Christophe Dauphin, mer­ci d’ac­cepter cet entre­tien pour Recours au Poème. Vous êtes né en 1968, vous dirigez la revue Les Hommes sans Épaules, avez pub­lié une quin­zaine de livres de poèmes, mais aus­si autant d’essais sur la poésie et sur l’art mod­erne, ain­si que trois antholo­gies ; vous êtes égale­ment secré­taire général de l’Académie Mal­lar­mé. Tout cela fait de vous un acteur avisé, dou­blé d’un obser­va­teur, du monde poé­tique. Quel est, aujour­d’hui, l’é­tat des lieux de la poésie en France ?

Si l’on s’en tient aux chiffres, on peut estimer qu’il existe plus de sept cents édi­teurs et revues spé­cial­isés, qui, pré­cisons-le, tra­vail­lent très sou­vent bénév­ole­ment et por­tent la qua­si-total­ité de la créa­tion poé­tique con­tem­po­raine en France. Cent mille per­son­nes écriraient (sans for­cé­ment en pub­li­er) ce qu’on peut con­sid­ér­er comme des textes poé­tiques. Selon le Syn­di­cat nation­al de l’édition,  plus de 600 recueils parais­sent chaque année. Le tirage moyen d’un livre de poèmes, comme d’une revue, oscille entre 100 et 300 exem­plaires. Cer­tains ou cer­taines, plus rares, atteignent un tirage de 500, voire de 1.000 exem­plaires. Ajou­tons que la poésie est soutenue par toutes sortes de bours­es et d’aides à la pub­li­ca­tion, privées ou publiques, nationales et/ou régionales. En 2013, le Cen­tre nation­al du Livre a sub­ven­tion­né 13 revues de poésie à hau­teur de 27.000 €, ain­si que 55 édi­teurs pour 127 livres de poésie, pour 209.000 €. Com­ment ces aides sont elles attribuées et à qui ? Sou­vent aux mêmes et pas tou­jours au mérite, c’est le moins que l’on puisse dire. Il existe aus­si des rési­dences d’écrivains, des Mai­son de la poésie et autres officines, qui ressem­blent plus en fait (du moins pour cer­taines) à des bas­tions pour ini­tiés qu’à des espaces ouverts aux poètes ; lesquels, nous dit-on, ne mobilisent pas, alors que les fes­ti­vals et man­i­fes­ta­tions poé­tiques se mul­ti­plient, pour le meilleur comme pour le pire il est vrai, à tra­vers le pays.

Nous pour­rions donc dire benoite­ment que la créa­tion poé­tique se porte bien en France, mais la cru­auté des chiffres (pour évo­quer la poésie et le théâtre mis ensem­ble) ne laisse plan­er aucun doute : 0.4 % des livres ven­dus, 0.2% du chiffre d’affaires du secteur du livre, et 1% du lec­torat total, ce qui nous remet en mémoire ce con­stat que Georges Mounin fai­sait voilà plus de cinquante ans : « Il y a rarement eu autant de gens pour écrire cette chose que per­son­ne ne lit. » Heureuse­ment, l’avènement de l’impression numérique (util­isée avec sou­p­lesse pour l’impression à la demande et les courts tirages) et d’internet (édi­to­r­i­al, dif­fu­sion et vente)  a qua­si­ment sauvé le petit monde de la poésie (revues et édi­teurs), certes, en état de survie per­ma­nent. Rap­pelons qu’une dif­fu­sion et une dis­tri­b­u­tion en librairie impose d’avoir recours, non pas au poème !…, mais aux ser­vices d’un dis­trib­u­teur (autant dire un « ogre », pour un micro-édi­teur) dont les presta­tions représen­tent 60% du prix de vente HT du livre. Ce dis­trib­u­teur impose en out­re à l’éditeur un pro­gramme édi­to­r­i­al prévi­sion­nel, avec un nom­bre de titres (10 à 12  au min­i­mum) et un tirage imposés (800 à 1.000 exem­plaire par titre en général). Peu d’éditeurs spé­cial­isés peu­vent se per­me­t­tre cela.

Que la poésie cir­cule lente­ment et dif­fi­cile­ment, c’est une évi­dence, mais elle cir­cule et rien ne sem­ble pou­voir l’arrêter. Hier, comme aujourd’hui et ce sera encore le cas demain, on con­tin­ue à par­ler et à lire bien des poètes, alors que l’on a oublié toute une pléthore de prix Goncourt, Renau­dot et autres. Les mots du poète restent debout et marchent à nos côtés. Le poète met des vit­a­mines dans l’existence. C’est pour cela qu’il ne meurt pas tout à fait.

Après avoir dit cela, il faut égale­ment par­ler de la présence et de la vis­i­bil­ité de la poésie sur la place publique et notam­ment dans les médias. Le sujet énerve et frus­tre plus d’un poète. Et pour­tant, il n’y a rien à en atten­dre. Les médias (excep­tion faite de l’hebdo le 1, qui pub­lie un poème en pleine page à chaque livrai­son), y com­pris et surtout ceux dits « lit­téraires », n’accordent qua­si­ment aucune place aux poètes. Nous le savons et cela ne chang­era pas. Faut-il s’en lamenter ? Ce n’est pas mon avis. La poésie n’est pas sol­u­ble dans le mer­can­til­isme. Aucun média n’a le désir, la volon­té et surtout la com­pé­tence pour par­ler de la poésie ; et si cela avait lieu, on imag­ine pour l’avoir déjà vu dans la presse comme plus rarement à la TV, la cat­a­stro­phe que ce serait. Nous avons pu le véri­fi­er en 2011, lors de l’attribution du prix Nobel de lit­téra­ture au Sué­dois Tomas Tranströmer. L’accueil des médias français fut élo­quent : les uns se con­tentant de repro­duire le com­mu­niqué de l’AFP ; les autres, ajoutant à l’incompétence le mépris, pour cet « obscur et insignifi­ant poète » ; ce que Tranströmer n’est pas, évidem­ment. On se sou­vient aus­si de Denis Roche, ancien chef de file de la poésie ger­manopra­tine telqueliste, affir­mant que lorsqu’il lisait Tomas Tranströmer, les bras lui en tombaient, parce qu’il le trou­vait affligeant. Pour Roche, la poésie est défini­tive­ment aux arrêts, obsolète ! Les gens con­tin­u­ent à en écrire cepen­dant. « Ça doit être ras­sur­ant, et joli, comme de met­tre des pâquerettes sur son bal­con », con­clu­ait Denis Roche, qui est bien celui qui a rassem­blé les bribes de son « aven­ture poé­tique », sous le titre de La poésie est inad­mis­si­ble. Sans doute voulait-il dire : Ma poésie est inad­mis­si­ble ; et il en a tiré la leçon qui s’imposait : le silence ! Mais d’autres épigones, plus pâles encore, sont apparus depuis, qui se sont réfugiés dans la per­for­mance (quelle orig­i­nal­ité !..) et dans le chara­bia théori­co-théorique, pour mieux mas­quer leurs carences poé­tiques ; adeptes des jeux de mots, de typogra­phie et de plats mal réchauf­fés, qui se sont auto­proclamés « poètes d’avant-garde » (une pre­mière dans l’Histoire !, à moins qu’il ne s’agisse de l’avant-garde des sub­ven­tions publiques et des effets de manche ?), pour n’être en fin de compte qu’une arrière-garde de plus, adepte du jeu formel sans con­séquence, que nous pou­vons situer au même niveau que celui de la Société des Poètes Français. N’est pas André Bre­ton, Tris­tan Tzara, Kurt Schwit­ters, Raoul Haus­mann ou Alex­eï Kroutchenykh, qui veut !

La poésie française d’aujourd’hui n’est pas du tout com­pacte. Elle est morcelée et fort var­iée. Plusieurs ten­dances, actuelle­ment, se font jour, comme le regret­té et excel­lent poète, cri­tique et ani­ma­teur que fut Michel Héroult, l’a perçu : « la poésie du quo­ti­di­en », « la poésie de l’émotion et/ou émo­tiviste », « la poésie néo-sur­réal­iste », « la poésie sociale et/ou poli­tique », la « poésie mys­tique », la « poésie min­i­mal­iste et/ou philosophique », la « poésie néo-clas­sique » et ce que nous appelons la « nov-Poésie », dont nous venons de par­ler. En règle générale, la poésie con­tem­po­raine témoigne de l’homme. Cer­tains le font en haut d’une tour, d’autres au fond d’une cave mais, tou­jours, c’est de l’homme dont il s’agit. En tout cas bien plus de l’homme que des dieux. Cer­tains appuient cette recherche vers le bas ou vers le haut. Diver­sité, il y a. Et s’il y a indé­ni­able­ment de très bons poètes en France, on ne doit pas per­dre de vue que le poème lorsqu’il donne dans un excès de for­mal­isme, de cul­ture ou de sen­si­b­lerie, ne peut que se trans­former en un vain bibelot. L’objet lan­gagi­er n’est pas un poème, c’est un objet lan­gagi­er. La poésie c’est l’être et non le paraître. La poésie est un vivre et non un dire. Octavio Paz, qui était très préoc­cupé par la notion de moder­nité, m’a dit un jour que chaque époque s’identifiait avec une vision du temps et que le passé n’était pas meilleur que le présent. C’est-à-dire que la per­fec­tion n’était pas der­rière nous, mais devant. Ce n’était pas un par­adis déserté, mais un ter­ri­toire, une ville, qu’il nous fal­lait bâtir. Paz m’a égale­ment dit que la poésie qui se pro­fi­lait, cher­chait le point d’intersection des temps, le point de con­ver­gence. Ce point, d’après lui, nous dit qu’entre le passé bigar­ré et le futur dépe­u­plé, la poésie est le présent. Gageons qu’il ait raison.

Rien de nou­veau. Ce qui l’est, en revanche, c’est d’assister para­doxale­ment aujourd’hui en France, comme l’a écrit Mar­tin Rueff, à un étrange phénomène : non seule­ment le nom poésie dont l’adjectif poé­tique est tiré n’est plus con­sid­éré comme son por­teur naturel, mais encore on va jusqu’à dénier aux poètes la poésie qu’on prête aux non-poètes. Les exem­ples ne man­quent pas. Pour encenser tel livre de prose, telle chan­son, tel chanteur, nom­breux sont les médias, les per­son­nes, qui n’hésitent pas à les qual­i­fi­er de « poé­tiques », bien que la poésie soit absente de leurs édi­to­ri­aux. On sait par ailleurs l’emploi aber­rant que cer­tains font du mot « sur­réal­isme ». Ce n’est pas la poésie-des-poètes qui intéresse, mais la poésie-des-non-poètes ou plutôt la non-poésie-des-non-poètes. Pour les médias, la poésie-des-poètes est un vide économique, sans pub­lic (ce qui est faux) ; un genre dont ils se moquent, ne par­lent jamais (sauf pour citer pom­peuse­ment Baude­laire, Rim­baud ou Char), et auquel ils ne com­pren­nent rien. Il en va tout autrement avec la non-poésie-des-non-poètes, comme en témoigne le raz-de-marée médi­a­tique dévas­ta­teur de bêtise d’avril 2013. L’insondable bêtise des médias et de ceux qui les écoutent bouche bée (et pas seule­ment en art ou en lit­téra­ture), a en effet atteint son parox­ysme avec la paru­tion d’un livre de « poèmes » de Michel Houelle­becq, le chef de gare du roman de gare français : Con­fig­u­ra­tion du dernier rivage. D’emblée, ce fut « l’évènement de l’année », le livre dont tout le monde se mit à par­ler dans les rédac­tions comme dans les salons feu­trés, sur les plateaux de télévi­sion, à la radio, où l’on décla­ma ses « poèmes » en direct à l’antenne, tout en le con­grat­u­lant obséquieuse­ment. On n’avait jamais vu un tel ram­dam autour de la paru­tion d’un « livre de poèmes », qui fit même la une du jour­nal Libéra­tion, tout en étant, il faut bien le dire, un livre d’une très grande médiocrité.

 

La sit­u­a­tion que vous décrivez, vous qui sem­blez être un voyageur, la percevez-vous dif­férem­ment dans le monde ?

La poésie est partout chez elle. Il n’existe pas de peu­ple sans poésie. Voilà sans doute ce qui con­stitue le car­ac­tère uni­versel et indé­pass­able de la poésie par rap­port à d’autres formes d’expression. On peut remon­ter l’Histoire. Chaque com­mu­nauté humaine a util­isé le lan­gage d’une façon par­ti­c­ulière, que nous pou­vons appel­er : poésie. La poésie est d’une diver­si­fi­ca­tion extrême telle qu’une déf­i­ni­tion pré­cise ne peut-être que réduc­trice. Chaque peu­ple a sa poésie. Je suis inter­na­tion­al­iste. Aus­si, toutes les poésies m’interpellent et les peu­ples qu’elles por­tent aus­si. Et c’est pré­cisé­ment par les poètes que l’on arrive aux peu­ples. Lorsque l’on aura dit qu’en Corée du Sud, par exem­ple, les poètes sont lus mas­sive­ment, pub­liées dans les quo­ti­di­ens, on mesur­era la dif­férence par rap­port à la France. La poésie est aujourd’hui peut-être autrement plus vivante et plus créa­tive, ou du moins plus vitale que lit­téraire, en Amérique du Sud, en Amérique Cen­trale, au Québec, le pays du grand Miron, ou plus proche de nous, dans les Balka­ns, en Europe de l’Est et jusqu’en Pales­tine, dans les ter­ri­toires occupés. Le monde com­mence et la poésie d’aujourd’hui aus­si une fois franchies les fron­tières de la muséo­gra­phie française. Il ne faut pas se repli­er mais se dépli­er. C’est ce que nous faisons. Et je suis vrai­ment con­tent de voir à quel point, par exem­ple, le site des Hommes sans Épaules est de plus en plus con­sulté à l’étranger et pas seule­ment par les fran­coph­o­nes. Les échanges sont très rich­es. Nous recevons de plus en plus de textes et de cor­re­spon­dances de l’étranger, qui représente à plus de 30% de nos ventes de revues et de livres.

 

 

En plus d’être poète, vous êtes aus­si — par­don­nez ce rac­cour­ci — un théoricien puisque vous prônez, en matière poé­tique, l’é­mo­tivisme. Pou­vez-vous nous expli­quer cette notion ?

Le temps n’est plus, je pense, à l’esprit uni­latéral et étroit des ten­ta­tives séparées. Par­tis de l’exploration par­cel­laire de ma sen­si­bil­ité, j’en suis arrivé à l’émotivisme, qui est une syn­thèse mod­erne et d’ouverture des courants et mou­ve­ments révo­lu­tion­naires que sont la Poésie pour vivre et le Sur­réal­isme, qui, depuis son orig­ine jusqu’à son ultime aboutisse­ment, a été une prospec­tion con­tin­ue de l’état de rêve (comme de l’émotion, pour l’émotivisme), afin d’en décou­vrir les véri­ta­bles lim­ites, beau­coup trop floues à tra­vers la lit­téra­ture, et trop restreintes à tra­vers la psy­cholo­gie. Par­tant de con­sid­éra­tions sur « le peu de réal­ité », le sur­réal­isme a prou­vé élo­quem­ment que la seule manière de libér­er l’homme des con­traintes idéologiques, d’assurer à l’esprit des con­quêtes inépuis­ables, était d’agrandir l’état de rêve, d’en pré­cis­er les prérog­a­tives, et de don­ner un plein effet réel à tout ce qui éman­erait de cette source imaginaire.

J’ai adop­té ce terme d’émotivisme en hom­mage à Jean Bre­ton et Guy Cham­bel­land, pour qui le poète est un être orig­i­nal, doté d’une sen­si­bil­ité pro­pre. Une hyper­sen­si­bil­ité. « En ce qui me con­cerne, a‑t-il écrit, si j’avais dû créer un « isme », j’aurais créé l’émotivisme ! », avant que Jean Bre­ton ne le reprenne à son tour en décrivant les luttes intestines du milieu poé­tique des années 1960–1965 : « L’histoire lit­téraire regroupera peut-être sous la ban­nière de l’émotivisme les poètes qui, alors, dans des revues sans lecteurs et des recueils peu répan­dus, refusèrent de voir la vie affec­tive enter­rée sous les sup­pu­ta­tions lin­guis­tiques et le chlo­ro­forme pseu­do-philosophique et, au con­traire, enrichirent l’intimisme. »

L’émotivisme n’est évidem­ment pas un mou­ve­ment comme le fut le sur­réal­isme, mais un courant comme le fut Poésie pour vivre, une atti­tude devant la vie, une con­cep­tion du vivre qui ne saurait être détachée de l’existence du poète, car la créa­tion est un mou­ve­ment de l’intérieur à l’extérieur et non pas de l’extérieur sur la façade. L’émotivisme relève d’un seul principe : la lib­erté de l’être sensible.

J’appelle poésie émo­tiviste toute créa­tion vécue et ressen­tie vitale­ment dans les sur­pris­es, les soubre­sauts et par­fois les râles de l’aventure intérieure, et qui invite à une explo­sion de la sen­si­bil­ité dans « l’ici et main­tenant », en créant un lien entre tous ceux qui se con­fient, tripes et âmes, pour ten­ter de faire bas­culer la vie dans le poème, avec cette sorte d’abandon qui doit prélud­er à une nou­velle inven­tion de l’être, la dimen­sion sen­si­ble scel­lant le socle de la poésie enten­due comme chant profond.

L’émotivisme est un art de vivre et de penser en poésie, car une œuvre est nulle si elle n’est qu’un diver­tisse­ment et si elle ne joue pas, pour celui qui la met en ques­tion, un rôle prépondérant dans la vie. Com­prenons bien que la poésie est unique­ment en l’homme et c’est ce dernier qui en charge les choses, en s’en ser­vant pour s’exprimer. L’émotion est le ver­sant affec­tif de cette rela­tion au monde qui est con­sti­tu­tive de l’expérience poé­tique. Mais plus encore que l’horizon, l’émotion échappe à la représen­ta­tion, et ne peut pren­dre forme qu’en investis­sant une matière, qui est à la fois celle du corps, celle du monde et celle des mots.

L’émotivisme ne s’incarne, ni dans une école, ni dans un sys­tème, ni dans un mou­ve­ment idéologique, mais dans groupe infi­ni, Car, je ne crois plus au grand mou­ve­ment, mais bien davan­tage à la notion de courant ; un courant porté par un groupe infi­ni, à l’instar de ce qu’a mis en pra­tique Sarane Alexan­dri­an, dès sa sor­tie du groupe sur­réal­iste en 1949. Un groupe infi­ni, c’est tout le con­traire d’une coterie ou d’une chapelle ; c’est un mode de rassem­ble­ment des plus mod­ernes qui com­bat l’esprit sec­taire, l’esprit de par­ti, expres­sions de l’esclavage idéologique, en leur sub­sti­tu­ant l’esprit de curiosité uni­verselle, l’assentiment méthodique à ce qui est intéres­sant dans tout, au nom de la lib­erté de penser. Un groupe infi­ni, et c’est ain­si que je conçois l’émotivisme, n’a pas de dirigeant priv­ilégié, mais des meneurs de jeux prenant tour à tour des initiatives.

 

 

À 20 ans, vous écriv­iez le poème Malik Oussékine. 30 ans plus tard, com­ment a évolué votre vision de la poésie ?

Ma poésie était, est et demeure vouée à l’inquiétude, à la fêlure de vivre, la con­fronta­tion du rêve et de la réal­ité, de mon monde intérieur avec le monde extérieur. En ce sens, je ne suis jamais seul : mille liens se créent d’utilité, de frayeur, de joie, de cha­grin, de dépit, de colère, de goût, de son, de couleur qui m’unit à toutes et à tous. Je joins mes peines, mes espoirs. J’y ajoute un rythme, celui de mon sang. J’ordonne ce tout par rap­port à moi, je me mets à une cer­taine place dans cet ordre : je m’y enferme, je ne m’en exclus pas. J’ordonne mon univers, où tout m’entretient de moi et de tout. Mon émo­tivisme est une morale, une manière d’être et de vivre, dans la mesure où il est le fil con­duc­teur de l’homme en prise directe avec ses émo­tions : le déchire­ment de l’être dans l’être, rap­port à soi, à autrui, au monde. C’est ce que j’écris. C’est ce qui me fait écrire.

 

 

Dans un numéro récent de la revue « NUNC » (n°31, revue Orante), Pier­rick de Cher­mont vous décrit comme por­teur d’une “révolte noire, frater­nelle et con­quérante” et comme voulant “en découdre”. De quoi voulez-vous découdre par le poème ?

La révolte con­tre l’injustice ne s’arrête jamais, de même, la recherche du bon­heur. La recherche du bon­heur, c’est la recherche de l’amour et de la lib­erté. Elle s’accorde avec la révolte con­tre l’injustice, mais elle la pro­duit néces­saire­ment. La révolte risque de ne pas trou­ver de fin, comme l’a écrit Stanis­las Rodan­s­ki, car elle a ses mobiles et même son mobile. Elle se recherche au cœur de l’insupportable pour don­ner au monde un accès à l’élévation. Le poète ne par­le que pour mieux dénud­er les êtres et les choses qui l’entourent, que pour mieux s’écorcher aux aspérités de la réal­ité ; vivre se val­orise par le devoir de lut­ter, cha­cun selon ses moyens, con­tre l’injustice et l’oppression. La poésie est une aven­ture du lan­gage, une affaire vaste­ment humaine ; une appréhen­sion du monde, mais avant tout, un arrache­ment intérieur, l’essence même de celui qui s’exprime. Avant de naître des mots, la poésie est vécue, elle naît d’une sit­u­a­tion humaine (con­sciente ou incon­sciente), que les mots accom­pa­g­nent. La poésie est reliée au sen­si­ble. Chaque poète réin­vente le monde qu’il a en lui.

 

 

Comme la majorité des poètes d’au­jour­d’hui, vous avez un tra­vail, ali­men­taire. Vous sortez masqué en quelque sorte. Vous com­posez donc votre poésie dans le feu de l’ac­tion. Com­ment nais­sent les poèmes en vous et com­ment par­venez-vous, dans ces con­di­tions, à les composer ?

Je suis disponible 24 h sur 24, au quo­ti­di­en, aux émo­tions, aux ren­con­tres, que j’absorbe. Le poème peut jail­lir à n’importe quel moment. Immé­di­ate­ment comme au terme d’une longue ges­ta­tion. Il m’arrive, tout comme le regret­té Yves Mar­tin, de le mémoris­er et de le porter longtemps en moi, avant de la couch­er sur le papi­er. Je ne tra­vaille pas avec un mètre clas­sique, mais avec mes pro­pres impul­sions nerveuses, mes pro­pres impul­sions ryth­miques, pour crev­er les innom­brables parois des mys­tères qui m’entourent, sans réel souci d’esthétisme, et en enne­mi de tout con­formisme. Il n’est pas ques­tion de « faire joli », mais au con­traire, d’afficher, dans le domaine de l’écriture, la plus impétueuse lib­erté. Aucun mot, aucun vocab­u­laire n’est inter­dit. Au cœur du poème on doit trou­ver l’émotion, la tripe et l’homme, car, c’est bien la dimen­sion sen­si­ble et exis­ten­tielle qui provoque l’émergence du poème, lequel n’agit pas pour moi comme un amuse­ment, un passe-temps, un exer­ci­ce. La poésie n’est rien si elle n’engage pas la vie entière ; la poésie (sa lec­ture, son écri­t­ure) fait vivre, aide à vivre, vous révèle à vous-même, à autrui, au monde, et… change votre vie. Plus on est capa­ble d’exprimer et d’extérioriser ses émo­tions dans des actes, plus on devient nour­ris­sant pour les autres, parce que nous leur com­mu­niquons des choses qui sont impor­tantes pour nous. Ce que nous vivons importe ou con­cerne sou­vent l’autre. Car, si la poésie, comme me l’a dit Jean Rous­selot, ne nous par­lait que d’elle-même, elle n’aurait pas grand intérêt pour les hommes, à qui elle est aus­si sûre­ment des­tinée qu’elle leur est redev­able. Aus­si bien le poète par­ticipe-t-il à leur admirable tra­vail en fon­dant des empires de lan­gage avec les matériaux–lexiques qu’ils lui ont fournis.

 

Vous avez con­nu un grand poète en la per­son­ne de Jean Rous­selot et vous venez, aux édi­tions Rafael de Sur­tis, de lui con­sacr­er un livre, Jean Rous­selot, le poète qui n’a pas oublié d’être. Pourquoi lire Rous­selot aujourd’hui ?

Jean Rous­selot était un homme d’une enver­gure rare et son œuvre le reflète. Il demeure un mod­èle, un exem­ple, par cette capac­ité hors-norme à mêler étroite­ment la vie et la poésie. Jean Rous­selot, mon ami, le poète, ce héros ; comme l’a écrit Georges Mounin : « On ne se demande même pas si c’est un grand poète. Mais c’est un poète, et c’est quelqu’un. »

Pourquoi lire Rous­selot aujourd’hui ? C’est le pro­pos du livre que vous évo­quez et que j’ai écrit pour le cen­te­naire de sa nais­sance, au nom de notre ami­tié certes, mais aus­si au nom de ce que Jean Rous­selot a représen­té et représente encore. Ce livre est qua­si­ment un man­i­feste qui dit en sub­stance : « voilà ce qu’est un poète, une vie de poète ! » Comme nous sommes loin ici des fab­ri­cants d’objets de lan­gage à des­ti­na­tion d’un lan­gage sans objet, autant dire le mépris absolu du « chant » et du con­tact avec les frères humains.

Orphe­lin, élevé dans une mis­ère vrai­ment noire, Jean Rous­selot est devenu l’un des plus grands poètes de sa généra­tion, un homme qui n’a pas oublié de vivre et qui a tou­jours mis sa vie en jeu, et pas seule­ment dans le poème, si l’on pense à ses pris­es de posi­tion, à ses engage­ments, sa vie durant, y com­pris durant l’Occupation face aux vichystes et aux alle­mands. Son œuvre est imagée, rude, vir­ile, parsemée de mots du jour et de for­mules famil­ières comme pour ne pas trahir un vécu dif­fi­cile et com­bat­tif. Elle s’étend sur près de soix­ante-dix ans, avec plus de cent trente vol­umes à son act­if : des livres de poèmes, des romans, des con­tes, des nou­velles, des biogra­phies, des essais, mai aus­si une quan­tité innom­brable de notes et d’articles en revues et dans la presse, ain­si que des tra­duc­tions et des pièces radiophoniques.

Jean Rous­selot, homme de mots, homme de l’être, aura pénétré dans les forêts intérieures de l’homme comme bien peu l’auront fait, avec autant d’engagement et de sincérité. C’est qu’il ne s’est jamais livré à la com­plai­sance de faire du Rous­selot à tour de bras. Son œuvre a évité tous les pon­cifs. Il a au con­traire sou­vent rompu avec lui-même, quitte à dépiter la cri­tique, soit pour retourn­er à « ses vom­isse­ments », soit pour « chercher de nou­velles nour­ri­t­ures. » Alors, comme l’a dit Guy Cham­bel­land : « À pra­ti­quer l’honnêteté d’écriture de Jean Rous­selot, que reste-t-il d’un Denis Roche ? »

 

 

Quels sont vos com­pagnons en matière poé­tique, et pour quelles raisons ?

Je vous épargne la liste des grands aînés de Rute­beuf et Vil­lon à André Bre­ton. Si je dois citer des poètes vivants, là aus­si, nous n’en finirons pas, car cela en représente des noms. Alors, je répondrai : toutes celles et tous ceux, connu(e)s et inconnu(e)s, qui, dans leur diver­sité, ont pub­lié (533 noms à ce jour, rien que pour la troisième série), pub­lient et pub­lieront dans Les Hommes sans Épaules, et pas seule­ment les poètes sur­réal­istes et/ou de l’émotion, assumés ; parce que ceux-là, à quelques excep­tions près, assu­ment l’homme-même, quo­ti­di­en, nous dit Cham­bel­land. L’homme et ses lim­ites. C’est-à-dire, à l’opposé exact du cul­turel-con­ven­tion, le trag­ique – l’impossibilité de trich­er – ce trag­ique qui con­stitue peut-être la plus pro­fonde dimen­sion de la poésie. Leur style est évidem­ment à la mesure de cette sit­u­a­tion trag­ique : dépouil­lé d’artifices, décapé jusqu’au mus­cle, à l’os ; il ne sert guère qu’à com­mu­ni­quer l’homme à l’homme, avec une économie de voca­bles qui fait toute sa dif­férence d’avec la prose.

 

 

Vous vous réclamez, en matière poé­tique, de la pro­fondeur. Que met­tez-vous der­rière ce mot ?

Face à moi-même, face à autrui, face au monde, face à mon poème, je suis tou­jours face à un abîme ; un abîme que je suis, que nous sommes et ne cesserons jamais d’être. Je résiste dans la fêlure. Mon rap­port au lan­gage, à mes émo­tions, me ren­voie de plein fou­et au rap­port que j’entretiens avec le monde, à ren­fort de mots coups de poing, de mots coups de sang, pour exis­ter. Pour moi, il n’existe pas un espace sans com­bat. Pas un atome sans cri. Mais seule­ment, à bout por­tant : le lan­gage, l’émotion, le rêve, la réal­ité, le mot coup de tête. Plus loin que la mêlée des images, plus loin que l’écume de la phrase, j’aspire à descen­dre dans les boues col­orées de l’homme.

 

 

Dans le monde d’au­jour­d’hui, il y a les écon­o­mistes, les financiers, les écrivains de romans, les intel­lectuels, les sci­en­tifiques, les sportifs, les poli­tiques, les jour­nal­istes… Le poète, absent de tout ce bou­quet, porte-t-il une con­nais­sance du monde ?

Vivre et écrire de la poésie, c’est vouloir se fouiller, plaider pour soi-même, ren­con­tr­er autrui au plus pro­fond, donc com­mu­ni­quer, dénon­cer aus­si les alié­na­tions, laver le vocab­u­laire, pro­mou­voir en rêve des gestes qui devien­dront un jour des actes. Alors, certes, tout cela n’est pas facile à vivre et à écrire, car le poète est un exclu. Il est tenu à l’écart, con­for­mé­ment à la morale pla­toni­ci­enne. Cela ne remonte pas à hier. Il faut bien dire cette soli­tude, ce désar­roi, ce dés­espoir, qui entourent le poète. Il n’est pas facile de vivre dans la peau d’un poète, qui doit exis­ter en face de gens qui nient pure­ment et sim­ple­ment son exis­tence. Mais aus­si en face de gens qui atten­dent tout de lui. Alors, ce n’est peut-être pas grand-chose la poésie, mais pour cer­tains, ce « pas grand-chose » est tout. Je ne veux surtout pas généralis­er ou faire du mis­éra­bil­isme, mais je n’oublie pas les « mouroirs » d’Yves Mar­tin, ni ceux de Guy Cham­bel­land. L’appartement-assommoir dans lequel vivait Claude de Burine. Lors de sa cré­ma­tion au Mont-Valérien, nous étions deux à être présent, son com­pagnon et moi. Thérèse Plantier, dont Les Hommes sans Épaules furent les seuls à sig­naler la mort et à saluer son œuvre. Alain Morin, dont per­son­ne n’avait même de por­trait pho­to, ni ne con­nais­sait la date de sa mort. Et pour­tant quelle pro­fondeur et quelle grandeur chez tous ceux-là ! Ils m’ont aidé, ils m’aident encore à vivre, avec bien d’autres. Que de com­bats et de corps-à-corps avec la vie, avec la mort, avec le lan­gage. Des abîmes insond­ables, mais aus­si des isthmes de lumière. Du cristal. Non, ce n’est pas facile d’être un poète. Il faut avoir gag­né cela par la douleur et s’accrocher. Alors exclu le poète, oui, mais a con­trario, le poète, aujourd’hui a, tout en se lamen­tant sur son sort, ten­dance à s’en con­tenter. Cer­tains, me dirait Alain Bre­ton, « sont trop mal­heureux » pour agir autrement. Oui, mais les autres ? J’ai encore tout récem­ment été aba­sour­di par les poètes, lors de cette ter­ri­ble pre­mière semaine de jan­vi­er 2015, après l’assassinat de Charb et de ses cama­rades ; dix-sept vic­times au total. Aba­sour­di par le silence des poètes. À ce jour, à ma con­nais­sance, seuls Les Hommes sans Épaules et Tex­ture, par la voix de Michel Baglin, se sont man­i­festés par un com­mu­niqué. Sinon, rien, le néant. Tout le monde a con­tin­ué à écrire ses petits poèmes et à les pub­li­er comme si de rien n’était. Le poète est un artiste, mais c’est aus­si un citoyen, un intel­lectuel. Mais ils étaient où les poètes ? À la remorque du monde, une fois de plus, là où per­son­ne n’ira les chercher. Donc, rien du côté de la poésie française, mais en revanche beau­coup d’échanges et de nom­breux mes­sages avec l’étranger. Je pense notam­ment aux émou­vants mes­sages de notre grand poète Beat Lawrence Fer­linghet­ti ou encore avec le poète sur­réal­iste grec Nanos Valaori­tis, et le Liban, et même l’Iran ! On par­le beau­coup des étrangers en France et pas spé­ciale­ment en des ter­mes qui nous agréent. Nous, nous dis­ons : heureuse­ment que les étrangers exis­tent ! Nous nous sen­tons moins seuls.

Donc, pour ce qui est de la con­nais­sance du monde ; je dirai que cer­tains on une assez bonne con­nais­sance de leur nom­bril. Les autres recherchent par le moyen du lan­gage, une vérité de con­tact avec les êtres et les choses, car ils con­sid­èrent les mots comme des réal­i­sa­tions dont ils ont la pre­science, et c’est ce qui les aide à se déchiffr­er eux-mêmes en déchiffrant le monde. La poésie débor­de de la sim­ple activ­ité lit­téraire et intel­lectuelle pour envahir l’espace même de la vie.

 

Mer­ci Christophe Dauphin.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Gar­nier-Duguy pub­lie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réal­isme, Supérieur Incon­nu, à laque­lle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ticipe au col­loque con­sacré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’ab­sence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Rober­to Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’At­lan­tique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Cor­levour, pré­facé par Pas­cal Boulanger.
2015 : “La nuit phoenix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabé­tique d’au­jour­d’hui” édi­tions L’Ate­lier du Grand Tétras, dans la Col­lec­tion Glyphes, avec une cou­ver­ture de Rober­to Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Bau­mi­er le mag­a­zine en ligne Recours au poème, exclu­sive­ment con­sacré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bor­des, édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion Poésie/Gallimard, 2015.