> Revue Les Hommes sans Epaules, n°38

Revue Les Hommes sans Epaules, n°38

Par | 2018-02-21T06:08:04+00:00 1 novembre 2014|Catégories : Revue des revues|

 

Nous espé­rons, fai­sant un compte ren­du du n° 38 de la revue Les Hommes sans Epaules, ne pas déclen­cher un « séisme » dans le micro­cosme poé­tique fran­çais. On nous a repro­ché, dans un pas­sé récent, notre liber­té d'expression, au point même de nous deman­der, par des voies détour­nées, de reti­rer de notre maga­zine quelque note de lec­ture jugée « mal­hon­nête ». Bigre ! Dans ce pays démo­cra­tique, les démo­crates en chef vou­draient mai­tri­ser la liber­té de parole, pour­tant l'un des prin­cipes fon­da­men­taux de cette même démo­cra­tie. Les démo­crates en chef vou­draient viser avant publi­ca­tion les articles que l'on va écrire sur les lieux dans les­quels ils publient, sans s'être avi­sés eux-mêmes que les­dits lieux n'allaient pas ôter de leurs murs, par res­pect pour leur iden­ti­té, les déco­ra­tions leur sem­blant d'extrême mau­vais goût, et don­ner leur qui­tus avant publi­ca­tion. Bigre Bigre ! Depuis quel site juge-t-on l'honnêteté ou la mal­hon­nê­te­té des inten­tions d'autrui ? Bigre Bigre Bigre, depuis la pro­bi­té du cœur, sans aucun doute.

Nous trem­blons donc, mal­hon­nêtes que nous sommes, et mal­hon­nêtes de com­plexion car nous sommes nés dans une démo­cra­tie et n'avons connu, fort de notre très jeune âge, que cette démo­cra­tie, mal­hon­nêtes de com­plexion car cette démo­cra­tie nous a for­mé. Et nous tenions la liber­té de parole comme allant de soi quand elle semble ne pas aller de soi, si l'on en croit les démo­crates en chef. Nous trem­blons de déplaire aux démo­crates en chef, et nous excu­sons par avance auprès d'eux si nous ne disons pas exac­te­ment ce qu'ils ont besoin que nous disions sur eux. Nous trem­blons à l'idée qu'à tra­vers ce que nous allons écrire, ils fassent des amal­games à tra­vers nos pro­pos alors que telle ne sera pas notre inten­tion, mais mal­hon­nê­te­ment for­més et la mal­hon­nê­te­té appar­te­nant à notre com­plexion pro­fonde, nous sommes pétris d'angoisse à l'idée de déplaire à ceux qui sur­veillent nos paroles comme s'ils avaient fon­dé la démo­cra­tie. Il fau­drait bien ces­ser alors de prendre la parole mais cela entre­rait en contra­dic­tion avec le pro­gramme démo­cra­tique qui légi­time notre exis­tence alors nous trem­blons, et nous par­lons quand même, mal­hon­nê­te­ment, car telle est notre com­plexion pro­fonde que les démo­crates en chef – grâce soit ren­due à leur esprit de tolé­rance – ont cou­lé en nous. Nous trem­blons, élèves que nous sommes, face à nos maitres les démo­crates en chef en ten­dant par avance nos doigts pour rece­voir le légi­time coup de règle cor­rec­teur.

Les Hommes sans Epaules consacrent en leur n°38 un dos­sier à Roger Kowalski. Nous espé­rons, pour les ani­ma­teurs de cette belle revue, que les signa­taires de ce dos­sier ne confondent pas "dos­sier" avec "numé­ro spé­cial", ce qui pose­rait un pro­blème d'entendement lié peut-être à l'organisation démo­cra­tique. Car qui signe un article dans un dos­sier ne peut pas deman­der aux Hommes sans Epaules de deve­nir d'un coup d'un seul des Hommes avec Epaules. Après tout, lorsqu'on signe un article dans les Hommes sans Epaules, ont sait bien que les hommes, ici, n'ont pas d'Epaules, ni les femmes d'ailleurs. Bigre ! Tremblons tous pour les Hommes sans Epaules, à qui l'on pour­rait deman­der, démo­crates en chef obligent , de mettre sur le champ des épaules car, quoi ! Des hommes sans épaules, cela ne cadre pas avec l'identité de la majo­ri­té des hommes. Ni des femmes d'ailleurs. Mais les signa­taires de dos­siers, d'une revue à une autre, ne se res­semblent pas, et gageons que François Montmaneix, qui a coor­don­né ce beau dos­sier, soit déjà lui-même un Homme sans épaules, comme César Birène, Guy Chambelland, Yves Martin, Alain Bosquet, Annie Salager, Lionel Ray, Jean Orizet, Jean-Yves Debreuille, Jean-Luc Léridon, Jacques Dugelay, Janine Berdin et Roger Kowalski lui-même. Sinon, hop ! Police démo­cra­tique : allez tous vous faire gref­fer des épaules et plus vite que ça.

Nous trem­blons.

Notre regard porte son atten­tion – nous ten­tons pour­tant de le détour­ner de ces fausses voies, de ces pos­sibles inter­pré­ta­tions poli­tiques, mais bigre ! rien n'y fait – sur un texte inédit signé Kowalski lui-même, texte racon­tant com­ment l'écriture est née en lui : "Voici que pour la pre­mière fois venait au jour ce qui ne m'avait pas été deman­dé par qui avait auto­ri­té sur moi ; j'étais donc libre enfin ; et il suf­fi­sait de peu de choses : lais­ser une trace à laquelle il me serait loi­sible de reve­nir quand il convien­drait ; ces choses que je pou­vais nom­mer, la légère honte que j'éprouvais à les dire, puis la relec­ture à mi-voix et par­fois quelque chose d'un ordre musi­cal, qui me sou­le­vait de terre, la crainte, la ter­rible peur de ne plus jamais retrou­ver ces moments-là."

La parole. La poé­sie. La liber­té. Contre tout ce qui peut avoir "auto­ri­té" sur soi. Devenir libre et s'affranchir de la pesan­teur ter­restre. "Au pre­mier degré ?", nous deman­de­ront les démo­crates en chef ? Non pas, ose­rons-nous bal­bu­tier la tête basse, non pas. Se sou­le­ver de terre est impos­sible, nous avons appris Newton. Ne s'agirait-il, ici, d'un affran­chis­se­ment spi­ri­tuel ?

La poé­sie comme affran­chis­se­ment spi­ri­tuel, comme véhi­cule d'élévation, contre tous les tota­li­ta­rismes ayant cours du temps de Kowalski comme du temps d'aujourd'hui comme du temps de tous les temps ? Atteindre le Poème pour s'affranchir des contraintes du deve­nir ? Ce lan­gage, si Parménidien, nous obli­ge­rait en tant qu'humain devant répondre à la grande simu­la­tion de réa­li­té dans laquelle se trouve engon­cée l'humanité. Et face aux petits sou­cis égo­tiques de nos démo­crates en chef plus démo­crates que le pape des démo­crates lui-même, inca­pables de se confron­ter au réel en tant qu'il est, et qui, au nom de la liber­té, demandent le retrait d'une note de lec­ture libre, et tan­dis qu’à Jérusalem un bébé est écra­sé par une voi­ture bélier, que le Moyen Orient s’enflamme du fait de l’intégrisme isla­miste, que le Canada subit un atten­tat isla­miste radi­cal… nos démo­crates en chef, eux, tiennent le refrain lan­ci­nant d'un chris­tia­nisme qui mena­ce­rait les liber­tés fon­da­men­tales, nous affir­mons que le poème est le champ poli­tique abso­lu de ce qui doit habi­ter l'humain aujourd'hui, indi­vi­duel­le­ment, col­lec­ti­ve­ment, poli­ti­que­ment, méta­phy­si­que­ment.

La grande fai­blesse de nos démo­crates en chef relève du lien ! Du lien avec le Poème mul­ti­forme et mul­ti­face. Et capable d'intégrer des saints, des papes, des alcoo­liques, des dépra­vés, des artau­siens même sans doute, et même des illet­trés, dans ses armées. Sans ce lien vital, pas de Poème, mais de l'intégrisme, par exemple démo­cra­tique. Voire de l'intolérance. Voire même du tota­li­ta­risme. Qui parle depuis le site-de-ce-manque-de-lien est-il poète ? La ques­tion peut être posée. Mieux vaut ne pas se pré­sen­ter en chef de la démo­cra­tie lorsqu'on tra­vaille pour la démo­cra­tie. C'est, ici, ce que nous tâchons de faire.

L'ambition d'un recours au Poème, – nom­breuses sont les revues et les hommes et les femmes à le com­prendre et à vivre cette ambi­tion, et les Hommes sans Epaules en sont – est de ne pas par­ler qu'aux seuls élus. Toute ambi­tion, qui s'oppose mani­fes­te­ment aux visées des égos, toute ambi­tion de liber­té ne peut s'accomplir que par le poé­tique. Toute grande figure poli­tique est mue par une essence poé­tique. Ceux qui ne le furent pas trans­for­mèrent leur pays en dic­ta­ture ou condui­sirent les peuples à la dés­illu­sion et au désen­chan­te­ment. Et si le géné­ral Massoud fut assas­si­né, c'est parce qu'il por­tait la liber­té poli­tique de son peuple poé­ti­que­ment. Ce que ne com­prit pas le Gouvernement des Etats-Unis qui ne vou­lut pas dia­lo­guer avec lui parce qu'il ne par­lait pas… l'anglais. Difficile de mieux démon­trer l'impérialisme démo­cra­tique.

L'ambition d'un recours au Poème est qu'une prise de conscience par un peuple domes­ti­qué se pro­duise au niveau pure­ment poli­tique, dans ce que le poé­tique vécu à grande échelle, à l'échelle col­lec­tive, à l'échelle d'un peuple, d'un ensemble de peuples, contient de puis­sance agis­sante.

Le recours au Poème n'entend pas s'adresser seule­ment à ceux qui écrivent déjà de la poé­sie, mais aus­si, et sur­tout, à ceux qui ignorent en eux la puis­sance poé­tique qui leur assu­re­ra la liber­té et la vie dans ce sys­tème liber­ti­cide. Car c'est là notre seule chance, indi­vi­duelle, certes, mais sur­tout col­lec­tive : la recon­nais­sance de notre pou­voir poé­tique inté­rieur en vue d'un agir libé­ra­teur. Le reste appar­tient à la sur­vie, n'en déplaise aux démo­crates en chef.

"Voici que pour la pre­mière fois venait au jour ce qui ne m'avait pas été deman­dé par qui avait auto­ri­té sur moi ; j'étais donc libre enfin".

La révé­la­tion de Kowalski est poli­tique, elle est méta­phy­sique, elle se joue par le poé­tique. Plus nous serons nom­breux à com­prendre cela, moins l'organisation inique qui gou­verne actuel­le­ment tout l'humain aura de prise sur nous. Qui ne veut pas com­prendre cela ne se situe pas au niveau du Poème : qu'il soit chré­tien, athée, boud­dhiste, sou­fi, musul­man, démo­crate, répu­bli­cain, roya­liste, pieux, ico­no­claste, ico­no­claste pieux, sodo­mite, cli­to­ri­dien, adepte de pay­pal, sain d’esprit etc… tous nous pou­vons avoir accès à la force poé­tique inté­rieure qui condui­ra notre action sur une voie libre de toute auto­ri­té sur soi.

Montmaneix, qui dirige le dos­sier Kowalski, l'avait bien connu. Avec les autres signa­taires, dont cer­tains étaient ses amis, il nous pré­sente un poète aux allures aris­to­crate, de cette aris­to­cra­tie qui signi­fie que Kowalski n'enviait rien à per­sonne puisqu'il pos­sé­dait tout en pos­sé­dant le poème. Il aurait eu 80 ans cette année, est res­té plu­tôt mécon­nu dans le micro­cosme poé­tique, se gar­dant des modes d'alors, de la poé­sie de labo­ra­toire, de la fatigue qui s'abattait sur le lan­gage. Il œuvrait en joaillier du vers pour une parole inté­rieure car, comme le dit Alain Bosquet en par­lant de ses poèmes : "il n'y en a jamais un seul où il y ait une syl­labe inutile". Kowalski est mort en 1975 des suites d'une opé­ra­tion car­diaque. Il vivait poème, dor­mait peu, consu­ma sa vie en poème. Nous nous joi­gnons, en tant que lec­teur, aux remer­cie­ments que François Montmaneix adresse aux Hommes sans Epaules pour avoir accueilli ce dos­sier hom­mage. Montmaneix, lui, savait où il met­tait les pieds en écri­vant pour les Hommes sans Epaules.

Nous trou­ve­rons aus­si, en ce fort beau n°38, dans la par­tie por­teurs de feu, un por­trait de Gisèle Prassinos, qui décou­vrit l'écriture auto­ma­tique à 16 ans, en la pra­ti­quant d'elle-même, sans savoir que ce qu'elle écri­vait était dans le même temps concep­tua­li­sé par un André Breton au départ incré­dule de consta­ter que ses recherches étaient vécus par une jeune ado­les­cente aux accents de génie. Breton fit authen­ti­fier les textes de Prassinos, la fit créer des poèmes sous les yeux des grands sur­réa­listes d'alors. Une syn­chro­ni­ci­té trou­blante, comme tou­jours, appor­tant de l'eau au mou­lin de Breton. Mais Prassinos ne se limi­ta pas à l'exercice de cette pra­tique d'écriture (dont elle ne recon­nais­sait d'ailleurs pas elle-même la dimen­sion auto­ma­tique) : elle évo­lua vers d'autres hori­zons poé­tiques, ce que déve­loppe avec grand inté­rêt Christophe Dauphin.

Un autre por­trait de Gilbert Lely, signé Sarane Alexandrian, trouve éga­le­ment sa place dans les por­teurs de feu, accom­pa­gné par des poèmes hauts en cou­leurs (sexuelles), de Lely.

Ce n° des Hommes sans Epaules est intro­duit par un édi­to­rial de Georges-Emmanuel Clancier, qui a fêté ses 100 ans cette année. Nous y appre­nons, entre autres, que pour le poète ayant tra­ver­sé les hor­reurs du XXème siècle, si Dieu existe, alors il se nomme le diable. Nous y appre­nons aus­si que : "Ma déses­pé­rance tient au fait que j'ai cru au pro­grès". Nous retom­bons encore, bien mal­gré nous, sur la dimen­sion par­mé­ni­dienne des poèmes de Kowalski. Car le choix du pro­grès, c'est le choix des étants qui passent, le choix des errants, des mor­tels, ne voyant dans leur propre exis­tence que l'entière réa­li­té, contre le choix de la per­ma­nence qu'induit toute rela­tion avec le "il y a".

Un autre hom­mage tient une place impor­tante dans cette livrai­son : hom­mage au poète Paul Pugnaud par Matthieu Baumier. Nous avions nous même ren­du hom­mage à Pugnaud, et nous retien­drons, du beau texte de Baumier, ceci : "Paul Pugnaud avait une très haute idée de la poé­sie et il savait, pro­fon­dé­ment, com­bien les mots que nous écri­vons sous forme de poèmes sont une façon d'être écrits par la voix même du poème, cela même qui forme le plus que réel auquel nous accé­dons peu."

Nous trou­ve­rons, éga­le­ment, de beaux poèmes de Paul Farellier, Elodia Turqui, Alain Simon, Jacques Simonomis, Christophe Dauphin, mais aus­si Juan Gelman, Michel Voiturier, Yves Boutroue, Hervé Sixte-Bourbon, Emmanuelle Le Cam, Franck Balandier.

Nous ter­mi­ne­rons ce compte ren­du de lec­ture par un poème de Roger Kowalski, en invi­tant tout lec­teur à entendre ce n° 38 des Hommes sans Epaules, car là aus­si se joue, sans trem­bler, le recours au Poème.

 

 

                                                                       L'AUTRE FACE

 

                        Vois : j'ai posé sur le papier un point d'encre très noire ; ce feu sombre est l'eau même de la nuit ; un silence d'étoiles éche­ve­lées.              

                        Il suf­fit de peu de chose, presque rien ; une syl­labe, une consonne et je deviens tem­pête : un geste de l'arbre, et cent racines me lient ;

                        le pas des filles de mémoire, et je tourne vers ta face un oeil qu'emplit une plainte éga­rée ; écoute : quelque chose ici n'est point de ce monde ;

                        ni le verbe, ni le point où s'articule un dis­cours entre­pris dans l'ennui, mais la pro­fonde, chaste et noire encre sur ton masque de papier.

 

 

 

 

Les Hommes sans Epaules
8 rue Charles Moiroud
95440 Ecouen-France
www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com
les.​hse@​orange.​fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

Sommaires