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Paul Verlaine, Cellulairement

Par | 2018-05-23T01:36:59+00:00 7 avril 2014|Catégories : Blog|

Une nou­velle édi­tion de Cellulairement vient de paraître aux édi­tions Gallimard, dans la col­lec­tion Poésie. Elle est le fait de Pierre Brunel, pro­fes­seur émé­rite à La Sorbonne, cri­tique lit­té­raire ayant diri­gé l'Université Paris IV. Ses com­pé­tences en lit­té­ra­ture com­pa­rée, lui qui fon­da le Centre de Recherche en Littérature Comparée, et ses connais­sances de l'oeuvre de Rimbaud font de Pierre Brunel un homme à l'érudition lit­té­raire immense. Il était donc légi­time qu'il se penche sur le manus­crit de cette œuvre par­ti­cu­lière de Verlaine, réap­pa­rue en 2004, ache­tée par l'Etat fran­çais et conser­vée au Musée des Lettres et des Manuscrits,  écrite durant son enfer­me­ment dans les pri­sons de Bruxelles et de Mons de juillet 1873 à jan­vier 1875, après qu'il eut connu ce dif­fé­rend avec Rimbaud, dif­fé­rend qui l'envoya en pri­son.

 Verlaine, ivre d'alcool, par­court Londres avec Rimbaud, aux frais de la mère de Verlaine. Verlaine a 29 ans, Rimbaud, 18. Pour cette errance amou­reuse entre les deux poètes, Verlaine a dû aban­don­ner sa femme. Mais celle-ci se mani­feste tou­jours dans l'esprit du poète alcoo­lique, et c'est à Bruxelles désor­mais qu'il lui demande de venir le rejoindre. Rimbaud menace Verlaine, si la rup­ture se confirme entre eux, de s'engager dans l'armée. Rimbaud sur­git dans la chambre bruxel­loise de Verlaine. Ivre mort, Verlaine arme son pis­to­let et tire deux balles sur Rimbaud. Il le touche à l'articulation de la main gauche. Madame Verlaine mère, logeant dans la chambre voi­sine, entend les coups de feu et vient cal­mer les génies émé­chés. Elle panse Rimbaud puis conduit tout ce beau monde à l'hôpital. Rimbaud, le soir même, décide de repar­tir en train pour Paris, mais voi­là que sur le che­min, Verlaine refait des siennes. Rimbaud hèle les forces de l'ordre qui pas­saient par là et voi­là Verlaine entre les mains de la police. Il éco­pe­ra de deux ans de pri­son. Enfermé, seul, dés­in­toxi­qué d'alcool et d'amours, il se lance dans la com­po­si­tion de ce qu'il nom­me­ra Cellulairement, c'est à dire l'enfermement dans sa cel­lule, mais aus­si dans la cel­lule de son cer­veau. Dans le même temps, Rimbaud com­pose ce qui devien­dra Une sai­son en Enfer.
Pierre Brunel, dans une intro­duc­tion magis­trale, situe l'évolution de la com­po­si­tion de ce manus­crit, repro­duit en fac-simi­lé dans cette édi­tion. Les poèmes furent, après la sor­tie de pri­son de Verlaine, inté­grés dans divers recueils ulté­rieurs, mais pour com­prendre l'aventure inté­rieure et spi­ri­tuelle de Verlaine, et pla­cer son oeuvre dans l'éclairage le plus juste que révèle désor­mais ce manus­crit réap­pa­ru, il faut tenir compte des condi­tions dans les­quelles il fut écrit. Etudiant la cor­res­pon­dance de Verlaine, la met­tant en rap­port avec l'écriture de Cellulairement, Pierre Brunel nous pré­sente un Verlaine ici conver­ti au catho­li­cisme. Maints cri­tiques ont rela­ti­vi­sé la conver­sion de Verlaine, car après sa sor­tie de pri­son, il rejoi­gnit Rimbaud sur le champ, et s'abîma dans le stupre et la débauche avec son jeune amant. C'est pour­tant faire peu de cas de la réa­li­té qu'affronta Verlaine durant ces années d'enfermement, et de la vision réelle qu'il vécut et qui le condui­sit à se conver­tir illi­co. Sa vie ulté­rieure n'enlève rien à la sin­cé­ri­té de son mou­ve­ment vers le catho­li­cisme. C'était un homme, un homme tor­tu­ré, un poète savant et génial, hap­pé par l'alcool, aiman­té par les dési­rs du corps, et le cœur pro­fon­dé­ment et sin­cè­re­ment lié aux réa­li­tés invi­sibles.
Cette nou­velle édi­tion remet en pers­pec­tive l'œuvre entière de Verlaine, éclai­rée par une lumière comme la dou­chant depuis les astres, et atté­nuant le soleil noir qui régnait sur celui qui fut ran­gé dans la caté­go­rie des poètes mau­dits qu'il avait, intel­li­gence de la pres­cience, lui-même inven­tée. Pierre Brunel étu­die avec pré­ci­sion le génie ryth­mique d’un Verlaine qui bri­sait les codes atten­dus de la poé­sie de l'époque, pré­fé­rant le vers impair et le tra­vaillant jusqu'à la per­fec­tion abso­lue.

Une édi­tion majeure pour revi­si­ter une œuvre dont on pen­sait avoir fait le tour. Mais l'œuvre des génies est inépui­sable. Sans quoi ils ne seraient pas des génies.

Ce livre a paru en même temps que :

https://www.recoursaupoeme.fr/critiques/verlaine-emprisonn%C3%A9/alain-gopnic

Lire Pierre Brunel dans Recours au Poème : ici

 

 

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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