> Faites entrer l’Infini, n°54

Faites entrer l’Infini, n°54

Par | 2018-02-23T23:25:39+00:00 2 février 2013|Catégories : Revue des revues|

Le der­nier numé­ro de la revue Faites entrer l’Infini, édi­té par la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, a pour titre : Aragon dans son siècle, par 25 écri­vains d’aujourd’hui. A l’occasion du tren­te­naire de la mort du poète, 25 plumes actuelles livrent un regard sur l’œuvre d’Aragon, de Nedim Gürsel à Philippe Le Guillou, de Matthieu Baumier à Michel Host, de Francis Combes à Luis Mizon en pas­sant par Pascal Boulanger, Lucien Wasselin, Jean-Luc Despax, Sarah Vajda, les comé­diens Daniel Mesguich et Jean-Paul Schintu pour n’en citer que quelques uns.

Ce « Moment Aragon », pour reprendre l’expression de François Eychart, le coor­don­na­teur de ce beau numé­ro, est l’occasion de don­ner la parole à des écri­vains, des comé­diens, des chan­teurs, des met­teurs en scène afin qu’ils disent l’inspiration et l’influence d’Aragon dans leur œuvre. Le tout ico­no­gra­phié par le pho­to­graphe haï­tien Gérard Bloncourt, témoin dis­cret et obser­va­teur enga­gé, Résistant, puis lut­tant aux côtés des classes popu­laires.

Cet hom­mage per­met à Olivier Barbarant, maître d’œuvre de l’Œuvre poé­tique com­plète d’Aragon dans la col­lec­tion La Pléiade, de tenir ces pro­pos abra­sifs et lucides quant à la poé­sie actuelle : « Nous sommes au cœur d’un tri­angle : l’un des côtés prend le vide pour sacré, et la pusil­la­ni­mi­té pour modèle, comme s’il suf­fi­sait de sous écrire pour atteindre à ce qu’on appelle pom­peu­se­ment une véri­té de parole. L’autre face conti­nue de pro­duire les déjec­tions d’un cla­vier affo­lé, ou bien amu­sé, c’est selon, au nom de la post-moder­ni­té. Et le socle, hori­zon­tal comme il se doit, atti­rant démo­cra­ti­que­ment le public, consiste en une logor­rhée d’une sidé­rante déma­go­gie. Le poème contem­po­rain laisse trop sou­vent, au nom de ses hautes exi­gences, au pire mir­li­ton le pro­pos tou­chant aux pré­oc­cu­pa­tions des lec­teurs. En dépit de nos contor­sions phi­lo­so­phiques, rien de chan­gé depuis 1940, et le refus ara­go­nien d’une poé­sie confiant le chant à l’art médiocre. Saisir plei­ne­ment que « la plus banale romance » puisse être « l’éternelle poé­sie » n’est pas s’abandonner aux sirènes de la faci­li­té, mais arra­cher le poé­tique à ses cothurnes, sans pour autant lui faire chaus­ser des bas­kets. » Une charge contre les tenants du « lyrisme aride » comme diraient cer­tains poètes en vogue, contre les tenants de la pros­crip­tion du lyrisme pro­fes­sée par quelque poète uni­ver­si­taire. Parce que « sa moder­ni­té (à Aragon) ne fut jamais effrayée par la ter­reur de l’inactuel ».

Matthieu Baumier, dont on peut lire la contri­bu­tion ici https://www.recoursaupoeme.fr/essais/louis-aragon-dans-la-r%C3%A9volution-surr%C3%A9aliste/matthieu-baumier, se penche sur le rôle d’Aragon dans La Révolution sur­réa­liste et regrette que l’impertinence et la vio­lence qui avaient cours en cette revue – dont l’ambition était de se déga­ger « de l’entendement condi­tion­né » dans lequel Aragon et Breton se voyaient vivre, iden­tique à celui que nous subis­sons aujourd’hui – nous soient comme auto-inter­dites, quand Aragon pra­ti­quait l’art de l’adresse aux cons. Ce qui l’intéressait, Aragon, en ce début du sur­réa­lisme, c’était la ques­tion méta­phy­sique, le hasard objec­tif, le siècle des appa­ri­tions comme il l’écrira lui-même. Baumier ter­mine son article sur le pre­mier Aragon, quand il était sur­réa­liste et qu’il n’adhérait pas encore au monde bol­che­vique, ain­si : « Le « grand drame » dont Aragon se vou­lait le « mes­sa­ger » à l’orée de La Révolution sur­réa­liste est tou­jours à notre porte. (…) Oui, en ce temps tra­gique où plus que jamais le recours au poème est néces­saire, relire cet Aragon-là, c’est se sou­ve­nir com­bien le réel en son entier est rond et bleu. La poé­sie, c’est l’instant du non confor­misme inté­gral. »

Michel Besnier dresse un por­trait du conteur Aragon. Gianni Burattoni envi­sage le rap­port du poète à l’art moderne tel qu’il lui fut don­né de le voir. Francis Combes s’agace d’abord des der­nières polé­miques concer­nant « le vieillard (…) dégui­sé en drag-queen », pour s’émerveiller, l’ayant ren­con­tré, devant l’homme capable de par­ler comme un livre. Jean-Luc Despax inter­roge le poème Les Poètes. Nedim Gürsel brosse le lien d’Aragon à Venise, la ville des amants, et ses bon­heurs, et ses mal­heurs, avec Nancy. Michel Host s’intéresse au poète, dans une contri­bu­tion que l’on peut lire ici : https://www.recoursaupoeme.fr/essais/la-gr%C3%A2ce-%C3%A9parse-ou-le-po%C3%A8te-aragon/michel-host. Philippe Le Guillou médite sur la fas­ci­na­tion exer­cé sur lui par La Semaine sainte. Jean-Paul Schintu se rap­pelle la pré­sence d’Aragon lorsqu’il joua L’armoire à glace un beau soir. Lucien Marest étu­die le rap­port entre Aragon et le Parti Communiste Français. Daniel Mesguich répond, par un entre­tien pro­fond, aux ques­tions de François Eychart. Luis Mizon parle des rap­ports entre  Aragon et Neruda tan­dis que Sarah Vajda évoque son rap­port à Barrès. Le numé­ro se clôt par un article de Lucien Wasselin convo­quant en sa mémoire les vifs sou­ve­nirs d’Aragon qui mar­quèrent sa propre vie en des ins­tants inou­bliables grâce au com­pa­gnon poète. Quant à Pascal Boulanger, il rend hom­mage à Aragon par six brillants poèmes évo­quant les images deve­nues légen­daires du poète.

Un beau numé­ro pour appré­cier, avec main­te­nant trente ans de recul, l’extrême diver­si­té des langues d’Aragon orches­trées par sa langue natale : le poème.

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.