Hommage au poète Pierre Garnier, qui vient de nous quit­ter, par Lucien Wasselin. Nous repu­blions cette semaine l’entretien qu’il nous avait accor­dé en 2013.

 

Pierre Garnier nous a quit­tés sans souf­france, bru­ta­le­ment dans la mati­née du 1er février 2014. Né en 1928, il fut, après des débuts pla­cés sous le signe de l’École de Rochefort, le créa­teur du spa­tia­lisme en France avec Ilse, son épouse ; un spa­tia­lisme que les deux com­plices ne ces­se­ront d’illustrer par leurs pro­duc­tions com­munes ou per­son­nelles jusqu’à aujourd’hui…. Puisque en octobre 2013, les Éditions L’Herbe qui tremble publiaient (louanges) de Pierre Garnier, un  recueil où coexis­taient poèmes linéaires et poèmes spatialistes.

   Pierre   Garnier a été inhu­mé le mar­di 4 février 2014 au cime­tière de Saisseval dans la Somme. À cette occa­sion, plu­sieurs allo­cu­tions ont été pro­non­cées. Jean-Louis Rambour a dit un poème écrit à l’occasion de la dis­pa­ri­tion de Pierre : mon­tage d’extraits de 9 recueils de Pierre Garnier et conclu­sion per­son­nelle (à par­tir du moment où Pierre est inter­pel­lé) de Jean-Louis Rambour.  Avec l’accord de ce der­nier, nous le pro­po­sons aux lec­teurs de Recours au Poème, à la suite des poèmes de Pierre Garnier

 

Lucien WASSELIN

 

 

 

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Deux articles à lire sur Pierre Garnier :

La spa­tia­li­sa­tion du texte poé­tique dans quelques ouvrages signi­fi­ca­tifs de Pierre Garnier, par Martial Lengellé

Poésie spa­tiale : une antho­lo­gie, Ilse et Pierre Garnier, Editions Al Dante, par Lucien Wasselin

Ainsi qu’un choix de ses poèmes

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ENTRETIEN AVEC PIERRE GARNIER (avril 2013)

En 1962, il y a donc de cela 50 ans, vous écri­vez le Manifeste pour une poé­sie nou­velle visuelle et pho­nique. Dans ce Manifeste, vous dites des choses fon­da­men­tales : “L’expérience humaine a déri­vé peu à peu hors de toute poé­sie ; la poé­sie ne peut plus atteindre l’homme”.
Qu’est-ce qui, en 1962, vous confir­mait dans l’affirmation de ces propos ?

En 1962 avait lieu une révo­lu­tion – c’étaient les débuts de cette muta­tion de l’humanité qui atteint main­te­nant son som­met – LA CRISE = 1962, c’est le début de l’aventure spa­tiale, en URSS et aux USA. C’est le temps de Gagarine et des débuts de l’aventure spa­tiale. Il se pro­duit en outre une révo­lu­tion dans tous les arts : l’op-art, le pop art, la musique élec­tro­nique, la musique concrète, etc… etc… Et avec ces arts objec­tifs qui appa­raissent, appa­rait aus­si la poé­sie concrète (en alle­magne dès 1953 – au Brésil dès 1954 – il s’agit là d’une rup­ture, due aux nou­velles tech­niques à la nou­velle tech­no­lo­gie, à la “dis­pa­ri­tion des idéo­lo­gies” – à la nais­sance d’un monde nou­veau – idéo­lo­gique et méca­nique. En ce qui me concerne, je connais Henri Chopin et lui m’oriente vers la poé­sie nou­velle qu’il appelle “AUDIOPOESIE” – il tra­vaille la langue au magné­to­phone, le poème au magné­to­phone. Travaille aus­si Bernard Heidsieck qui créé ses poé­sies-actions avec éga­le­ment le magné­to­phone. C’est cette révo­lu­tion dans son ensemble. C’est cette rup­ture avec la poé­sie tra­di­tion­nelle – un “déta­che­ment” de celle-ci.

 

 

Ce Manifeste enten­dait déjouer ce mou­ve­ment qui empê­chait la poé­sie d’atteindre l’homme, et vous pro­po­siez la poé­sie visuelle et pho­nique : “La phrase brouille les mots ; elle favo­rise la cou­lée plu­tôt que la durée. Les mots doivent être vus. Le mot est un élément”.
A la suite de quoi est née la poé­sie spa­tia­liste. Cette poé­sie a-t-elle per­mis à la poé­sie de ré-atteindre l’homme ?

Moi, tout en tra­vaillant avec le magné­to­phone avec ma femme Ilse, je pro­po­sais une poé­sie fon­dée sur les mots iso­lés. Le mot se dit et dit le monde. La phrase, ce sont les enchai­ne­ments. Proposer le mot iso­lé pour repré­sen­ter les choses et les êtres, c’était en quelque sorte pré­sen­ter la lumière en dehors des éche­veaux de la plume, du phra­sé. C’était pré­sen­ter un monde lumi­neux, un monde heureux.

Evidemment cette poé­sie spa­tiale n’a pas per­mis d’atteindre l’homme. Mais, comme le montre l’exposition Dynamo, actuel­le­ment au Grand Palais, elle a per­mis de rendre un monde heu­reux. C’était notre façon à nous, nos mots aus­si étaient deve­nus lumière et vécu, ciné­tisme et jeu, mes poèmes pen­dant long­temps ont été libé­rés des idéo­lo­gies, et ce fut une libé­ra­tion joyeuse, un monde joyeux, “excep­tion­nel” en ce temps.

 

A tra­vers ce Manifeste, vous reven­di­quez une autre aven­ture pour la poé­sie, celle de se déta­cher de la phrase ancienne (comme l’avait jadis reven­di­qué Apollinaire), et de tra­vailler le mot, les mots, de façon à ce qu’ils retrouvent leur éner­gie pre­mière. Aventure pas­sion­nante, qui pou­vait avoir à voir avec les avant-gardes artis­tiques de l’époque, Fluxus par exemple.
Cependant, vous y met­tiez une charge spi­ri­tuelle, lorsque l’époque d’alors la ban­nis­sait. Pourquoi ?

Ce n’était pas une charge spi­ri­tuelle mais plu­tôt une décharge spi­ri­tuelle. C’était là aus­si créer un monde heu­reux, une joie (voir les mul­tiples poèmes sur le mot “soleil”). Il s’agissait de “dépa­reiller” la poé­sie de la phrase, de libé­rer les mots. Il y avait eu déjà dans l’expressionnisme alle­mand des poètes qui avaient don­né la pré­do­mi­nance au sub­stan­tif. Mais pas d’une façon sys­té­ma­tique. Il y avait une pré­do­mi­nance du sub­stan­tif. C’était le cas aus­si pour les poètes concrets. Je n’ai fait que rendre sys­té­ma­tique cette ten­dance : faire une poé­sie des mots sans arti­cu­la­tion, qui cepen­dant res­tent arti­cu­lés. Dans mon pre­mier poème spa­tial, l’accumulation du mot “soleil” cor­res­pond au titre “grains de pol­len” (l’observation dans un micro­scope, ado­les­cent, m’avait sem­blée évi­dente : les grains de pol­len res­sem­blaient au soleil). Et vice ver­sa. Donc il res­tait des rela­tions et des struc­tu­ra­tions-arti­cu­la­tions. Bien sûr qu’il y avait une charge spi­ri­tuelle, une espèce de “cor­res­pon­dance” ; une der­nière néces­si­té du poème. Le ciel aus­si est bel et bon. Les mots sont spi­ri­tuels ; l’AGNUS DEI est spi­ri­tuel comme l’est l’Agneau de la Brebis.

 

 

Dans le constat que vous faites sur la phrase, le lec­teur de l’époque a dû croire que vous alliez aban­don­ner la poé­sie linéaire. Or il me semble que vous ne l’avez jamais quit­tée. Le radi­ca­lisme de la démarche spa­tia­liste par rap­port au pas­sé ne vou­lait rien aban­don­ner des pos­si­bi­li­tés de la poésie ?

Au fond je ne vois pas de dif­fé­rence entre la poé­sie spa­tiale et la poé­sie tra­di­tion­nelle : elles res­tent l’une comme l’autre une pro­duc­tion du roman­tisme : il y a sim­ple­ment une dis­tance dans la pro­duc­tion, mais le poète reste le même, c’est là l’essentiel. La poé­sie tra­di­tion­nelle est plus inté­rieure, tour­née vers le sujet, la poé­sie spa­tiale est plus exté­rieure, tour­née vers l’objet. Il n’y a donc pas contra­dic­tion, mais pour le poète c’est selon le temps, selon la sai­son, selon ce qu’il veut “dire”.

Je n’ai jamais aban­don­né la poé­sie linéaire, sim­ple­ment parce qu’elle ne se com­po­sait pas dans la même “zone” que la poé­sie spa­tiale : la linéaire se com­pose avec la vie inté­rieure, la zone interne où la vie per­son­nelle à une vie pré­pon­dé­rante. C’est une poé­sie qui met les points sur les i (inté­rieur). La poé­sie spa­tiale se veut plus objec­tive, la part des mots y est pré­pon­dé­rante. Bref, quand j’ai envie de me dire et de dire à tra­vers moi le monde, je “prends” la poé­sie linéaire. Quand j’ai plus envie d’un art de mon­tage, je prends la “poé­sie spa­tiale”. Il n’y a, d’ailleurs, aucune contra­dic­tion, c’est une affaire de gra­dua­tion, de zones, de maté­riaux aus­si : dans la poé­sie visuelle, le mot joue le grand rôle ; dans la poé­sie linéaire, le moi joue le grand rôle.

 

 

Dans Le pres­by­tère de Saisseval, l’un des der­niers poèmes du troi­sième volume de vos Oeuvres poé­tiques publiées aux édi­tions des Vanneaux, vous ter­mi­nez ainsi :

 

le vieil homme va mourir
mais ce qu’il a vécu est immortel
(le silence de ses poèmes)”

 

Vous asso­ciez le silence au poème et les pro­je­tez dans la dimen­sion immor­telle du vécu. Cette paren­thèse finale conjure-t-elle défi­ni­ti­ve­ment la mort ?

Bien sûr, écrire des poèmes, c’est conju­rer la mort. Chaque poème m’a tou­jours sem­blé être une stèle. J’ai tant et tou­jours écrit contre la mort. Dans l’humanité d’abord, dans la nature ensuite. J’ai tou­jours pen­sé que le poème s’étendait à la nature, à la forêt, pour conju­rer la mort des êtres. J’ai tou­jours pen­sé que la dis­pa­ri­tion de n’importe quelle espèce ani­male était la dis­pa­ri­tion d’une petite ou grande civi­li­sa­tion. La poé­sie est comme la foi, elle est aus­si croyance, et j’ai eu tou­jours conscience que cette croyance était fausse, mais la croyance est comme les vagues, elle conti­nue bien que fausse. On sait que c’est la lune qui les crée et on conti­nue à entendre leur chant. Mais fina­le­ment ni les vagues, ni les poèmes ne conjurent la mort : elles sont des stèles. Mais la mer conti­nue de tra­vailler les silex et de les moudre en sable doux.

 

 

Au fil de votre œuvre, nous croi­sons régu­liè­re­ment Jésus, le Christ, Marie. Dans une France qui s’enorgueillit d’avoir congé­dié ces pré­sences, pour­quoi tra­versent-elles votre œuvre ?

Je ne suis pas croyant, je ne suis pas bap­ti­sé, n’ai pas com­mu­nié, je suis cepen­dant de la civi­li­sa­tion gré­co-chré­tienne, j’y tiens de toutes mes racines. Et j’en suis venu à la concep­tion que le Christ, Marie, les Apôtres, étaient pas­sés, ils ont lais­sé des traces, et j’ai tou­jours mar­ché dans ces traces. J’ai pas­sé mon enfance à Amiens, ville détruite en mai 40, mais à la cathé­drale intacte, enfant je me suis impré­gné de cette cathé­drale. J’ai beau­coup lu, les livres chré­tiens, j’ai fait mes études en Allemagne après 46, j’ai vécu le luthé­ria­nisme, je suis sou­vent allé en Grèce, je suis allé tra­vailler en Galilée etc… Tout cela forme des strates en moi, et je suis allé à la ren­contre de tous ces per­son­nages qui sont pas­sés. Plus tard, le chris­tia­nisme a fait alliance en moi avec le com­mu­nisme. L’un et l’autre ne pou­vaient être atteint par les “hommes”, qui sont des singes, et non des fauves, et qui conti­nuent aujourd’hui à se battre pour récol­ter en haut du plus grand arbre, les plus belles noix de coco, l’argent.

 

Pouvez-vous nous par­ler de ce poème lita­nique mer­veilleux : L’Immaculée concep­tion, daté de l’année 2000, qui se ter­mine ainsi :

 

le vieux est assis au bord de la neige
il n’a jamais été si loin
il recherche le temps où il était proche
l’enfance l’occupation l’adolescence le parti

il n’a fait que par­cou­rir des chemins
qui ne mènent nulle part

main­te­nant il regarde la neige

il fait un bon­homme de neige éternelle”

 

Elle ne conjure pas la mort, elle intègre la mort. Tout est conte­nu dans “neige” et “neige éternelle”.

La mort devient pré­oc­cu­pante. Elle consiste au pas­sage de la neige (auprès de laquelle le vieux s’assied) à la neige éter­nelle ou vit le monde et son oubli par le monde même. L’infini qui oublie le fini et l’infini, et qui demeure infi­ni, l’éternité, le monde et sa néga­tion qui est le monde, le oui, le non, le oui, le oui dans le non, cette limite : non pas to be or not to be, mais to be and not to be. C’est dans cette affirmation/​négation que main­te­nant je vis en poé­sie, assis aux limites de la neige éternelle.

 

 

Vous êtes né en 1928. Vous avez 85 ans. Quel regard por­tez-vous aujourd’hui sur la poé­sie, à tra­vers votre œuvre, bien sûr, mais aus­si à tra­vers les œuvres des autres ?

Oui, 85 ans. Je ne com­prends plus, mais plus du tout, l’humanité où nous vivons. Cette muta­tion qu’ils appellent crise, et qui est un bou­le­ver­se­ment de la vie humaine. Je ne me suis pas mis à l’ordinateur, à inter­net, etc… etc… et je le regrette. Je ne me suis pas mis du tout au règne non par­ta­gé de l’argent, et cela je ne le regrette pas. Je suis très content aujourd’hui d’avoir tra­vaillé ma vie entière en poé­sie sans être payé – ou si peu (j’avais évi­dem­ment un métier : j’étais prof d’allemand). Mes poèmes arrivent à leur fin : ils se com­posent sur­tout de quelques mots qui dis­cutent avec une figure, genre un cercle et écrit à côté “eau”, le cercle devient eau, l’eau devient cercle.

 

Dans le livre que Cécile Odartchenko vous a consa­cré aux édi­tions des Vanneaux, vous dites : 

Le temps récla­mait, exi­geait une autre poé­sie – je quit­tai le Parti, et me consa­crai défi­ni­ti­ve­ment à la poé­sie, d’abord expé­ri­men­tale, puis spa­tiale (…) Ce fut un grand temps, quelque chose de très chan­geant – une espèce de conquête du monde – autour des années 60 (…) On peut dire que ce fut la pre­mière “mon­dia­li­sa­tion” en poésie.

N’y a-t-il pas, Pierre Garnier, deux veines en vous : cet acteur conscient de la pre­mière mon­dia­li­sa­tion en poé­sie, et le poète qui chante l’alouette, aujourd’hui presque dis­pa­rue à cause de ce que l’on a ten­dance à nom­mer “la mon­dia­li­sa­tion”, c’est à dire le fruit du libéralisme ?

Bien sur il y a une espèce de contra­dic­tion : mais la “mon­dia­li­sa­tion” en poé­sie n’a rien a voir avec la mon­dia­li­sa­tion qui tue les alouettes, les abeilles. Ce qui tue les abeilles et les alouettes, c’est le “tout pour l’argent”, le fon­de­ment même de l’homme, les singes, les fameuses noix de coco. La mon­dia­li­sa­tion était un espace qui se don­nait aus­si aux alouettes et aux abeilles.

 

On ne peut écrire de poèmes que si on se sent, si on se sait en accord avec les étoiles – avec les insectes, avec les oiseaux – il s’agit de pen­ser que le mot, les mots, repré­sentent le monde – que les mots sont le monde comme le chant des oiseaux et le chant des étoiles – il s’agit de faire son pos­sible de poète pour mar­quer cette alliance”, dites-vous dans le livre que vous a consa­cré Cécile Odartchenko.
Vos thèmes sont l’enfance, le vieil homme, la craie, les oiseaux, Saisseval, la toponymie.
La poé­sie, dans ces choses dites “pas­sées”, est elle l’avenir per­ma­nent du monde ?

Ce fut l’avenir du monde. Mais qu’est-ce que ces hommes qui se prennent pour le monde, et qui se créent des dieux tuté­laires. Il faut que les hommes aient un sacré orgueil pour créer des dieux qui leur res­semblent, en qui ils croient. Même le “bon Dieu” et leur imagination/​leur imaginaire.

 

 

Propos recueillis par Gwen Garnier-Duguy, avril 2013

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu'en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l'absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, "Nox", aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : "Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole", édi­tions de l'Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : "Le Corps du Monde", édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : "La nuit phoe­nix", Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : " Alphabétique d'aujourd'hui" édi­tions L'Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.