> Munesu Mabika De Cugnac : Un monde plus fort que le reste

Munesu Mabika De Cugnac : Un monde plus fort que le reste

Par |2018-11-21T19:07:21+00:00 31 mai 2016|Catégories : Critiques|

 

Recours au Poème a voca­tion à par­ler des démarches fortes. Et la démarche de Munesu Mabika de Cugnac appelle l'admiration. Travaillant dans un cabi­net d'avocats, l'auteur de ce beau livre de poé­sie, une fois convain­cu qu'il devait vivre abso­lu­ment l'écriture de ce poème, a démis­sion­né et deman­dé son omis­sion du bar­reau. Contractant un emprunt ban­caire pour se consa­crer plei­ne­ment à sa tâche, Munesu Mabika de Cugnac a inves­ti dans la poé­sie lorsque le com­mun des mor­tels place son argent dans des actions. Une telle démarche affirme l'éminence de la poé­sie en ces temps finan­ciers. "On ne s'adonne pas à la poé­sie", disait René Char, "on aban­donne tout pour elle".

C'est effec­ti­ve­ment cette conscience en acte qui anime cer­tains poètes d'aujourd'hui et tend à redé­fi­nir notre monde, tant l'opulence maté­ria­liste a fini par vider l'âme des êtres et des choses, créant la néces­si­té abso­lue d'une aven­ture inté­rieure.

Ce type d'attitude est aujourd'hui un ensei­gne­ment sur l'état des lieux dans lequel l'humanité évo­lue.

À la réus­site sociale, cer­taines consciences, en avance, pré­fèrent la conquête du sens, ayant com­pris la néces­si­té d'offrir au monde des œuvres par les­quelles la pro­tec­tion du genre humain rede­vient pos­sible. Car croire en la poé­sie, au point d'abandonner sa fonc­tion sociale dure­ment décro­chée, c'est être en avance.

Le poète a choi­si de nom­mer son chant Un monde plus fort que le reste, et ce titre, à l'instar de ce qui vient d'être dit, ancre sa pen­sée dans une action défiant la toute-puis­sance du monde. Au pre­mier chef, le monde dont nous parle le poète est celui du poème, dont il res­sent la grande puis­sance, puis­sance en ce moment même presqu'invisible face au reste, c'est-à-dire tout ce à quoi l'on nous demande d'accorder une impor­tance que l'on sup­pose vitale. À tra­vers ce titre s'entend un rap­port de force entre l'essence de la poé­sie et le rou­leau com­pres­seur qui sou­met nos vies à la réa­li­té illu­soire d'un monde mon­dia­li­sé.

Évoquons les lignes de forces de ce livre authen­tique. Une pre­mière oppo­si­tion ouvre le poème, entre les mains du poète, sym­boles de l'acte du chant, et le monde tel qu'il ne va pas. Rimbaud, on le sait, affir­mait que la main à plume valait la main à char­rue. Or des char­rues, aujourd'hui, il n'y en a plus, mal­heu­reu­se­ment aban­don­nées aux pro­fits des grands exploi­tants agri­coles. Quant aux plumes, n'appartiennent-elles pas à l'œuvre des cata­combes de la moder­ni­té ?

Le poème s'ouvre sur ce vers : Je me suis construit un refuge. Ce vers donne à rêver car il évoque le cercle de pro­tec­tion que consti­tue le poème dans un monde deve­nu hos­tile, monde façon­né par les humains dont une mino­ri­té impose à la majo­ri­té le dik­tat concen­tra­tion­naire du code-barres, humains asser­vis­sant la nature jusqu'au point de bas­cule aujourd'hui atteint où nous n'avons que peut de temps pour la sau­ver, c'est-à-dire pour nous sau­ver.

Poésie du je et du tu. Le poète parle en son nom, qui est sans doute uni­ver­sel. Et lorsqu'il dit tu, à qui s'adresse-t-il, sinon au souffle inté­rieur qui l'habite, ou au lec­teur ? Il uti­lise les formes héri­tées des usages récents, avec par­fois quelques mots sur la page, comme Prends le temps.

Quatre par­ties struc­turent le livre, ren­voyant l'ensemble à un ordre inté­rieur en réson­nance avec l'ordre de la Terre.

Aussi, vers quelle néces­si­té ouvre ce temps à prendre ? À s'accorder au "souffle d'une langue inaugurale/​qui s'annonce en un fré­mis­se­ment", cette langue qui change tout : notre rap­port au monde, l'énergie indi­vi­duelle, celle qui trans­forme la vie en plus de vie et impose une réa­li­té neuve.

Parole qui s'affirme par le "peut-être" et le "presque", mots que l'on retrouve avec régu­la­ri­té au long de ce chant de 160 pages, c'est-à-dire une poé­sie d'humilité insi­nuant sa voix en tant que mur­mure s'infiltrant dans le can­cer toni­truant du monde comme médi­ca­tion, voire conju­ra­tion.

C'est une chose tout à fait sérieuse à laquelle se livre le poète en fai­sant "naître cette source/​en laquelle/​Seul/​Je dois/​Aller/​Seul", et qu'il nomme poé­sie car son inci­dence est capi­tale. "Chaque jour/​la goutte d'eau me rappelle/​Que la mort n'existe/Plus".

Il faut avoir abor­dé par la conscience ces terres de déli­vrance pour affir­mer ain­si le pou­voir vital du poème, celui accor­dant la cer­ti­tude que la mort est un rivage illu­soire et que seule compte "la danse", la seule atti­tude humaine digne dans le tra­gique qu'offre aujourd'hui la condi­tion moderne.

C'est un beau livre que nous offre à lire Munesu Mabika de Cugnac avec ce monde plus fort que le reste. Beau par la démarche qui est la sienne. Beau par la conquête de conscience qu'il a opé­ré et nous donne. Que Dieu pro­tège ceux qui portent l'étendard de la Beauté, affirme le peintre Roberto Mangú dont une toile, Ombra dell'inizio III, a été choi­sie par le poète pour ser­vir de cou­ver­ture à son livre.

La beau­té, c'est le pas capi­tal du poète dans ce monde affé­ré au Mal en détrui­sant tout le vivant.

Ça, c'est l'attitude véri­table du poète Munesu Mabika de Cugnac.

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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