> Le prix Charles Vildrac 2014 remis à notre ami et collaborateur le poète Jean Maison pour son recueil Le boulier cosmique (éditions Ad Solem) Extraits

Le prix Charles Vildrac 2014 remis à notre ami et collaborateur le poète Jean Maison pour son recueil Le boulier cosmique (éditions Ad Solem) Extraits

Par |2018-12-17T20:46:10+00:00 16 juin 2014|Catégories : Blog|
 

Dans le der­nier numé­ro de la revue NUNC, Pierrick de Chermont, consa­crant une note de lec­ture aux livres de Matthieu Baumier, Le silence des pierres, et de Christophe Dauphin, L'ombre que les loups emportent, ter­mine son ana­lyse par une élé­gante déplo­ra­tion : "On ne peut que regret­ter le manque d'intérêt des grands cri­tiques pour ce qui se passe en poé­sie. Pourquoi reti­rer cette pièce maî­tresse de la créa­tion ? J'avoue ne pas com­prendre". Christophe Morlay a pris à bras le corps cette ques­tion consis­tant à com­prendre quels rouages ont pré­si­dé et pré­sident tou­jours à la dis­pa­ri­tion de la poé­sie de la consi­dé­ra­tion des cri­tiques et jour­naux. Question lan­ci­nante, qui occupe encore l'esprit de Morlay après qu'il a com­men­cé d'y répondre par son article Généalogie d'une éra­di­ca­tion fran­çaise.

Cette ques­tion est révé­la­trice d'une par­ti­tion du monde. Le camp de concen­tra­tion du Simulacre, qui nous impose, par tech­no­lo­gie inter­po­sée, le code-barres sur la chair de nos âmes, d'un côté. De l'autre, la vie, l'assentiment à la vie et à tous ses aspects natu­rels, par le Poème qui est l'identique image de la source de la vie, et sa com­pré­hen­sion la plus haute pour nous autres humains.

Recours au Poème, qui est un acte poli­tique, nous enseigne, à nous qui l'animons, que le Poème, tant exclu de la sur­face du monde par ceux qui font l'opinion, est en train d'appeler les indi­vi­dus dans le secret de leur être. C'est parce que la moder­ni­té tech­no­lo­gique impose à tous un spec­tacle fan­toche auquel de moins en moins de monde croit que le Poème requiert en tant qu'appel à la beau­té de plus en plus de per­sonnes. C'est parce que la socié­té du spec­tacle exclut d'une part active et séman­tique la majo­ri­té des humains que nous enten­dons le Poème appe­ler en nous et nous offrir le recours natu­rel à la com­po­si­tion d'une beau­té nous reliant à l'essence du vivant.

La ques­tion révé­la­trice de l'absence d'intérêt des grands cri­tiques pour la poé­sie, et l'acte poli­tique du Recours au Poème nous disent qu'un mou­ve­ment fon­da­men­tal est à l'œuvre dans la psy­ché humaine et que rien n'est per­du.

A ce titre, nous espé­rons qu'un cri­tique se sai­si­ra d'un grand livre de poé­sie, paru en 2013 en fin d'année, et en fera l'analyse que cette œuvre mérite. Ce livre est celui de Jean Maison, inti­tu­lé Le bou­lier cos­mique.

Ce livre est une sub­ju­ga­tion. La sub­ju­ga­tion du poète pour un rêve pas­sé dans la vie. La sub­ju­ga­tion pour toutes les impli­ca­tions de cet évé­ne­ment phé­no­mé­nal. A tra­vers cet oni­risme pré­mo­ni­toire auquel le poète Jean Maison a été confron­té, il a tra­duit sa propre sub­ju­ga­tion en un livre sub­ju­guant, tout le mys­tère d'une expé­rience en un poème deve­nant le mys­tère. Alors ce bou­lier cos­mique, reliant l'expérience au niveau du macro­cosme, comme en fai­sant une tota­li­té, a d'abord ordon­nan­cé les lignes de forces micro­cos­miques jouant à l'intérieur d'un indi­vi­du à l'écoute, et le tout s'harmonisant comme une musique des sphères, a reçu comme par magie la por­tée uni­ver­selle le fai­sant briller  dans le ciel noc­turne.

Nous ne pou­vons que don­ner quelques clefs de lec­ture à ce livre mira­cu­leux. Les har­mo­niques ? C'est un poème cour­tois, chan­tant à l'unisson des trou­ba­dours médié­vaux actua­li­sés pour notre temps l'amour dû à la grande Dame. Elle se nomme parole ou poé­sie. Elle s'incarne par l'aimée de chair que cha­cun porte en soi. C'est un poème char­riant dans ses plis Edgar Allan Poe, le Jean de l'Apocalypse, des élé­ments kab­ba­lis­tiques et la sym­bo­lique des nombres, les mathé­ma­tiques indui­sant une hor­lo­ge­rie céleste, spa­tiale, reliant tout le vivant, visible et invi­sible, à tra­vers tous les temps. C'est un poème alchi­mique, un livre marial, le chant d'amour qu'un poète porte à une femme. C'est une parole habi­tée par l'évocation dis­crète de Jeanne d'Arc.

La pré­sence des che­vaux ins­crit ce chant dans l'esprit d'une che­va­le­rie atten­tive à la connais­sance active des plantes. Ce livre nous parle de l'Amérique du Nord, il inter­roge le sens de la conquête d'un ter­ri­toire.

Six par­ties orga­nisent l'ensemble, et nous entrons par une porte nom­mée Philadelphie, ville dont le nom signi­fie "amour fra­ter­nel". William Penn ache­ta cette terre aux amé­rin­diens, au nom du roi d'Angleterre. L'ambition à l'origine de la fon­da­tion de cette ville fut la tolé­rance et l'action poli­tique de cette tolé­rance. Ville anti-escla­va­giste durant la révo­lu­tion.

Le poète cherche à tra­vers les rues de Philadelphie la Dame appa­rue en rêve, dont il entend sou­dain les pas, la Dame habillée avec le même man­teau gris que celui de ses songes : il était temps "de ris­quer tout par­mi les vivants". La parole cherche à chan­ter la figure soro­rale, et à s'unir par l'amour au silence. C'est un rêve, et ce rêve d'accorder la parole à la Dame néces­site de "tout reprendre", par désir de "par­tage".

Commerson est ici évo­qué, et avec lui la méta­phore de la navi­ga­tion et de la connais­sance des plantes.

Un tra­vail épous­tou­flant sur les temps, donc sur le Temps, rend contem­po­rain les buil­dings et le che­val, la loco­mo­tive et le "bief cha­ma­nique" des pre­miers algon­quins. Le poète, mon­té sur quel che­val, arpente les rues entou­rées de buil­dings. Les figures du rêve marchent dans la réa­li­té, le poète entend le bruit des pas et recon­nait la pré­sence à lui jadis don­née dans une nuit fer­vente. Il reçoit la pré­sence du mys­tère par delà le Temps. Le pré­sent, le pas­sé, le futur anté­rieur ins­crivent la parole du poète dans le XVIIème siècle, dans le XVIIIème , le XIXeme, le XXème, le XXIème. A lui de se dépa­touiller, lui qui a pour mis­sion de construire une mai­son de mots, avec l'enchevêtrement com­plexe des sym­boles et des impli­ca­tions de ce qui s'est appro­ché de lui. Il n'a que la parole humaine, que l'intelligence humaine, pour tra­duire tout ce que cela peut impli­quer. Et la limite de ses connais­sances, qui, ici, ne sont pas réduites. Jean Maison fait cor­res­pondre une ample vision à la minu­tie des élé­ments capables de la tra­duire. Tout est à sa place, chaque mot, chaque adjec­tif choi­si, chaque temps uti­li­sé rendent la gram­maire de ce poème presque impos­sible. Mais impos­sible n'est pas fran­çais et Jean Maison a bel et bien écrit dans la langue de Molière.

Et quelle langue. Rares sont les écri­vains capables aujourd'hui d'une telle élé­gance. Peu sont-ils à savoir manier le rythme marié au sens avec une telle aisance sym­pho­nique. Cette sym­pho­nie har­mo­nise les sen­ti­ments, les visions et la conscience d'un être en marche. Ainsi :

 

            "Il est temps. C'est bien de ce lieu dont on dis­pose. La méca­nique ani­mée sup­porte l'aléatoire, l'illusion des patiences, l'ébauche incré­dule qu'une main de cendres jette à l'échoppe du potier.

Galets per­cés, boules d'argile qui tournent telle une map­pe­monde et comptent plus sûre­ment qu'un sablier, ce qui nous éta­blit dans l'inconnu."

 

Ce poème de Jean Maison est pas­sé de l'invisible au visible, du silence à sa mélo­die mer­veilleuse. C'est un livre de recen­tre­ment pour les indi­vi­dus désaxés du pri­mor­dial que pro­duit la moder­ni­té néga­tive. La réa­li­té rap­por­tée ici par Jean Maison ne pou­vait l'être que par cette forme, par ce ton, par ce miracle d'écriture. L'ensemble est à l'identique du cœur vital entre­vu par une nuit ensom­meillée. Ce qui se joue par ce grand livre de poé­sie, c'est l'incarnation par la chair du Poème d'une réa­li­té invi­sible dési­reuse d'être la com­pagne des êtres. C'est un acte consi­dé­rable. Et tel­le­ment ico­no­claste qu'il s'établira sans heurts par­mi nous, aveugle qu'est notre socié­té avide de déca­lage cali­bré à la véri­table rébel­lion. Dans cet éta­blis­se­ment, les poètes construisent le monde, épau­lés par la vie aux aguets.

 

 

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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