> Etienne Orsini, “Gravure sur braise”

Etienne Orsini, “Gravure sur braise”

Par |2018-10-21T21:44:38+00:00 5 avril 2013|Catégories : Critiques|

 

Il y avait la gra­vure sur bois. Il y avait la gra­vure sur cuivre. Etienne Orsini invente la gra­vure sur braise. Il entaille l'incandescence, sculpte en creux la lumière et le résul­tat sont ces poèmes concis, inci­sifs, por­tant sur le papier la part de l'éblouissement et du feu.

Dans la pré­face de ce beau livre de poèmes, Michel Cazenave écrit : "Comme si le poète, devant un monde défi­ni­ti­ve­ment incom­pré­hen­sible, ne ces­sait de dire en sachant pour­tant que tout lan­gage est vain et que les mots dont il use ne sont jamais que des pis-aller qui tra­hissent for­cé­ment ce qu'il tente néan­moins d'exprimer." Dans une cer­taine per­cep­tion des choses, cette asser­tion est tout à fait vraie. Elle relègue néan­moins le pou­voir du dire, le sor­ti­lège de la parole, loin der­rière ses pré­ro­ga­tives réelles.

Car lorsque le poème est réus­si, lorsque le poème est abou­ti, nul ne peut lui enle­ver le pri­vi­lège d'agir au cœur de la vie du poète. La parole a ceci de natu­rel qu'elle appelle la voix du poète pour pas­ser à l'existence, en un cer­tain sens orga­ni­sé, ce qui modi­fie la parole, en même temps qu'en pas­sant à l'acte du poème le poème réa­li­sé modi­fie la réa­li­té du poète.

En ce sens, le lan­gage n'est jamais vain à l'échelle indi­vi­duelle. Reste à savoir si la puis­sance du poème passe à l'universel et touche la fibre humaine dans son ensemble, modi­fiant alors la parole par­ta­gée, le bien com­mun.

Ces poèmes d'Etienne Orsini tiennent des plus hauts modèles. Je ne sais si ce sont ses modèles à lui, Orsini le poète, mais il se meut là ou Antonio Porchia enten­dit ses Voix, là où Roberto Juarroz reçut sa Poésie ver­ti­cale.

Cette poé­sie lapi­daire relève de l'aphorisme, et de l'aphorisme conte­nant le contra­dic­toire, voire le para­doxe duquel elle se nour­rit pour por­ter la conscience au-delà du dire natu­rel.

 

 

Si demain a bien lieu
Aujourd'hui se trou­ve­ra-t-il
À nou­veau repor­té ?

 

Nous mar­chons sur les fron­tières de braise de la sur­na­ture, du lieu entre le monde com­mun, bali­sé, connu, et ce que le para­doxe du lan­gage peut ouvrir comme embra­sure don­nant sur le désir de jour conci­lié.

 

 

Mon corps de métal froid
Le brû­lot de mes yeux
Je suis un mira­dor
Dans la nuit des hommes
Je veille
Rien ne doit fil­trer
Dans un sens ou un autre
Car – je le sais –
L'échange devien­dra cor­ro­sion

 

Il y a bien pour­tant échange puisque les poèmes filtrent. De quelle cor­ro­sion s'agit-il dès lors ? De la cor­ro­sion des gra­vures. Depuis le creux qui filtre, le poème est échange dans une cor­ro­sion qui ajoute en enle­vant.

 

Si douée qu'après la taille
Son dia­mant
Ne pré­sen­tait plus qu'une seule face
 

Et encore :

 

Nous n'avions pas vu
Se désha­biller la jour­née
Ni le che­min tour­ner
Quand nous allions tout droit

 

Cette conci­sion, cette atten­tion à la pré­ci­sion du lan­gage hisse l'aphorisme au rang de poème méta­phy­sique. Ces poèmes sont des miroirs dans les­quels cha­cun peut contem­pler son propre visage et y voir les obs­curs des­seins uni­ver­sels quelque peu éclai­rés. Ils nous enseignent sur notre condi­tion et nous avivent.

Etienne Orsini est un grand ama­teur de poly­pho­nie corse, qu'il pra­tique en don­nant des réci­tals. Cette pra­tique rentre for­cé­ment en réson­nance avec sa manière de vivre le poème. Car le lan­gage est poly­pho­nique. Il est même poly­sé­mique et offre un étoi­le­ment d'entrelacs de signi­fiants se répon­dant à l'infini. Et fai­sant chœur. Le chœur des cœurs gra­vés chan­tant à l'unisson.

Là est le mys­tère com­mun que révèle en lettres de feu Etienne Orsini.

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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