> Paroles à tous les vents, Boulic

Paroles à tous les vents, Boulic

Par |2018-10-15T17:39:01+00:00 22 mars 2013|Catégories : Critiques|

Nous rece­vons par voie pos­tale une toute petite enve­loppe char­mante, à peine plus grande que le timbre poste col­lé des­sus, adres­sée par Yves Perrine, fon­da­teur des édi­tons La Porte. Un petit livret signé Jean-Pierre Boulic, numé­ro­té, et tiré à deux cents exem­plaires. Un bel objet poé­tique, relié par une ficelle blanche fon­due au blanc de la cou­ver­ture.
L’objet est sobre, humble, et nous entrons avec délice dans ces Paroles à tous les vents. Cette Porte-là ouvre sur les sou­ve­nirs, asso­ciés au monde noc­turne auquel la conscience peut aller pui­ser, comme le tra­vail des pay­sans noc­turnes, des pay­sans modernes fau­chant leurs champs à la lumière des mois­son­neuses-bat­teuses. C’est donc à une plon­gée dans sa mémoire que nous convie Boulic, et les Paroles à tous vents qu’il pro­nonce en lui-même au seuil de cette nuit ont la fer­veur contem­pla­tive de quelque feu inté­rieur atti­sé par l’air alen­tour.

 

Les jours rac­cour­cissent déjà
Le matin le mesure bien
Nuages cou­sus à l’étang
Et l’écorce des pins marins

Le temps donne aux arbres ses ordres
Comme il veut nous ins­truire ain­si
S’élèvent d’heureuses paroles
D’un petit trou­peau de poèmes.

 

Ces paroles de Jean-Pierre Boulic sont celles d’un médi­ta­tif dans sa propre nuit. Il éta­blit tran­quille­ment un lien entre ses vues intimes et les pay­sages qui l’entourent, ceux de son Finistère avec ses plages, sa vase, ses barques, les éten­dues de terres agri­coles. Ces pay­sages, le poète les a fait siens, et nous sommes moins dans une res­ti­tu­tion pho­to­gra­phique de l’environnement natu­rel bre­ton que dans une poé­tique d’un pay­sage men­tal bali­sant la terre inté­rieure du poète. Terre de Bretagne, aux échos sur­na­tu­rels pro­pices aux signes du silence :

 

Et j’allais pré­somp­tueux
À la croix du car­re­four
Se dépose ma fai­blesse

 

Je m’appuie
Au lavis de son ombre
Et lui confie mon âme

Comme elle se pros­terne
Sans effets de magie
J’entends une voix qui parle

 

Ces paroles de Boulic, qui sont en réa­li­té des poèmes figeant l’éternité des sou­ve­nirs, ne rechignent pas à sor­tir de la contem­pla­tion pour asseoir dis­crè­te­ment un refus, un désac­cord, une pointe qui file la méta­phore en per­dant le lec­teur dans une poly­sé­mie aux mul­tiples échos : « Le pays devient véhémence/​ Il s’est pros­ti­tué » ; ou lorsqu’il chante les éoliennes : « Hochets de mar­chands ».

La tris­tesse est évo­quée, avec pudeur, le sou­ci des autres, l’absence d’amour, car le poème est le lieu pour recueillir l’absence de plainte et accueillir le cœur de ceux que tout a aban­don­né. Mais l’espérance est là, faite ban­nière : « Consens à la vie à l’endroit », et la race des poètes flotte aux vents car ils sont « Ces mira­cu­lés de la sagesse/​Artisans de semailles et mois­sons ».
Un bien bel ouvrage, à glis­ser dans sa poche inté­rieure, pour les attentes du quo­ti­dien.

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

X