> Patrice de La Tour du Pin, le poète de la Joie

Patrice de La Tour du Pin, le poète de la Joie

Par |2018-08-20T04:50:00+00:00 18 mai 2012|Catégories : Essais|

Il y a cent ans nais­sait l'immense poète Patrice de La Tour du Pin. A cette occa­sion Gallimard, qui vient éga­le­ment de fêter ses cent ans, publie une antho­lo­gie de poèmes choi­sis.
Pour intro­duire à l'œuvre de ce poète de génie, il faut citer les deux pre­miers vers de sa somp­tueuse Quête de Joie :

Tous les pays qui n'ont plus de légendes
Seront condam­nés à mou­rir de froid.

Le poète, en 1930, à moins de 20 ans, sait que quelque chose d'essentiel quitte le pays de l'homme. Cette perte, il la nomme "légende", c'est-à-dire, éty­mo­lo­gi­que­ment, "ce qui doit être lu" à l'aune de "la vie des saints". Ces faits mer­veilleux qui hissent l'âme d'un pays comme les cou­leurs sur les­quelles les regards d'un peuple convergent, ces légendes donc, tombent dans l'ignorance. Partant de ces deux vers fon­da­teurs, le poète va dérou­ler sa poé­tique gran­diose.

La pre­mière pierre de son épo­pée moderne se nomme La Quête de Joie. Ce titre ren­voie direc­te­ment à la Quête du Graal, c'est-à-dire à la recherche inté­rieure du vase qui recueilli le sang du Christ sur la croix, sang pro­cu­rant la vie éter­nelle à qui par­vient à le boire. La Tour du Pin, en nom­mant Joie le Graal, actua­lise les élé­ments de la matière de Bretagne et la puis­sance reli­gieuse leur étant atta­chée. Ce pre­mier livre compte une soixan­taine de poèmes. Il met en place une poé­tique de la vie inté­rieure, avec des élé­ments à la fron­tière du concret et de l'abstrait, des pay­sages du monde et du pay­sage du dedans. On y trouve une femme, des oiseaux, des anges, des marais, Ullin, per­son­ni­fi­ca­tion de la Raison. On y trouve les brumes du matin, les lacs per­lés de givre, les nuits peu­plées de pré­sence ani­male, le vent, la pluie, la figure du Christ. Ces élé­ments sont les sym­boles de lignes de forces inté­rieures, que le poète tente d'agencer pour dire sa propre ten­ta­tive de remon­ter à la source de ce qui sauve, c'est-à-dire à l'ordonnancement des phé­no­mènes avec les­quels l'homme doit com­po­ser pour entendre quelque chose du sens de l'existence, et atteindre à l'essence de celle-ci. Modèle de quête pour cha­cun, le poète, tou­te­fois, au sor­tir de cet ensemble, est for­cé d'avouer son échec. Face à l'époque pro­gres­siste, à la toute-puis­sance de la science, aux per­cées ratio­na­listes, le poète échoue à unir en lui ce qui est désas­sem­blé.

Mais cet échec conduit notre poète sur un che­min au plus long court. La Quête de Joie sera ain­si à la fon­da­tion d'une œuvre poé­tique que l'on peut qua­li­fier de grand-œuvre, et fon­du au cœur d'une parole dont l'unité ne cesse de sidé­rer par l'ampleur de son ambi­tion réa­li­sée.

La Tour du Pin reçoit la vision glo­bale de ce qui l'occupera sa vie durant. Une Somme de Poésie. En trois temps. Le jeu de l'homme en lui-même, Le Jeu de l'homme devant les autres, Le Jeu de l'homme devant Dieu.

Trois jeux, pour une Somme de Poésie dont le choix du nom ren­voie à la Somme de Saint-Tomas d'Aquin dont l'une des mis­sions fut de fondre dans le cor­pus chré­tien les apports aris­to­té­li­ciens qui œuvraient alors pour la supré­ma­tie de la rai­son sur la foi. La Tour du Pin indi­quait ain­si que l'époque contem­po­raine était sem­blable à celle qui s'était vue fas­ci­née par la ratio­na­li­té n'ayant pour seule mesure qu'elle-même, et qu'il s'agissait à nou­veau d'accueillir les réels pou­voirs de la science pour les mettre au ser­vice d'une foi dila­tée.

Ainsi La Somme de Poésie répond-t-elle aux exi­gences de son temps en ce qu'elle pro­pose un modèle d'univers, par la parole poé­tique, c'est-à-dire par la créa­tion d'un lan­gage s'efforçant de tra­duire pour les temps intel­lec­tuels, éco­no­miques, scien­ti­fiques, rela­ti­vistes, psy­cho­lo­giques, les réa­li­tés d'un Verbe qui l'aimante, et ce fai­sant elle actua­lise tout un pan, en risque de désué­tude, de la vie inté­rieure.

On ne peut, si l'on veut com­prendre l'apport fon­da­men­tal du poète au foyer de la parole, se dis­pen­ser de lire La Quête de Joie, préa­lable à la Somme de Poésie conçue comme une cathé­drale, gothique en ses débuts, romane en son final sculp­té d'épure. Cette poé­sie réaf­firme le chris­tia­nisme, en recen­trant le des­tin occi­den­tal sur son essence pre­mière, le sens de la grande aven­ture de l’homme. Elle tente de réor­ga­ni­ser le monde inté­rieur, et indique aux modernes que nous sommes le choix de vivre, plus fort que la peur. Ce que La Tour du Pin nous chante, c’est peut-être, en défi­ni­tive, le cou­rage de rede­ve­nir des saints.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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