> Jean Grosjean, Une voix, un regard

Jean Grosjean, Une voix, un regard

Par | 2018-02-19T12:34:50+00:00 19 avril 2013|Catégories : Critiques|

 

Jean Grosjean s’en est allé en 2006. Six ans plus tard, c'est-à-dire cent ans après sa nais­sance, les édi­tions Gallimard publient des textes retrou­vés. C’est à Jacques Réda que fut confiée l’édition de ce livre, orga­ni­sé selon les divers visages de Grosjean : d’abord le poète, ensuite le pro­sa­teur, puis le tra­duc­teur et enfin le lec­teur.

L’œuvre de Jean Grosjean, au sujet de laquelle Recours au Poème a orga­ni­sé un hom­mage à l’occasion du cen­te­naire de sa nais­sance, au Collège des Bernardins à Paris, en décembre 2012, est fina­le­ment très mécon­nue. Homme dis­cret, peu dési­reux de cap­ter la lumière des pro­jec­teurs, il tra­vailla sa vie durant à une œuvre magni­fique que les esprits immé­diats clas­se­raient trop rapi­de­ment sur le ver­sant catho­lique. Catholique, il le fut mais il se défi­nis­sait, lui l’humble, comme « le der­nier des ico­no­clastes ». La Deuxième guerre mon­diale fut pro­pice à l’évènement fon­da­teur de sa vie : sa ren­contre, au camp de pri­son­niers de Neubrandenburg, avec Claude Gallimard, pour qui il tra­vailla ensuite en tant qu’éditeur, et de Malraux avec qui il entre­tint une cor­res­pon­dance jusqu’à la fin de son exis­tence.

Iconoclaste Grosjean ? Ce n’est rien de le dire, lui qui écri­vit un com­men­taire de l’Evangile de Jean inti­tu­lé L’Ironie chris­tique, fai­sant saillir la dimen­sion iro­nique de l’attitude et des paroles du Christ, qua­li­fi­ca­tif into­lé­rable au catho­lique bon teint. Il s’appuyait sur une éru­di­tion hors norme, sur des connais­sances théo­lo­giques pro­fondes et sur une médi­ta­tion inté­rieure d’une inten­si­té rare, capable d’épouser la réa­li­té des choses invi­sibles comme un oiseau de se poser, nup­tial, sur les ailes du vent.

Ses textes retrou­vés furent publiés dans la NRF, dans Phréatiques, dans Unimuse, dans Le Monde, ain­si que, plus récem­ment, dans la revue Nunc.

Grosjean est cer­tai­ne­ment l’un des plus grands poètes fran­çais de la deuxième moi­tié du XXème siècle. Sa dis­cré­tion, sa voca­tion à ser­vir en tant qu’éditeur les œuvres des autres, et le soup­çon désor­mais posé sur la figure de tout poète, n’ont pas plai­dé en sa faveur de poète en vue.

Pourtant, le temps fera son effet, et ses récits, d’une splen­deur excep­tion­nelle, émer­ge­ront des pro­fon­deurs de l’ombre où quelques ini­tiés et quelques pas­sion­nés les tiennent déjà en objet d’admiration. Grosjean fut un poète parce qu’il écri­vit des poèmes. La Gloire, Hiver, livres superbes. Mais il devient un poète majeur lorsqu’il invente la forme du récit par lequel il raconte la vie du Messie après sa Résurrection, dresse la figure de Clausewitz, d’Elie, d’Adam et Eve, de Samuel, entre autres. Malraux, rece­vant son Messie, lui répond : « Le domaine de poé­sie qui n’existait pas avant cette œuvre, qu’elle devait créer, existe. Aux confins de la nature, du sur­na­tu­rel, de l’histoire, du far­fe­lu, et autres. Ce livre n’a pas de pré­dé­ces­seur, et sur­git dans un champ qui n’est pas seule­ment le champ spé­ci­fique du rap­port des mots ; quelque chose comme une science-fic­tion sacrée où se meut un per­son­nage ( ?) d’autre-monde, qui n’est pas divin (je sup­pose que votre titre vient de là). Les moyens ne sont pas tel­le­ment dif­fé­rents de ceux de Clausewitz, mais ils sus­citent une dimen­sion de plus. C’est dif­fi­cile à défi­nir, indé­fi­nis­sable peut-être. Mais je sens très bien que vous échap­pez à l’univers auquel on recon­naî­tra les poètes d’aujourd’hui : il s’agit d’autre chose»

L’ambition de ce volume, nous confie Jacques Réda au sor­tir de son avant-pro­pos, est de mieux faire entendre la voix de Grosjean. Cette voix orien­tée par un regard sou­te­nu sur les êtres et les choses à tra­vers les mul­tiples génies du poète qui, lorsqu’il com­pose un poème, lorsqu’il com­mente Jean, lorsqu’il tra­duit la Bible ou le Coran, lorsqu’il écrit sur Martin du Gard, sur Montherlant, sur Michel Mohrt, sur Pierre Oster, sur Ponge, sur Queneau ou sur Senghor, ne cesse à aucune ligne de demeu­rer poète. Fréquenter ce regard, c’est s’offrir la pro­messe d’une vie plus étin­ce­lante, l’intelligence rehaus­sée par la beau­té de son regard.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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