La poésie d’Ar­naud Bour­ven appar­tient à la terre. Et c’est en cette appar­te­nance que ses poèmes sont faits de mots de terre, de mots de tourbe, ryth­més par une gram­maire interne. Cette terre est tis­sée des paysages extérieurs, ceux qui offrent leurs beautés et leur secrets à qui se rend atten­tif à leur enseigne­ment. Ce sont les forêts, dont nous lirons ici une tra­ver­sée haute­ment séman­tique, les plages et les éten­dues agri­coles qui sont l’essen­tiel du paysage français. A par­tir de ces présences s’é­ten­dant à la vue de cha­cun, la poésie d’Ar­naud Bour­ven va déploy­er des cor­re­spon­dances avec un paysage intérieur trou­vant son souf­fle et sa res­pi­ra­tion dans les pro­fondeurs de la psy­ché du poète. Le sur­gisse­ment du dehors est relié, par son entrelacs de rhi­zomes, au monde souter­rain. Comme par une opéra­tion alchim­ique, le poète va trans­muer ces zones naturelles, leurs sor­tilèges et leur silence, en une magie du dedans, traduisant les grands échos que les mou­ve­ments psy­chiques dont ils sont por­teurs con­stru­isent comme monde intérieur.
Bien qu’il affirme, dans son ensem­ble Mar­nage : “Mon monde/Ne lance aucun appel”, son atten­tion portée à la pos­si­bil­ité du poème, puis­sante parce qu’ha­bil­lée de dis­cré­tion et de mesure, lui fait dire, quelques vers plus loin : “Laiss­er un espace/Voies d’eaux/Rendre habitable/Le poème”.

La parole de Bour­ven est con­cise. Elle est pré­cise. Il use du mot juste, et retire de l’essen­tiel à dire tous les mots inutiles. Reste-t-il quelque chose au bout de cette con­trainte ? L’indis­pens­able. La forme de ces poèmes tient par­fois du haïku : “Vrom­bisse­ment du frelon/La branche/Longtemps/Se balance/Déjà loin/L’oiseau”. Dans leur splen­deur séman­tique et leur économie de souf­fle, elles por­tent peut-être l’héritage incon­scient de Celan. Ain­si ce poème, issu de la troisième par­tie de Mar­nage, inti­t­ulé Vivi­er : “Toute l’amertume/S’y engouffre/Goulet grouillant/Salines/A repren­dre souffle”.

Dans notre époque de schiz­o­phrénie, de zap­ping, de clics, d’an­ti­dé­presseurs, d’over­book­isme et de trois mille à l’heure, lire la poésie d’Ar­naud Bour­ven per­met un recen­trement. Son poème relève de la con­tem­pla­tion, et la richesse de son imag­i­naire, au plus juste de l’im­age à saisir, à fix­er et à livr­er au monde, lui est un pré­cieux com­pagnon. Il devient le nôtre, à mesure que nous le lisons.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Gar­nier-Duguy pub­lie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réal­isme, Supérieur Incon­nu, à laque­lle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ticipe au col­loque con­sacré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’ab­sence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Rober­to Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’At­lan­tique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Cor­levour, pré­facé par Pas­cal Boulanger.
2015 : “La nuit phoenix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabé­tique d’au­jour­d’hui” édi­tions L’Ate­lier du Grand Tétras, dans la Col­lec­tion Glyphes, avec une cou­ver­ture de Rober­to Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Bau­mi­er le mag­a­zine en ligne Recours au poème, exclu­sive­ment con­sacré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bor­des, édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion Poésie/Gallimard, 2015.