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Jean Maison, Presque l’oubli

Par | 2018-07-17T06:16:01+00:00 5 juillet 2015|Catégories : Essais|

 

Le poète Jean Maison, cou­ron­né l'an pas­sé par le Prix de Poésie Charles Vildrac pour son opus Le Boulier cos­mique paru aux édi­tions Ad Solem, signe aujourd'hui un recueil chez le même édi­teur, pla­cé sous les mêmes aus­pices de l'exigence et de l'inspiration.

Ce livre est com­po­sé de trois par­ties : Presque l'oubli, don­nant son titre au recueil, et conte­nant 13 poèmes, La part d'Être deuxième par­tie comp­tant éga­le­ment 13 poèmes, et Témoins de nos ombres, troi­sième par­tie ras­sem­blant 26 poèmes, soit 13 x 2.

Cette struc­ture, savam­ment ordon­née, n'a lais­sé au hasard que sa part objec­tive et mérite que l'on s'y attarde pour la dimen­sion séman­tique qu'elle contient.

Au total, 52 poèmes en vers forment Presque l'oubli. En arith­mo­so­phie, 52, c'est 5+2, c'est à dire : 7.

7 est le chiffre Apollinien. D'un point de vue numé­ro­lo­gique, le 7 évoque la créa­tion tota­le­ment inves­tie par les forces lumi­neuses de l'esprit. Il incarne la beau­té, la grâce et l'harmonie, le mariage du 3 repré­sen­tant le plan spi­ri­tuel, et du 4 sym­bo­li­sant le plan stable du maté­riel. C'est au 7ème jour que Dieu contem­pla son œuvre. A ce titre, bibli­que­ment par­lant, à la genèse de notre culture, le 7 indique le cou­ron­ne­ment de la créa­tion dans la plé­ni­tude de sa per­fec­tion.

Le 3, repré­sen­té par la struc­ture tri­ni­taire du recueil, évoque ce qui per­met à la réa­li­té abs­traite de se réa­li­ser sur le plan du concret : 1 + 2, le mas­cu­lin péné­trant le fémi­nin et don­nant au monde l'enfant de leur union.

Si l'on ajoute aux 52 poèmes ver­si­fiés le poème inau­gu­ral en prose, nous par­ve­nons à 53 poèmes, c'est-à-dire au 8. Le 8, c'est le lem­nis­cate sym­bo­li­sant l'infini, la courbe fai­sant mou­ve­ment sans fin sur elle-même. Mais le lem­nis­cate est hori­zon­tal, c'est un sym­bole cou­ché. Lorsqu'il se ver­ti­ca­lise, il devient chiffre debout reliant terre et ciel dans un dia­logue d'interpénétrations sémi­nales, d'équilibre et de sta­bi­li­té.

Quant au 13 : 1 + 3, il oriente vers l'idée de puis­sance divine agis­sant plei­ne­ment au sein de la créa­tion. Au nombre 13 est atta­ché malé­dic­tion et béné­dic­tion, sui­vant les rap­ports que nous entre­te­nons avec l'invisible. Foncièrement béné­fique lorsque ce rap­port est basé sur la confiance.

3 par­ties, orga­ni­sées autour du nombre 13, telles sont les arcanes des chiffres et des nombres. Des arcanes, ici, conduits par la confiance.

*

Le poème limi­naire, en prose, éta­blit une porte, ou une voûte per­met­tant d'entrer dans le cos­mos poé­tique pro­po­sé par Jean Maison à la médi­ta­tion du lec­teur. On pour­rait dire beau­coup à pro­pos de ce poème limi­naire et sa fonc­tion. Contentons-nous de signi­fier qu'à l'heure de l'évacuation orches­trée du poème par l'armée des pro­pa­gandes mon­diales impo­sant la pro­duc­ti­vi­té à cha­cun des gestes de l'individu, ce poème limi­naire devient abso­lu­ment néces­saire pour pré­pa­rer l'esprit à rece­voir cet étrange monde d'images héri­té d'une connais­sance dont on ne veut plus rien savoir.

Ce qui sem­blait natu­rel à l'homme des forêts, à l'homme des champs et des semailles, effraie main­te­nant le cita­din hyper connec­té.

Ce poème limi­naire, pre­nons-le comme une ablu­tion per­met­tant d'entrer dans un espace que les normes de notre monde ne regardent qu'avec méfiance et indis­po­si­tion, tout en le récla­mant dans leur for incons­cient.

Que nous dit ce pre­mier poème ? Il nous parle de résis­tance, des com­pa­gnon­nages de la parole, de la détresse de nos exis­tences inter­ro­geant le plan méta­phy­sique, de la guerre, de la liber­té.

Qu'est-ce, être libre, à l'heure où parle Jean Maison, c'est-à-dire en 2015, et lorsqu'il débu­ta cette vision poé­tique en 2007, le tout s'étalant sur 8 années de com­po­si­tion, le 8, encore, de l'élévation infi­nie, de l'enrichissement res­pec­tif du haut et du bas ? "Etre libre !" et refu­ser "la ser­vi­tude" tout en main­te­nant l'effort que nous impose l'actuelle condi­tion humaine, est-ce jouer pour l'épanouissement de la pos­si­bi­li­té du poème en nous-mêmes, en cha­cun , cha­cun n'étant poète mais dési­reux d'habiter la mai­son du poème pour se sen­tir vivant, heu­reux dans le labeur, recou­vrant par la joie d'exister la "défaite" de notre vie cor­po­relle ?

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L'éditeur, sur la 4è de cou­ver­ture, nous ren­seigne sur la por­tée du titre : Presque l'oubli : "Jean Maison pro­pose dans ce recueil de poèmes une médi­ta­tion sur le thème – para­doxal – de l'oubli. Pourquoi para­doxal ? Parce que dans l'oubli, ce qui n'est plus là demeure pour­tant. La parole garde ce qui se donne dans l'absence. Presque l'oubli, parce qu'entre l'au-delà de l'horizon et ce der­nier moment de la visi­bi­li­té des choses, la poé­sie se tient là, dans le lieu limi­nal qui "per­met de dis­cer­ner l'espérance élec­tive de toute vie. Etre libre !"

L'important, peut-être, dans ce titre, est conte­nu dans le mot presque, mot sans doute le plus beau de la langue fran­çaise en ce sens qu'il conjure toute défaite, qu'il main­tient chaque parole her­mé­ti­que­ment fer­mée dans la pos­si­bi­li­té voire l'espérance de son embra­sure. Presque mort n'est pas mort ; presque fini n'est pas la fin ; presque l'oubli, c'est la puis­sance de la mémoire jamais abo­lie dans toutes les pers­pec­tives dans les­quelles l'imaginaire actif peut l'envisager.

*

La carac­té­ris­tique de ce recueil est qu'il est tis­sé par des poèmes extrê­me­ment courts. Une den­si­té accou­plée à une briè­ve­té for­mant des flèches ou des éclairs. Si ces éclairs ont la capa­ci­té de fou­droyer, alors ce sont les images conve­nues qu'ils embrasent et cal­cinent afin que s'établisse dans l'esprit du lec­teur, et donc, peu à peu, mais puis­sam­ment, dans l'esprit du monde, un ense­men­ce­ment d'images renou­ve­lant la vie de l'esprit.

Ces flèches, ces éclairs, sont pour la plu­part une charge d'énigme qu'il convient à l'appétence du lec­teur d'interroger. La médi­ta­tion de Jean Maison appelle la médi­ta­tion de celui qui lit. On dirait un jeu de carte éta­lé sous nos yeux – un tarot – dont il fau­drait lire les images en les cir­cons­tances qui sont les nôtres aujourd'hui, celles du com­mun des hommes empê­trés dans la pro­duc­tion d'abondance et la pau­vre­té d'humanité.

Ils demandent, ces poèmes, un effort, mais leur beau­té pre­mière intrin­sèque fait rayon­ner une splen­deur qui est une invite à les cares­ser dans le sens, dans le sens du quoi ?, dans le sens du sens pour qu'en sur­gisse le pou­voir fécon­dant l'accroissement de conscience.

*

L'oubli, c'est celui pla­nant d'abord sur les "héri­tiers du cha­grin des épier­reurs", sur les "tri­mards", eux à qui sont dédiés ces poèmes, oubli pro­mis à la même "tombe", "par­mi les for­çats des Indes noires".

Ceux qui triment n'attendent ni remer­cie­ments ni d'autres consi­dé­ra­tions que celle de la plé­ni­tude du tra­vail accom­pli, de l'aise du labeur ordon­na­teur. L'oubli, ici, plane sur les hommes de bonne volon­té, le tai­seux ayant cure d'aller jusqu'au terme de la condi­tion d'être homme "sans aban­don­ner la tâche".

Et les éclairs se suc­cèdent, au rythme du pas d'un homme, relié à la terre, médi­tant tout ce qui lui est don­né de vivre :

 

La ville ras­semble ses jour­nées
À la ren­contre d'un songe d'architecte

*

La pluie éclaire le fir­ma­ment
Prend le même che­min
Que le cénacle des blés

 

Et par­fois, de ci de là, la voix du poète, chose inha­bi­tuelle chez Jean Maison, se teinte d'une fer­me­té que l'élégance empêche de voi­si­ner avec la dia­tribe :

 

Le manœuvre connaît
La rébel­lion de l'âme
Depuis la terre cuite
La fin des classes
Le juge­ment des cuistres
Où fut répri­mé pour lui
Tout accès au pro­grès

 

La pre­mière par­tie, don­nant son nom au recueil, s'adresse aux tra­vailleurs à tra­vers l'emblème du manœuvre (contre­maître, ouvrier, pay­sans, maçon, paveurs, fau­cheurs). Manœuvre : enten­dons le sens éty­mo­lo­gique du mot…

Les 13 poèmes de la deuxième par­tie envi­sagent l'invisible. Il y est ques­tion de prière, de ciel accor­dé au verbe, du cœur accor­dé au poème, de l'âme. Et sou­dain se pré­sente, sublime, le poème de la page 47, que nous ne dévoi­le­rons pas pour ne rien déflo­rer. L'avions-nous vu venir, l'avions-nous pres­sen­ti, pré­pa­ré par ces éclats de parole, ce poème ailé de la page 47 ? Nous l'espérions seule­ment, et il s'est incar­né sous nous yeux. Le poète, lui, en cha­man orches­trant son œuvre d'une main sûre,  sait qu'il a pré­pa­ré le ter­rain afin que nous trans­perce, tran­quille­ment, la paix res­plen­dis­sante de ce qu'il a à nous révé­ler.

Les eaux, après, ne seront plus les mêmes. À tra­vers le voyage, la parole s'ancre en nous et rien n'arrêtera plus son tra­vail, son influence, dans nos vies.

La troi­sième par­tie, Témoins de nos ombres, maté­ria­lise le plan nup­tial de la conscience du poète. Tout ce qui était dés­uni est uni, tout ce qui était épars est assem­blé, les contraires ne fai­sant plus qu'un, bas et haut, noir et blanc, chaud et froid, homme et Dieu, rêve et réa­li­té. Les cor­res­pon­dances engendrent la terre et l'homme cris­tal­lise l'action de l'esprit en une parole allant au-delà de l'espérance puisque s'établissant dans le don. Ce qui a été pen­sé par un poète a été pen­sé pour tous. Ce qui a été for­mu­lé par un poème a été gagné pour cha­cun. Là est le pro­dige arra­ché à l'invisible en puis­sance par Jean Maison qui, hum­ble­ment, trans­met au monde, à la conscience de son pro­chain, la parole en acte .

Dans la vie d'un homme, il y a la mémoire de son esprit venu d'on ne sait où, d'un fir­ma­ment, mémoire presqu'oubliée mais bel et bien agis­sante dans tous ses gestes et toutes ses paroles, cou­vertes par l'inconscience de son incar­na­tion. Dans la vie de tout homme, il y a la résur­gence intui­tive des pro­fon­deurs.

Est-ce là le pou­voir, la mis­sion du poète, arra­cher à l'informulé le poème s'il contient soin et élé­va­tion ?

C'est un axe pos­sible, orien­té "au levant du poème"…

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Il est à noter un détail pour clore ce compte ren­du : chaque pre­mier poème de cha­cune des trois par­ties du recueil est dédié aux poètes, res­pec­ti­ve­ment, Matthieu Baumier, Mathieu Hilfiger et  moi-même.

Ces trois noms, dans le ciel noc­turne de Jean Maison, forment peut-être une constel­la­tion d'avenirs. Des ave­nirs de paroles emprun­tant cha­cun des sentes sin­gu­lières que l'on retrouve à tra­vers tous les âges, et signi­fiant, chez Jean Maison, une vision, une pro­fon­deur, une fra­ter­ni­té de joie. Un tra­vail à l'œuvre, une action, une dimen­sion spi­ri­tuelle.

A la croi­sée de l'oubli, de l'Être et de l'ombre s'édifie un espace, celui du poème que réclament secrè­te­ment, en ultime recours, le genre humain pour vaincre le monde.

 

Recours au Poème édi­teurs vient de réédi­ter le tout pre­mier recueil de poèmes de Jean Maison, indis­po­nible depuis de longues années : Grave

 

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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