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Élie-Charles Flamand

Par | 2018-04-20T00:45:53+00:00 27 juillet 2016|Catégories : Blog|

Élie-Charles Flamand est né en 1928 à Lyon. Proche de Seghers, ami de Breton, il a par­ti­ci­pé aux acti­vi­tés et aux revues du groupe sur­réa­liste à par­tir de 1952. André Breton et René Alleau lui ayant fait ren­con­trer Eugène Canseliet, Elie-Charles Flamand s’engage sur la voie de l’alchimie. S’étant un peu éloi­gné du groupe sur­réa­liste, il en est exclu en 1960. Il est l’auteur d’une tren­taine de recueils de poèmes, ain­si que d’essais sur des thèmes pro­fonds.

Plus de ren­sei­gne­ments ici :

http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lie-Charles_Flamand

Elie-Charles Flamand

Par | 2018-04-20T00:45:53+00:00 21 juillet 2016|Catégories : Rencontres|

Bonjour Elie-Charles Flamand. C'est un grand hon­neur pour Recours au Poème que vous accep­tiez cet entre­tien, et pour nombre de nos lec­teurs sans doute de vous décou­vrir. Commençons par le début. Vous êtes né en 1928, avez été l'ami d'André Breton, êtes entré en Surréalisme puis vous en êtes fait exclure, sans que jamais votre ami­tié avec Breton en souffre. Voilà ce que l'internaute de base trouve sur vous. Votre biblio­gra­phie, dans la base natio­nale Electre, donne deux livres de vous dis­po­nibles, lorsqu'on sait l'ampleur de votre œuvre. Elie-Charles Flamand, pou­vez-vous nous racon­ter votre entrée en poé­sie et votre che­mi­ne­ment à tra­vers elle ?

 

Comme je l'ai rap­por­té en détails dans mon livre Les  Méandres  du  sens, je fai­sais dans ma jeu­nesse, à Lyon, des études de sciences natu­relles et j'étais le dis­ciple d'un grand paléon­to­lo­giste, le pro­fes­seur Jean Viret. Je me livrais à des recherches sur le ter­rain, à des fouilles, et don­nais des com­mu­ni­ca­tions à la Société Linnéenne de Lyon. J'étais éga­le­ment membre de la Société géo­lo­gique de France et de la Société pré­his­to­rique fran­çaise. Mais un évé­ne­ment devait bou­le­ver­ser ma vie. La lec­ture de l' "Histoire du Surréalisme" par Maurice Nadeau, de la poé­sie de Paul Eluard et d'autres poètes modernes me fas­ci­na au point de me faire prendre une voie tout à fait nou­velle. J'écrivais alors mes pre­miers poèmes et, en 1950, je vins me fixer dans la capi­tale. L'éditeur et poète Pierre Seghers me fit, comme je le sou­hai­tais tant, ren­con­trer André Breton par l'intermédiaire de Jean-Louis Bédouin, l'un de ses fidèles. Je devins vite l'ami intime du créa­teur du Surréalisme. Pendant huit ans, je pris part aux acti­vi­tés du groupe et publiai dans les revues qui en éma­naient ("Medium", "Le Surréalisme, même", "Bief"). Depuis long­temps, cepen­dant, je m'impliquais de plus en plus dans les doc­trines spi­ri­tuelles et ne pou­vais vrai­ment adhé­rer au côté "noir" du Surréalisme. Je m'éloignais peu à peu du groupe et, en 1960, j'en fus exclu. Toutefois, cela ne m'empêcha pas de gar­der d'excellents rap­ports avec André Breton qui m'avait ouvert au Merveilleux et dont je garde l'empreinte et le sou­ve­nir éblouis­sant.  De même qu'il avait évo­lué à par­tir du néo-sym­bo­lisme pour deve­nir lui-même, je pense qu'au fond, il pri­sait assez qu'on lui résis­tât à condi­tion de recher­cher une concep­tion per­son­nelle.  Notons, pour finir, que j'ai tou­jours gar­dé un œil sur la paléon­to­lo­gie.  Qu'y a-t-il de plus propre à la rêve­rie poé­tique que cette science qui déchiffre les mys­tères des êtres sou­vent étranges  ayant peu­plé  les mondes dis­pa­rus ?  De cette fidé­li­té témoignent une assez belle col­lec­tion  de fos­siles et aus­si la pro­fonde ami­tié   qui me liait à  Léonard  Ginsburg, hélas récem­ment  décé­dé, qui était pro­fes­seur de paléon­to­lo­gie au Museum natio­nal d’histoire natu­relle.

Quant à la poé­sie, je la consi­dère comme une expé­rience spi­ri­tuelle, une quête du sens secret des choses, un che­mi­ne­ment vers la Lumière inté­rieure, un éveil au sacré et même à l'absolu. Cela demande d'y vouer sa vie en obser­vant une ascèse assez rigou­reuse.

 

Vos pro­pos pro­voquent en moi deux ques­tion­ne­ments, sur deux che­mins  a prio­ri dif­fé­rents.
Le pre­mier concerne l’ascèse : pou­vez-vous nous par­ler de cette ascèse rigou­reuse que requiert la poé­sie ? Quels sont les formes de cette ascèse, les moyens de sa dis­ci­pline, vos rites per­son­nels quo­ti­diens ?

La deuxième inter­ro­ga­tion porte sur la paléon­to­lo­gie : connais­sez-vous les tra­vaux d’Anne Dambricourt-Malassé, qui a for­ma­li­sé une théo­rie de l’évolution, certes contro­ver­sée par le scien­tisme maté­ria­liste, mais d’un inté­rêt por­teur d’inspiration ? Elle a décou­vert, en étu­diant tous les ves­tiges de crânes anciens, que l’homme ne s’était pas adap­té à son envi­ron­ne­ment exté­rieur, mais avait mué de l’intérieur. Un os dans le crâne, appe­lé l’os sphé­noïde, connaî­trait à chaque saut d’espèce une tor­sion sur lui-même. Et cela fon­de­rait un être inédit, à l’intelligence plus évo­luée, sur les bases de l’espèce pré­cé­dente. Une évo­lu­tion de l’intérieur. Une mère aus­tra­lo­pi­thèque a dû por­ter et don­ner nais­sance à un être phy­sio­lo­gi­que­ment plus évo­lué qu’elle, la méta­mor­phose ayant eu lieu dans le temps de la gros­sesse. Cette tor­sion de l’os sphé­noïde à chaque chan­ge­ment d’espèce, du singe à l’australopithèque, de l’australopithèque à l’Homo Erectus, puis à l’Homo Habilis, au Néanderthalien et au Sapiens, Anne Dambricourt ne l’explique pas, mais elle le constate et l’a scien­ti­fi­que­ment for­ma­li­sé, donc prou­vé. Sa théo­rie, bien que vali­dée scien­ti­fi­que­ment, remet en cause le néo-dar­wi­nisme et est atta­quée de toutes parts par cer­tains de ses pairs, notre moder­ni­té refu­sant le mou­ve­ment inté­rieur. De la paléon­to­lo­gie à l’absolu que vous évo­quez en par­lant de l’expérience spi­ri­tuelle qu’est la voie poé­tique, il n’y a qu’un pas ?

 

Les tra­vaux de Mme Dambricourt-Malassé sont en effet fort inté­res­sants. Elle a eu rai­son de s'insurger contre le néo-dar­wi­nisme qui exerce une véri­table dic­ta­ture sur les milieux paléon­to­lo­gique et bio­lo­gique. Déjà quelqu'un que j'admire beau­coup mais que les cir­cons­tances de la vie ne m'ont pas per­mis de ren­con­trer, un grand savant (il s'intéressait aus­si à la para­psy­cho­lo­gie), le pro­fes­seur Rémy Chauvin, avait publié en 1997 un remar­quable livre : "Le Darwinisme ou la fin d'un mythe". Il y sou­le­vait, lui aus­si, de per­ti­nentes objec­tions. L'évolution est un fait, le dar­wi­nisme n'est qu'une théo­rie par­fois véri­fiée dans la micro-évo­lu­tion, mais qui ne peut expli­quer à elle seule l'ensemble   de ce   phé­no­mène si com­plexe.  La macro-évo­lu­tion,  elle,  dans son dyna­misme,  est  sans  doute  sous   la  domi­nance  de  l'absolu.    Mais  ces   consi­dé­ra­tions,   qui méri­te­raient  un  long déve­lop­pe­ment, nous éloignent de notre expo­sé  :  la poé­sie, et j'y reviens.

Ce que j'ai appe­lé l'ascèse qui me paraît néces­saire pour l'exercice de celle-ci, cor­res­pond à de hautes exi­gences, telles que ne pas se lais­ser conta­mi­ner par cette déva­lua­tion du verbe qui est très répan­due dans notre socié­té moderne, et aus­si ne pas se confor­mer à un mode de vie qui, par sa faci­li­té, nous détourne de la concen­tra­tion et de la médi­ta­tion indis­pen­sables si l'on veut magni­fier la langue.

Une dévo­rante appé­tence intel­lec­tuelle et spi­ri­tuelle m'a por­té à me pas­sion­ner non seule­ment pour la zoo­lo­gie, la géo­lo­gie et la paléon­to­lo­gie, mais aus­si pour divers sujets à pro­pos des­quels j'ai sou­vent écrit livres ou articles.

 
L'ésotérisme, et spé­cia­le­ment l'alchimie que me trans­mit dans sa théo­rie et sa pra­tique l'admirable maître Eugène Canseliet, le dis­ciple de Fulcanelli, me fas­ci­na. Depuis 1945, je suis un fervent ama­teur de jazz (le vrai) et j'ai bien connu et même entre­te­nu des rap­ports ami­caux avec cer­tains de ses grands créa­teurs : Louis Armstrong, Baby Dodds, Sidney Bechet, Bill Coleman, Buddy Tate etc. L'art ancien et moderne sol­li­ci­ta long­temps mon atten­tion et, après maintes recherches, je fis redé­cou­vrir les peintres de la Rose-Croix de Péladan, comme Alexandre Séon, Armand Point, Alphonse Osbert, etc. Je reçus l'enseignement de cer­taines socié­tés ini­tia­tiques. Je m'intéressai aus­si à la para­psy­cho­lo­gie et à l'ufologie.

Cela a l'air d'un inven­taire à la Prévert, pour­tant ces pré­oc­cu­pa­tions appa­rem­ment dis­pa­rates forment un "centre bour­geon­nant" qui contri­bue à nour­rir ma poé­sie, mais cela de façon très indi­recte, sub­tile, bien sûr sans éru­di­tion pédan­tesque ni didac­tisme, comme vous pou­vez en juger sur pièce.

 

Comment se mani­feste selon vous cette “déva­lua­tion du verbe” à l’œuvre dans nos contrées modernes ?

La "déva­lua­tion du verbe" se mani­feste sous dif­fé­rentes formes : par­ti­cu­liè­re­ment manque de rigueur et conta­mi­na­tion par les langues étran­gères, sur­tout l'anglais. Tout à l'heure, j'ouvre mon poste de radio et j'entends la pré­sen­ta­trice dire : "Vous allez entendre Peggy Lee, une grande chan­teuse de jazz et de blues", or cette inter­prète n'est nul­le­ment cela, mais une artiste de varié­tés assez quel­conque. Autre exemple : le mot "occa­sion" a presque entiè­re­ment dis­pa­ru du fran­çais et a été rem­pla­cé par "oppor­tu­ni­té" qui n'a pas du tout la même signi­fi­ca­tion, c'est un angli­cisme car "oppor­tu­ni­ty" est le terme qui, lui, veut dire "occa­sion". Cet appau­vris­se­ment de la langue, ce flou, cette inexac­ti­tude dans l'expression, dans le voca­bu­laire et même sou­vent la syn­taxe, se retrouvent dans tous les medias. Une telle pol­lu­tion s'étend même fré­quem­ment à l'idiome lit­té­raire. N'oublions pas que les grands écri­vains manient le verbe avec une extrême pré­ci­sion et le consi­dèrent comme sacré.

 

 

Les grands écri­vains consi­dèrent le verbe comme sacré, dîtes-vous, au regard de la pol­lu­tion des angli­cismes s’étendant à l’idiome lit­té­raire. Cela pose la ques­tion du mal : l’anglicisme à fins finan­cières per­cute l’identité de nos langues, et celle par­ti­cu­liè­re­ment du fran­çais, jadis langue diplo­ma­tique, aujourd’hui congé­diée pour le confort des diri­geants et hommes d’affaires inter­na­tio­naux. N’y aurait-il pas d’abord la volon­té du monde anglo-saxon de faire dis­pa­raître l’Europe latine ? Face à cette déva­lua­tion de grande ampleur du verbe, le poète fran­çais que vous êtes pra­tique-t-il le carac­tère sacré de la langue pour sau­ver son âme ?

"Sauver son âme" est une visée pure­ment reli­gieuse. Quelle que soit la très haute idée que je me fais de la poé­sie, cela ne me paraît donc pas entrer dans ses attri­bu­tions. Sa fina­li­té est une ouver­ture au monde et à soi-même ;  ain­si nous aide-t-elle à prendre contact avec l'immanence qui est au cœur du pre­mier et avec l'étincelle de l'Esprit qui habite le second.

 

 

Pouvez-vous nous par­ler de la pra­tique que vous trans­mit Eugène Canseliet ?

La trans­mis­sion de l'Art d'Hermès se fait ora­le­ment. Le maître véri­fie que le dis­ciple médite avec suf­fi­sam­ment d'application les nom­breux textes clas­siques qui sont cryp­tiques. "La patience est l'eschelle des Philosophes et l'humilité est la porte de leur jar­din", dit Nicolas Valois. L'élève réus­sit quel­que­fois, au prix de bien des dif­fi­cul­tés, à trou­ver le fil d'Ariane et à iden­ti­fier d'abord la "mate­ria pri­ma". Il est alors gui­dé dans les longues et com­plexes mani­pu­la­tions au labo­ra­toire lorsqu'il a pu devi­ner leurs signi­fi­ca­tions et leur suite exactes. Ainsi peut-il espé­rer, s'il est digne de rece­voir le "donum Dei", arri­ver à la trans­mu­ta­tion (hélas, ce n'est pas mon cas). Evidemment, tout cela s'accomplit dans le secret.

 

 

Vous par­lez des nom­breux textes clas­siques cryp­tiques. Pouvez-vous nous en citer quelques-uns et nous en par­ler de loin en loin ?

J'ai qua­li­fié de cryp­tiques les textes alchi­miques, qui sont des énigmes à résoudre. Ne peuvent pas être ain­si dési­gnés ceux de la poé­sie, laquelle fonc­tionne autre­ment.

 

 

Pouvez-vous éga­le­ment nous expli­quer ce "côté noir" du Surréalisme, celui qui ne vous fas­ci­na pas et vous fit exclure du groupe ? Le Surréalisme voyait-il "tout en noir" ?

Outre son côté posi­tif, il y avait dans le Surréalisme un rejet de la spi­ri­tua­li­té, une néga­tion vio­lente et iro­nique de celle-ci, qui me cho­quaient. On y consta­tait un atta­che­ment à une révo­lu­tion sociale ayant sans doute eu sa jus­ti­fi­ca­tion au début du mou­ve­ment, mais dont on sait main­te­nant ce qu'il faut en pen­ser. S'y mani­fes­taient aus­si une grande défé­rence pour quelques figures comme Léon Trotsky, les anar­chistes les plus extrêmes, Sade, et par­fois un cer­tain attrait pour le mor­bide. Ces aspects ne me conve­naient guère, c'est le moins que l'on puisse dire.

 

 

Le der­nier livre de poé­sie que vous avez publié se nomme  La part d'outre-dire. Depuis quel lieu par­lez-vous, en situant ces poèmes depuis l'outre-dire ?

Ce lieu, c'est la poly­sé­mie. Comme on sait, les lin­guistes dési­gnent par ce terme un signi­fiant qui a plu­sieurs signi­fi­ca­tions. C'est le cas pour la poé­sie, où la plu­ri­vo­ci­té règne en maî­tresse. Certes, il existe un sens géné­ral, une ligne direc­trice, mais il convient de "creu­ser" le texte et de décou­vrir ses très nom­breuses richesses. Les sens sous-jacents et coor­don­nés, presque innom­brables, se super­posent et s'entrelacent, induits par les har­mo­niques, les sug­ges­tions, les cor­res­pon­dances. Ce jeu de reflets fas­ci­nant rayonne dans le miroir de médi­ta­tion qu'est le poème. C'est Rimbaud qui, le pre­mier par­mi les modernes – et cela, à ma connais­sance[1], n'a jamais été signa­lé -, a eu la claire conscience d'un tel pou­voir. Ne répon­dit-il pas à sa mère qui l'interrogeait en 1873 sur le sens de son œuvre : "J'ai vou­lu dire ce que ça dit, lit­té­ra­le­ment et dans tous les sens[2]."

 

 

Ce jeu de reflets fas­ci­nant rayonne dans le miroir de médi­ta­tion qu'est le poème”, dîtes-vous de magni­fique manière comme pour défi­nir la poé­sie. Depuis votre pre­mier livre, publié en 1957  A un oiseau de houille per­ché sur la plus haute branche du feu, jusqu’à   La part d’outre-dire, en pas­sant par La lune feuillée (1968), La voie des mots (1974), Vrai centre (1977), Jouvence d’un soleil ter­mi­nal (1979), Attiser la rose cru­ciale, La Quête du Verbe (1982), L’attentive lumière est dans la crypte (1984), Transparences de l’Unique (1988), Au vif de l’abîme cris­tal­lin (1997), pour ne citer que quelques-uns des titres de votre œuvre, pou­vez-vous nous par­ler des grandes émo­tions vécues par votre com­po­si­tion poé­tique ? Par cette ques­tion, nous enten­dons les décou­vertes ou les révé­la­tions que la com­po­si­tion de votre œuvre vous a appor­tées. Ce che­min de révé­la­tions est-il che­min d’approfondissement : le recueil sui­vant pro­cède-t-il des révé­la­tions du recueil pré­cé­dent ? Car ce miroir de médi­ta­tion qu’est le poème réserve-t-il des sur­prises dans l’acte d’écrire ?

Au cours de ce que j'ai appe­lé "La Quête du Verbe", les ouvrages s'enchaînent ; non seule­ment des échos se croisent de l'un à l'autre, mais des aspects qui n'avaient pas été per­çus, des points de vue nou­veaux se font jour. L'intuition, tête cher­cheuse, se met en rela­tion avec le supra­cons­cient où demeurent les grands arché­types qui découlent de l'énergie pri­mor­diale et struc­turent l'être ain­si que le Cosmos. Leurs mes­sages sont don­nés par des rythmes, des visions, des allu­sions, des ellipses, des sym­boles même, des images, fuyant la logique, unis­sant l'objectif au sub­jec­tif ; l'on est par­fois le pre­mier sur­pris par l'éblouissement que pro­cure ce qui nous est offert, son dyna­misme. Cette vibra­tion inté­rieure des choses, née de l'univers des essences, part prin­ci­pa­le­ment de cette matière pre­mière du lan­gage : la pier­re­rie des mots. Mallarmé, dans son incom­pa­rable luci­di­té, disait à Degas qui essayait en vain d'écrire des poèmes : "Mais Degas, ce n'est point avec des idées que l'on fait des vers, c'est avec des mots[3]."

 

 

l'on est par­fois le pre­mier sur­pris par l'éblouissement que pro­cure ce qui nous est offert”, dîtes-vous. Pouvez-vous nous par­ler, dans un exemple de ce qui vous a été offert, d’un cas d’éblouissement per­son­nel ?

Il est bien dif­fi­cile de don­ner un exemple pré­cis de ces ful­gu­rances éma­nant de la cime de l'être sous forme d'images, d'associations de mots, même de vers entiers, car elles viennent s'amalgamer aux résul­tats d'un tra­vail minu­tieux et patient sur le lan­gage. La transe légère dans laquelle se trouve tout poète en action favo­rise cer­tai­ne­ment l'intrusion de ce souffle créa­teur, de cette flamme intui­tive de l'esprit. Paul Valery, pour­tant si ratio­na­liste, ce théo­ri­cien de la poé­sie uni­que­ment vou­lue, finit tout de même par recon­naître que "les plus beaux vers sont don­nés par les dieux". Cette inter­ven­tion de ce que l'on appe­lé "l'inspiration" est connue de tout temps. Elle a même lais­sé son empreinte dans l'origine de cer­taines langues, ain­si, en alle­mand, les mots dich­ten (com­po­ser un poème) et Gedicht (poème), viennent du latin dic­tare (dic­ter).

 
Mon cher Gwen, les prin­ci­pales lignes direc­trices de mon œuvre ayant main­te­nant été évo­quées, per­met­tez-moi de citer le pas­sage sui­vant d'un texte impor­tant pour moi (un qua­si mani­feste !) : La Quête du Verbe  (essai  sur  la  poé­sie  hié­ro­pha­nique). Daté de février 1979, il figure en tête de mon recueil Attiser la rose cru­ciale ; j'avais ten­té alors de mon­trer que la poé­sie est une expé­rience spi­ri­tuelle fort proche d'une démarche ini­tia­tique ou mys­tique.

 

Voici cet extrait :

"L'énergie vitale du Logos s'exerce dans la nature au moyen de l'Esprit Universel, média­teur entre l'Un incréé et la matière grave. Cet agent mi-cor­po­rel, mi-spi­ri­tuel se dif­fuse dans les moindres par­ties de l'univers dont il main­tient l'harmonie. Il met les êtres et les choses en com­mu­ni­ca­tion ; il est aus­si un lien entre l'homme et les puis­sances des plans sub­tils. C'est par son tru­che­ment que tout signi­fie et que tout parle à l'âme du poète, à condi­tion qu'il ait su, par le sen­ti­ment et l'intuition, s'accorder avec l'état vibra­toire de cet océan de force éthé­rique qui bat sous l'écorce des appa­rences.

Quand il a ain­si péné­tré le spi­ri­tuel par le moyen du sen­sible, le poète, impré­gné de la valeur cachée du concret, sai­sit l'essence du phé­no­mène et découvre l'éternel en chaque chose péris­sable. Il échappe aux dif­fé­ren­cia­tions et aux limi­ta­tions de l'espace et du temps. Ayant atteint la conscience cos­mique, il est deve­nu un avec tout ce qui existe.

Dès lors, le Verbe effu­sé dans le macro­cosme sous les espèces de l'Esprit Universel s'insinue au centre de lui-même et y reten­tit clai­re­ment. La conjonc­tion de l'absolu et du rela­tif tend à s'accomplir en son œuvre ; il est celui par lequel parlent non seule­ment l'étoile, le cris­tal et la mer, l'arbre, le ruis­seau ou les bêtes, mais aus­si toutes les forces divines en action dans la Nature ».

 

Dans "La quête du Verbe", vous évo­quez le rôle du poète, la dimen­sion ini­tia­tique de son par­cours, la néces­si­té de s'enfoncer dans la noir­ceur de la Manifestation, de se dépar­tir du moi, de l'orgueil, des images inver­sées du Verbe, de trou­ver la parole per­due et rame­ner au monde la parole solaire. Ce par­cours ini­tia­tique vaut pour le poète indi­vi­du. Au regard de vos poèmes, qui sont comme des paroles pro­non­cées par une pythie, qu'il s'agirait alors d'interpréter comme on inter­prète un rêve ou une pré­dic­tion, le rôle du poète vaut-il pour la com­mu­nau­té humaine à qui il s'adresserait ?

Le poème a pour des­sein pri­mor­dial de don­ner au lec­teur une sen­sa­tion d’harmonie, une jouis­sance esthé­tique que le poète tente de lui com­mu­ni­quer par les nom­breux moyens à sa dis­po­si­tion : entre autres mise en valeur de l’énergie de l’expression, maillage des mots, ser­tis­sures du style, per­met­tant la subli­ma­tion de la langue. Par ailleurs, la poé­sie – du moins telle que je la conçois – est une expé­rience spi­ri­tuelle pour celui qui manie le Verbe. Et de celui-ci, ces écrits sont for­cé­ment, à un cer­tain niveau, le reflet irra­diant. Sans se prendre ridi­cu­le­ment pour un gou­rou, l’auteur est bien plu­tôt sem­blable à un arti­san qui trans­met, avec amour et humi­li­té, à un com­pa­gnon le savoir-faire acquis par son tra­vail. Ainsi, il est pos­sible qu’il montre le che­min, accom­pagne et sti­mule dans sa démarche propre le lec­teur qui cherche une évo­lu­tion vers une plus grande Lumière, en agis­sant à la fois sur sa sen­si­bi­li­té et même son intel­li­gence. Comme l’a dit, syn­thé­ti­que­ment et de belle façon, Victor Hugo : « car le mot, c’est le verbe, et le Verbe, c’est Dieu » .

 

Propos recueillis par Gwen Garnier-Duguy

 


[1] Bien sûr, je n'ai pu lire que quelques-unes des sco­lies écrites à pro­pos de l'œuvre ful­gu­rante du "pas­sant consi­dé­rable" et qui, innom­brables, pèsent sur celle-ci de tout leur poids.

[2] C'est Elie-Charles Flamand qui sou­ligne

[3] C'est Elie-Charles Flamand qui sou­ligne

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.