> Jean-Pierre Lemaire, Faire place

Jean-Pierre Lemaire, Faire place

Par | 2018-02-19T12:47:04+00:00 8 mars 2013|Catégories : Critiques|

Quel grand conten­te­ment que de pou­voir lire, en 2013, par la voix du poème, ceci :

 

Nous déam­bu­lons au milieu des ves­tiges
de la Rome impé­riale, Chrétienne et baroque,
dans l'attente du jour où nous redres­se­rons
notre corps usé

 

Notre culture, pro­fonde, à nous euro­péens, est dans ces vers ten­dus vers l'au-delà du voyage. Ouvrant ce livre de Jean-Pierre Lemaire, nous sommes en terre fami­lière. Il com­pose en fran­çais. Et si tout homme est à lui-même exi­lé en sa propre nais­sance ici-bas, cet exil s'appuie sur des points d'ancrage per­met­tant à tout indi­vi­du, par sa filia­tion propre, de navi­guer vers des terres où d'autres avant lui abor­dèrent hum­ble­ment, des terres soup­çon­nées aux­quelles on ne croit plus.
Dans ce livre de poèmes, il y a place, toute la place, pour quelques mots désac­cor­dés que l'accordeur de chant sait faire tin­ter de manière juste. Fidélité. Ange. Délivrance. Liturgique. Prier. Le chant com­mence à l'hiver et ses der­niers chœurs font écho au prin­temps. Le poète lance d'abord Un pont sur la mer, pre­mière des six par­ties qui com­posent ce livre, un pont comme un lien au-des­sus de l'immensité inson­dable. Il aborde aux terres des Derniers jours, lieu de toutes les magies poé­tiques, où les pou­voirs sur­na­tu­rels du lan­gage per­mettent à la conscience, à l'esprit, de gagner les rives clair­voyantes.

 

Le long des rideaux des­cendent
des colonnes de lumière
aux cha­pi­teaux invi­sibles.
Elles sup­portent la paix du jour
un dimanche matin,
la cor­niche du ciel au-des­sus des yeux ;
éclairent sur la table
le tra­vail inache­vé
d'un homme près de la retraite.

 

Quelle paix l’on trouve, en ces temps épi­lep­tiques et d'incertitudes, à lire ces vers pour aujourd'hui :

 

Jour après jour ta vie
devient un cloître
silen­cieux dans la ville.

 

Par un dia­logue peut-être secret avec la poé­tique de Jean Grosjean, Jean-Pierre Lemaire, après ces Derniers jours place les Mystères lumi­neux et Le prin­temps des hommes au cœur de son livre, comme en un ter­reau régu­lier sur lequel poussent tous les temps ordi­naires. Pourquoi Grosjean ? Car Grosjean, comme nul avant lui, trou­va une voie poé­tique dans le récit. Il fit par­ler Le Messie après sa résur­rec­tion, il évo­qua Adam et Eve, Elie, Samuel et Jean-Pierre Lemaire, comme une ins­pi­ra­tion héri­tière, évoque Zachée et Simon de Cyrène en des poèmes qui nous les rendent abso­lu­ment contem­po­rains. Les morts ne sont jamais morts. Ils vivent dans nos rêves. Ils vivent dans nos poèmes. Et si leur pré­sence habite cer­tains des écrits d'aujourd'hui, c'est qu'ils visitent par des voies incon­ce­vables les esprits vivants.

Après l'humus régu­lier du prin­temps des hommes vien­dra Les nou­veaux venus, et c'est avec une grâce sub­tile accor­dée aux êtres et aux petites choses fami­lières aux­quelles on ne prête plus atten­tion que Lemaire chante la vie ici et main­te­nant, en ses détails quo­ti­diens subli­més par l'œil sachant sou­le­ver le voile.

C'est un grand livre de poèmes que nous donne Jean-Pierre Lemaire, atten­tif aux pro­diges que nous offre la vie quand bien même nous sommes cer­tains d'y connaitre souf­france et dou­leur. Avec une déli­ca­tesse por­tée par une convic­tion inté­rieure dis­crète, il conjure l'esprit néga­tif de notre époque pour sug­gé­rer les lignes de forces que le monde moderne nous demande d'abandonner. Pour preuve ces der­niers vers, se pas­sant de tout com­men­taire :

 

On ne sait pas le temps qu'il faut en cette vie
et dans l'autre monde où l'on devient meilleur
pour apprendre comme eux le can­tique nou­veau.
A l'écoute des saints qui en ont connu
dès ici-bas la mesure et la clef
nous nous tai­rons long­temps avant de chan­ter.

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

Sommaires