> Le 23e numéro de A l’Index

Le 23e numéro de A l’Index

Par |2018-08-18T04:38:30+00:00 20 mai 2013|Catégories : Revue des revues|

 

Tournant la der­nière page de cette 23ème livrai­son de la revue A l'Index avec l'intention d'en faire une note de lec­ture, le désir de par­ler de chaque poète et d'en don­ner un frag­ment me tient, tant ce numé­ro est de grande qua­li­té. Malheureusement, une note de lec­ture doit être un pré­ci­pi­té, et il ne sera pas pos­sible, à moins de se lan­cer dans des lon­gueurs lan­ci­nantes, de tenir un tel pro­jet. Nous allons tou­te­fois ten­ter de rendre jus­tice à la qua­li­té du tra­vail ras­sem­blé dans cette très belle revue, au phy­sique soi­gné, à la mise en page impec­cable ren­dant hon­neur au tra­vail des poètes.

Jean-Claude Tardif ouvre cette paru­tion sur un ton robo­ra­tif, admo­nes­tant une iro­nie à pro­pos des poètes et poé­tesses ne s'intéressant qu'à leurs propres poèmes au détri­ment de l'immense tré­sor s'écrivant autour d'eux et rela­ti­vi­sant leur place.

Puis vient le pre­mier chant, celui de Werner Lambersy que nous sommes heu­reux de retrou­ver dans ces pages, offrant un bel hom­mage, ins­pi­ré, à Pina Bausch :

Au temps qui s'use dans la durée
Pina Bausch
Peut dan­ser immo­bile et mon­trer
 

Ce qui danse
Et consti­tue
La matière des pou­pées russes de
 

L'univers
La marche conte­nue dans la chute
Et les bonds
 

Les sauts de cabri des dési­rs qui ne
Peuvent res­ter tels
Sans retom­ber dans l'ordre violent

 

Dans la pos­ture
Où Pina Bausch attend les pas­sages
De comètes de l'amour
 

Le ter­rible goutte à goutte
De la beau­té qui perce l'acier le plus
Dur de l'âme

 

A cet hom­mage méta­phy­sique nous inti­mant de dan­ser la vie sous peine de per­di­tion (« danse, danse où nous allons tous mou­rir » disait Pina) suc­cède la prose méta­pho­rique de Dominique Sampiero qui, s'occupant de son jar­din, y déplo­rant de n'avoir pas la main verte, se concentre sur l'arrachage des mau­vaises herbes. Nous y ver­rons le lien étroit entre le jar­din et le pay­sage inté­rieur, l'espace ver­doyant entou­rant la mai­son et la dis­ci­pline de l'écriture han­tée par les mau­vaises pen­sées, si elles existent, voire la mau­vaise vie, si elle ne nous tor­ture pas. Un texte brillant comme un hélio­trope.

Nous entrons ensuite dans la par­tie inti­tu­lée Jeux de paumes, petite antho­lo­gie por­ta­tive, ras­sem­blant 6 poètes de valeur : Olivier Chéronnet, Guillaume Decourt, Samuel Dudouit, Jacques Houssay, Juliette Mouquet et Roberto San Geroteo.

Nous rete­nons ces extraits, don­nant une idée de ce qui les habite :

 

nous sommes des êtres de pas­sage
atten­tifs au mys­tère d'exister
les conduites exem­plaires
le cœur en miettes
elle ne sait pas si à la fin du mois elle a gagné de l'argent
elle dit : "qui n'a pas ces embê­te­ments ?
Ceux qui habitent les cafés sont sans amour"
mais qui est vrai­ment jamais sans amour

extrait de : Droit d'asile au XXIe siècle
Olivier Chéronnet

 

Puis cet extrait du magni­fique poème de Guillaume Decourt, Je porte le nom des pois­sons qu'on pêche au filet

 

Le chant du fer­railleur
C'est le matin qu'on l'entend
A l'ombre des rides de l'olivaie
 

Le sperme noir du poulpe à bout de tri­dent
Avec l'âne patte avant
Avec l'âne patte avant patte arrière liées
 

Et cet extrait de Bande Passante de Samuel Dudouit :

 

casa­niè­re­ment tis­sé des eaux troubles où tu dors
hyp­no­ti­que­ment pres­sé comme agrume céré­bral
ton je fait le tou­tou
sur les pelouses d'un moi vau­tré dans sa ber­line
la radio décer­velle la clim'anesthésie
au feu rouge la mort bâille
es-tu encore en vie ?

 

Ces six poètes laissent ensuite la place à la Voix don­née à Eric Chassefière, qui nous chante ses Nocturnes ain­si qu'un Chopin maes­tro, avec des poèmes comme ce bel onzain :

 

Etoiles filantes de la pluie
dans un ciel d'arbres sombres
de prai­ries aux gris duc­tiles
fila­ments de l'eau blanche
qui s'étirant sur le vitrage
paraissent les reflets d'un fleuve
et par­fois quand la pluie fai­blit
que s'effrangent les traî­nées de gouttes
c'est un vol d'oies sau­vages qui passe
appro­fon­dit sous lui la secrète estampe
dont déta­cher le pin­ceau des yeux

Nous avons plai­sir, au sor­tir de ce chant récla­mant notre atten­tion silen­cieuse et recueillie, à lire la belle tes­si­ture de Gabriel Okoundji, nous offrant des frag­ments d'un ensemble nom­mé SAHARA :

 

Désert !
A l'aune des com­men­ce­ments, Dieu créa ton visage noir et blanc il te nom­ma dès l'instant où la lune, com­blée, se retire dans le soleil
Sahara, Ténéré, Sahel, ultimes vocables natifs des langues de ton sol
terre des hommes, tu connais l'énigme du silence des pierres.
 

Graine semée :

Qui ne connaît pas le silence du désert
ne sait pas ce qu'est le silence
 

Un poète que l’on retrou­ve­ra dans nos pages : https://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/gabriel-okoundji

Ne pou­vant donc pas citer tous les poètes, nous ter­mi­ne­rons par la par­tie nom­mée Voix d'ailleurs, par­tie bilingue ras­sem­blant deux poètes de l'Etat de Bahia, dont Antonio Brasileiro, dont nous repro­dui­sons l'un des riches poèmes en son inté­gra­li­té :

 

Diviseur d'eau
 

Messieurs, nous sommes tous
de la même souche vus aux jumelles.
            Mais nous ne sommes pas les mêmes.
 

Moi, avec mes poèmes impé­né­trables
vous, avec vos cra­vates colorées/​
moi, avec cette conscience de moi
vous, avec votre table riche/​
moi, à la recherche de l'éternel inat­tei­gnable
vous, avec vos cra­vates colorées/​
moi, médi­tant tou­jours sur vous
vous, avec votre table riche.
 

Nous ne sommes pas de la même souche, mais vus
aux jumelles nous sommes les mêmes.
            Voilà une grande injus­tice.
 

Il faut saluer le tra­vail pas­sion­né du poète Jean-Claude Tardif qui se donne corps et âme dans cette revue remar­quable.

 

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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