Le dernier numéro de la revue Faites entr­er l’Infini, édité par la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, a pour titre : Aragon dans son siè­cle, par 25 écrivains d’aujourd’hui. A l’occasion du trente­naire de la mort du poète, 25 plumes actuelles livrent un regard sur l’œuvre d’Aragon, de Ned­im Gürsel à Philippe Le Guil­lou, de Matthieu Bau­mi­er à Michel Host, de Fran­cis Combes à Luis Mizon en pas­sant par Pas­cal Boulanger, Lucien Was­selin, Jean-Luc Despax, Sarah Vaj­da, les comé­di­ens Daniel Mes­guich et Jean-Paul Schin­tu pour n’en citer que quelques uns.

Ce « Moment Aragon », pour repren­dre l’expression de François Eychart, le coor­don­na­teur de ce beau numéro, est l’occasion de don­ner la parole à des écrivains, des comé­di­ens, des chanteurs, des met­teurs en scène afin qu’ils dis­ent l’inspiration et l’influence d’Aragon dans leur œuvre. Le tout icono­graphié par le pho­tographe haï­tien Gérard Blon­court, témoin dis­cret et obser­va­teur engagé, Résis­tant, puis lut­tant aux côtés des class­es populaires.

Cet hom­mage per­met à Olivi­er Bar­barant, maître d’œuvre de l’Œuvre poé­tique com­plète d’Aragon dans la col­lec­tion La Pléi­ade, de tenir ces pro­pos abrasifs et lucides quant à la poésie actuelle : « Nous sommes au cœur d’un tri­an­gle : l’un des côtés prend le vide pour sacré, et la pusil­la­nim­ité pour mod­èle, comme s’il suff­i­sait de sous écrire pour attein­dre à ce qu’on appelle pom­peuse­ment une vérité de parole. L’autre face con­tin­ue de pro­duire les déjec­tions d’un clavier affolé, ou bien amusé, c’est selon, au nom de la post-moder­nité. Et le socle, hor­i­zon­tal comme il se doit, atti­rant démoc­ra­tique­ment le pub­lic, con­siste en une log­or­rhée d’une sidérante dém­a­gogie. Le poème con­tem­po­rain laisse trop sou­vent, au nom de ses hautes exi­gences, au pire mir­li­ton le pro­pos touchant aux préoc­cu­pa­tions des lecteurs. En dépit de nos con­tor­sions philosophiques, rien de changé depuis 1940, et le refus arag­o­nien d’une poésie con­fi­ant le chant à l’art médiocre. Saisir pleine­ment que « la plus banale romance » puisse être « l’éternelle poésie » n’est pas s’abandonner aux sirènes de la facil­ité, mais arracher le poé­tique à ses cothurnes, sans pour autant lui faire chauss­er des bas­kets. » Une charge con­tre les ten­ants du « lyrisme aride » comme diraient cer­tains poètes en vogue, con­tre les ten­ants de la pro­scrip­tion du lyrisme pro­fessée par quelque poète uni­ver­si­taire. Parce que « sa moder­nité (à Aragon) ne fut jamais effrayée par la ter­reur de l’inactuel ».

Matthieu Bau­mi­er, dont on peut lire la con­tri­bu­tion ici https://www.recoursaupoeme.fr/essais/louis-aragon-dans-la‑r%C3%A9volution-surr%C3%A9aliste/matthieu-baumier, se penche sur le rôle d’Aragon dans La Révo­lu­tion sur­réal­iste et regrette que l’impertinence et la vio­lence qui avaient cours en cette revue — dont l’ambition était de se dégager « de l’entendement con­di­tion­né » dans lequel Aragon et Bre­ton se voy­aient vivre, iden­tique à celui que nous subis­sons aujourd’hui – nous soient comme auto-inter­dites, quand Aragon pra­ti­quait l’art de l’adresse aux cons. Ce qui l’intéressait, Aragon, en ce début du sur­réal­isme, c’était la ques­tion méta­physique, le hasard objec­tif, le siè­cle des appari­tions comme il l’écrira lui-même. Bau­mi­er ter­mine son arti­cle sur le pre­mier Aragon, quand il était sur­réal­iste et qu’il n’adhérait pas encore au monde bolchevique, ain­si : « Le « grand drame » dont Aragon se voulait le « mes­sager » à l’orée de La Révo­lu­tion sur­réal­iste est tou­jours à notre porte. (…) Oui, en ce temps trag­ique où plus que jamais le recours au poème est néces­saire, relire cet Aragon-là, c’est se sou­venir com­bi­en le réel en son entier est rond et bleu. La poésie, c’est l’instant du non con­formisme inté­gral. »

Michel Besnier dresse un por­trait du con­teur Aragon. Gian­ni Burat­toni envis­age le rap­port du poète à l’art mod­erne tel qu’il lui fut don­né de le voir. Fran­cis Combes s’agace d’abord des dernières polémiques con­cer­nant « le vieil­lard (…) déguisé en drag-queen », pour s’émerveiller, l’ayant ren­con­tré, devant l’homme capa­ble de par­ler comme un livre. Jean-Luc Despax inter­roge le poème Les Poètes. Ned­im Gürsel brosse le lien d’Aragon à Venise, la ville des amants, et ses bon­heurs, et ses mal­heurs, avec Nan­cy. Michel Host s’intéresse au poète, dans une con­tri­bu­tion que l’on peut lire ici : https://www.recoursaupoeme.fr/essais/la-gr%C3%A2ce-%C3%A9parse-ou-le-po%C3%A8te-aragon/michel-host. Philippe Le Guil­lou médite sur la fas­ci­na­tion exer­cé sur lui par La Semaine sainte. Jean-Paul Schin­tu se rap­pelle la présence d’Aragon lorsqu’il joua L’armoire à glace un beau soir. Lucien Marest étudie le rap­port entre Aragon et le Par­ti Com­mu­niste Français. Daniel Mes­guich répond, par un entre­tien pro­fond, aux ques­tions de François Eychart. Luis Mizon par­le des rap­ports entre  Aragon et Neru­da tan­dis que Sarah Vaj­da évoque son rap­port à Bar­rès. Le numéro se clôt par un arti­cle de Lucien Was­selin con­vo­quant en sa mémoire les vifs sou­venirs d’Aragon qui mar­quèrent sa pro­pre vie en des instants inou­bli­ables grâce au com­pagnon poète. Quant à Pas­cal Boulanger, il rend hom­mage à Aragon par six bril­lants poèmes évo­quant les images dev­enues légendaires du poète.

Un beau numéro pour appréci­er, avec main­tenant trente ans de recul, l’extrême diver­sité des langues d’Aragon orchestrées par sa langue natale : le poème.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Gar­nier-Duguy pub­lie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réal­isme, Supérieur Incon­nu, à laque­lle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ticipe au col­loque con­sacré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’ab­sence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Rober­to Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’At­lan­tique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Cor­levour, pré­facé par Pas­cal Boulanger.
2015 : “La nuit phoenix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabé­tique d’au­jour­d’hui” édi­tions L’Ate­lier du Grand Tétras, dans la Col­lec­tion Glyphes, avec une cou­ver­ture de Rober­to Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Bau­mi­er le mag­a­zine en ligne Recours au poème, exclu­sive­ment con­sacré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bor­des, édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion Poésie/Gallimard, 2015.