> Demeure le veilleur de Gilles Baudry

Demeure le veilleur de Gilles Baudry

Par | 2018-01-06T16:07:57+00:00 25 septembre 2013|Catégories : Critiques, Gilles Baudry|

Ici, nous aimons Gilles Baudry. Pour Recours au Poème, Gilles Baudry est un poète des pro­fon­deurs. L'un des plus émi­nents. Et com­ment pour­rait-il en être autre­ment avec la vie que cet homme a choi­si de mener ? Une vie de prière. Une vie d'oraison. Concentrée sur l'essentiel de l'humain. Avec les règles que son appar­te­nance à l'ordre des Bénédictins lui offre, lui qui déploie son exis­tence intro­ver­tie dans l'Abbaye finis­té­rienne de Landevennec. Il y a la pau­vre­té. Dans les actes de tous les jours. Dans le tra­vail que mène ce moine des temps modernes. Il y a le silence, écou­té au plus pro­fond de son essence, et au cœur duquel le poète Baudry puise sa voix d'humilité et de cha­ri­té. Il y a la parole fra­ter­nelle.
Demeure le veilleur ajoute une tes­si­ture aérienne à l'œuvre incar­née du poète Gilles Baudry. Depuis quel lieu parle-t-il, ce moine reclu dans son Abbaye du bout du monde, pro­té­gée par une quié­tude sacra­men­telle que des errants du monde ordi­naire troublent de leur pas­sage pour y trou­ver la paix ? Depuis quel lieu, lui qui sait l'invitation du Christ à prier le Père par le simple Notre-Père ? Inutile d'ajouter des prières à celle trans­mise par Jésus lui-même : Dieu sait d'avance ce dont nous avons besoin. Aussi les poèmes de Baudry ne sont pas des prières. Il est dénué de cet orgueil.
Par sa parole, Baudry poète et Baudry moine atteste qu'en cet homme il n'y a qu'un seul indi­vi­du. Tout homme, tout homme de foi, cherche la source pre­mière. Il remonte le cou­rant. Et depuis le silence qui enve­loppe cet homme et qui emplit ce poète, c'est par une dis­ci­pline d'écoute de ses nuances qu'affleure en sa voix et par sa voix les sub­ti­li­tés gran­dioses de l'être. C'est une parole simple, riche et inépui­sable de sim­pli­ci­té, que le poète contem­pla­tif ramène à la sur­face de l'être, pour nous, les tra­vailleurs.
L'organisation médié­vale était tri­par­tite. Il y avait le cler­gé, c'est à dire ceux qui priaient pour le salut des deux autres ordres. Il y avait les pay­sans et arti­sans, qui tra­vaillaient pour nour­rir l'ensemble de la socié­té. Et il y avait les guer­riers, qui assu­raient sa défense. Avec toutes les méta­mor­phoses que le temps fit subir à cette orga­ni­sa­tion, il y a tou­jours les tra­vailleurs, c'est à dire l'ensemble du genre humain. Il y a tou­jours le cler­gé, mais sous la forme des intel­lec­tuels laïcs. Il y a tou­jours les guer­riers, qui demeurent, par le tru­che­ment de la confu­sion géné­ra­li­sée propre à notre temps, invi­sibles et cachés.
Gilles Baudry appar­tient aux guer­riers, aujourd'hui, en réa­li­té. Il ne l'a pas vou­lu. Peut-être ne l'entendrait-il d'ailleurs pas ain­si. Mais force est de consta­ter que l'absolu d'un moine dans une époque dé-spi­ri­tua­li­sée, où les attaques du nou­veau cler­gé laïc relèguent au néant les pra­tiques de la foi, par­ti­cipe d'une guerre entre les armées d'un maté­ria­lisme sans issu et celles d'une chance céleste pour les tra­vailleurs en déshé­rence que sont deve­nus les humains.
La parole de Baudry, dans sa pré­ci­sion et sa nudi­té, est une parole tran­chante. Elle saigne à vif les maux de nos psy­chismes décen­trés. Elle en cau­té­rise les plaies. Pourquoi, sinon, tant de gens se met­traient-ils à fré­quen­ter les Abbayes avec cette soif de recueille­ment et de conso­la­tion que leur vie réclame au plus pro­fond d'eux-mêmes ?
Depuis la séré­ni­té et la tran­quilli­té acquises par une vie régu­lière, le poète Baudry tranche et soigne. Le poète est un guer­rier. Un guer­rier de l'amour.

***

Sans autre soli­tude
que la fidé­li­té

demeure le veilleur
pen­ché sur l'horizon de la pro­messe

le ciel posé à même la pen­sée
larmes cou­leur de perles

goutte à goutte la lampe
dis­tille sa rosée

la page quitte sa voix blanche
et dans la nuit

la trans­pa­rente atteint
sa note la plus pure

***

Le livre de ma vie

quel ange de son aile
l'a pagi­né
et quels pas confon­dus
avec mes bat­te­ments de cœur ?

Proche au-delà

fais que jamais
ne se ter­nisse
l'or d'être seul
avec le Seul

***

Sourcier de mes propres sources, je creuse
en moi pro­fond
jusqu'à faire chan­ter
la cou­leur, le poème qui com­po­se­rait
des pay­sages sonores
l'énigme d'une voix sur­na­tu­relle
qui ferait res­pi­rer
d'autres pla­nètes que ce monde atone

Mais ce chant à plein temps
n'advient, Seigneur,
que dans la litur­gie des heures et des sai­sons
dans la secrète incan­ta­tion du Nom
le qua­tuor des évan­giles
auquel l'âme comme un jar­din
tout irri­gué
prête l'oreille la plus fine

 

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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