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La vie lointaine de Jean Maison

Par |2018-10-19T15:25:51+00:00 30 mars 2014|Catégories : Blog|

Peu à peu, la voix de Jean Maison s’impose dans le pay­sage poé­tique actuel, et sur­tout au cœur de la poé­sie contem­po­raine. De celui qui fut ami proche de René Char ont paru il y a peu deux recueils, Le Boulier cos­mique (Ad Solem, 2013) et La vie loin­taine (Rougerie, 2014), der­nier ensemble qui nous inté­resse ici. Dans son récent « regard cri­tique sur la poé­sie fran­çaise contem­po­raine » (Au tour­nant du siècle, Seghers, 2014), Jean-Luc Maxence écrit que Maison est de ces poètes qui ont aujourd’hui « la nos­tal­gie du sens ». Cela est indé­niable. Il y a cepen­dant diverses sortes de nos­tal­gie. Des nos­tal­gies qui sont regard sur le pas­sé, « réac­tion­naires » à ce que l’on dit par­fois, sou­vent ancrées dans des dogmes, par­fois reli­gieux. Maison n’est pas fait de cette herbe médi­ci­nale là. Le poète n’a pas été proche de Char pour rien, cela marque une exis­tence et un par­cours. Jean Maison, poète nos­tal­gique du sens, oui, mais poète qui regarde en direc­tion de « la vie loin­taine ». Qu’est-ce à dire ? Que le regard por­té en appa­rence vers le pas­sé est en réa­li­té action sen­sée en direc­tion de ce qui vient. Qui ne sai­sit pas cela ne peut com­prendre com­bien la posi­tion et la poé­sie de nombre de poètes pro­fonds du temps pré­sent sont essen­tiel­le­ment révo­lu­tion­naires. C’est de situa­tions dont nous par­lons. Et comme il est d’usage en cette époque un tan­ti­net sombre, on donne des noms d’oiseau à ce que l’on ne com­prend pas. On pense que ce que l’on ne com­prend ou ne connait pas n’a pas de réa­li­té, sum­mum de la pré­ten­tion égo­tique. C’est pour­quoi il arrive à des lec­teurs pres­sés d’écrire, dans La Croix par exemple, dont le sup­plé­ment livres semble atteindre un abîme de médio­cri­té, que Jean Maison serait un « poète chré­tien ». Cela n’a évi­dem­ment aucun sens et il y a fort à parier que le poète ne se recon­naisse aucu­ne­ment dans une telle « appel­la­tion ». Notre époque binaire a des dif­fi­cul­tés à appré­hen­der ce qui écrit, vit, agit en dehors ou au-delà du peu qu’elle per­çoit de la richesse de la mani­fes­ta­tion. Alors, Jean Maison, poète nos­tal­gique du sens ? Oui, bien sûr. Si l’on en croit tant et tant de phi­lo­sophes, de poètes, de mys­tiques, de pen­seurs divers, d’Ellul à Maritain, en pas­sant par Jonas, Heidegger, Char, Plotin, Debord, Hannah Arendt, Breton, Castoriadis, Artaud, Daumal ou Guénon, sans oublier ce Christ que cer­tains vou­draient acca­pa­rer (car le Christ est phi­lo­sophe contem­po­rain), cette quête du sens « d’hier » est appel lan­cé à la renais­sance de la vie de demain.

Renaître dans le Poème.
Tel est le « pro­jet ».
Et cela est poli­tique.

Il n’est donc guère éton­nant que Jean Maison soit poète mar­chant dans la nature et qu’il consacre sa vie au lien entre nos âmes et le végé­tal. C’est ici que se tient la vie loin­taine du poète, au centre de la croix, comme une rose, mais au centre d’une croix qui para­doxa­le­ment n’est pas per­cep­tible comme exclu­si­ve­ment chré­tienne. Ce serait limi­ter un tel sym­bole, tra­hir tant et tant de recherches minu­tieuses, ain­si celles de Charbonneau-Lassay, que de vou­loir cir­cons­crire le sym­bole dans une tra­di­tion don­née. Non, Maison est de l’eau de ces poètes qui ins­crivent leur encre dans la Tradition. Il y a de la vie là-dedans, et c’est cela qui choque (qui « file un choc ») à trop de com­men­ta­teurs pres­sés du Littéraire. Il fau­dra tout de même que l’on en revienne à un mini­mum de culture dans le monde de la Culture, si l’on a la pré­ten­tion de par­ler de poé­sie. Et ce n’est pas un hasard si le pre­mier texte de ce beau livre s’intitule « Ce qui advien­dra », ni si ce même volume se ter­mine par un ensemble titré « Vivre dans le lan­gage ». Car c’est pré­ci­sé­ment ici que, pour le poète Jean Maison, se joue ce qui se pro­duit en notre époque chu­tée.

 

Il n’y a de mots
Qui ne puissent nous atteindre
 

La parole s’érige
A la mesure du par­don

 

Le poète ne craint pas les majus­cules, fai­sant fi des petites tri­tu­ra­tions for­melles aus­si vite affir­mées qu’oubliées. Le for­ma­lisme quand il se pré­sente en tant que lettre avance sou­vent sous le visage d’un adver­saire de l’esprit.

C’est la pra­tique natu­relle de l’anti poé­sie.
 

Le temps vient cepen­dant où :

 

L’essence du verbe ver­sé
Comme un nard
Cède la place de l’âge au poème
 

Un temps, comme ceci :

 

Notre langue
Notre résis­tance
Filles du temps

 

L’époque n’est pas soft, contrai­re­ment aux appa­rences et aux illu­sions. Elle est d’une vio­lence inouïe, vio­lence vécue dans le cœur même de ce qui fait l’homme, la langue.

La Parole.

Tout se joue main­te­nant dans le Poème.
Bienvenue, et mer­ci Jean Maison.
Car

 

Il demeure des mots
Pris au dés­œu­vre­ment
Par des pas immo­biles

 

La poé­sie de Jean Maison est nos­tal­gique de ce sens, l’ouverture vers l’espérance :

 

Ce que j’ai vu dans ce refuge
S’illustrera demain dans la patience

 

  Lire Jean Maison dans Recours au Poème

 

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