sa pen­sée pic­tu­rale sont en train de redé­fi­nir notre rap­port au temps, à la moder­ni­té, à l'Occident. Ce tra­vail, beau et com­plexe (je ne veux pas dire "com­pli­qué" mais "com­plexe", éty­mo­lo­gi­que­ment par­lant), est en train de fon­der une autre manière de vivre, basée sur la Permanence de ce que nous sommes, et, pour user des mots de Mangú, "débar­ras­sée des défauts du pas­sé". Une pen­sée qui met­tra du temps à nous par­ve­nir, mais qui trouve sa réso­nance dès ici et main­te­nant."

Le plus tôt nous sera sal­va­teur.

 

Personnification de Mintak dans le vent

 

[1] Fano, Galleria Carifano Palazzo Corbelli : 7 juin-25 Août 2013
Milan, Institut Français de Milan : de fin sep­tembre à fin octobre 2013.

[2] « Les Enfants de Bonnard » texte publié  pour la pre­mière fois dans le cata­logue : Bonnard Et Le Cannet- Dans La Lumière De La Méditerranée. Editions Hazan.

[3] « Mintak, né du corps de Saint François. Né en 1997 à Madrid. Né d’abord comme figure de la force vitale  s’est ensuite affir­mé comme forme du pré­sent intem­po­rel. Mintak intègre dans sa capa­ci­té de pré­sence glo­bale la cir­cu­la­tion des trois éner­gies sexuées de notre civi­li­sa­tion. Mintak est le fils de l’Esprit Jaguar »

[4] http://​ter​rea​ciel​.free​.fr/​a​r​b​r​e​/​g​w​e​n​g​a​r​n​i​e​r​e​n​t​r​e​t​i​e​n​.​htm

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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