> Gérard Bocholier, ses deux derniers recueils

Gérard Bocholier, ses deux derniers recueils

Par |2018-08-20T07:23:46+00:00 15 mars 2013|Catégories : Critiques|

C'est un fait peu com­mun dans le monde de l'édition. Plus rare encore dans le monde de l'édition poé­tique. Un poète, le même mois, publie deux livres de poé­sie chez deux édi­teurs dif­fé­rents. Gérard Bocholier vient de publier en octobre 2012 Psaumes de l'espérance aux édi­tions Ad Solem, et Belles sai­sons obs­cures aux édi­tions Arfuyen. Nous pour­rions consi­dé­rer cette syn­chro­nie comme fai­sant signe, et cher­cher dans le secret mou­ve­ment de ce sur­gis­se­ment simul­ta­né les rai­sons cachées, le dia­logue invi­sible. Nous lais­se­rons ce tour de force aux lec­teurs sou­cieux de lire dans les évè­ne­ments sécu­liers leur pro­fon­deur réelle.

Avec Psaumes de l'espérance, Bocholier nous offre le deuxième volume d'une tri­lo­gie théo­lo­gale. Après Psaumes du bel amour, et avant de chan­ter la cha­ri­té, le poète psal­mo­die l'espérance. Et ce n'est pas rien, de psal­mo­dier l'espérance aujourd'hui. On se sou­vient des mots célèbres d'un pape "N'ayez pas peur, entrez dans l'Espérance", repris en cœur par les ambi­tieux poli­tiques se croyant le cha­risme d'un homme de foi. Et pas­sées les échéances, l'Espérance, cette notion d'un âge enchai­né à l'amour divin, rega­gnait la place que lui réserve le nihi­lisme de l'époque, celui des masques et des ava­tars.

Ce n'est donc pas rien de mur­mu­rer cette ver­tu théo­lo­gale au sein du Simulacre nous deman­dant d'abandonner ici toute Espérance. Humblement, l'air de rien, Bocholier le poète n'obéit pas aux injonc­tions de la classe spec­ta­cu­laire et chu­chote dans ces psaumes l'accueil de la Présence.

Chaque psaume est écrit en hep­ta­syl­labe, contient deux strophes de quatre vers, éta­blis­sant ain­si un huit ver­ti­cal, c'est à dire une élé­va­tion infi­nie. La pre­mière strophe appar­tient au siècle, c'est-à- dire au monde d'aujourd'hui, humain, char­nel. La deuxième strophe entre dans le lieu du temple par un tour de force sub­til et invi­sible. Comme le dit Philippe Jaccottet dans l'envoi de ce beau livre "Jean-Pierre Lemaire a bien rai­son de louer vos poèmes : ils sonnent juste d'un bout à l'autre, ils disent des choses déli­cates sans miè­vre­rie, des choses graves sans peser jamais. Ils accom­pagnent le lec­teur avec une ombre amie, dis­crète ; et voi­là que cette ombre est quelque chose comme Dieu ; ce qui émeut même le dou­teur !"

Qu'ajouter de plus à ces mots par­fai­te­ment cise­lés pour pré­sen­ter Psaumes de l'espérance ? Rien, si ce n'est de faire par­ta­ger l'un de ces psaumes :

 

 

J'ai joint les mains pour gar­der
La toute petite flamme
Que confondent les orages
Avec la frêle espé­rance

Mais je sais bien que c'est Toi
Qui places cette semence
En moi de l'éternité
Qui va bien­tôt tout brû­ler

 

En écho, comme par un pro­dige dont peu sont capables, le psal­miste sait dédou­bler sa voix pour faire entendre un autre chant, tout aus­si inté­rieur, mais s'affrontant à une abs­trac­tion pay­sa­gère qu'il nomme Belles sai­sons obs­cures.  Ces poèmes, parus chez Arfuyen, obéissent éga­le­ment au vers régu­liers, mais ils alternent la métrique. Ici, tout com­mence par un jeu de reflets : une ombre éclaire notre che­min de vivant. Le champ lexi­cal tourne autour des tombes, de l'obscur, de l'abîme, et ces creux ren­ferment l'usage de la lumière, celle qui sait éclai­rer par un en-dedans qu'on pren­drait pour un au-des­sus, le champ de notre vie. Nous sommes dans l'or des ténèbres, dans l'ostensoir de la mort. Ces belles sai­sons obs­cures, toutes inté­rieures et énig­ma­tiques, trament des per­cep­tions aux­quelles le poème donne ordre.

 

 

De longs trains de nuées grises
Courent sur le ciel le vert
Foncé des arbres les verts
Tendres des prés et des tertres
Les suivent notre train file
A moins que ce ne soit l'ombre
Pressée de ren­trer Les vitres
Se troublent de nos reflets
De plus en plus invi­sibles
A moins que déjà l'abîme
De toutes les nuits n'aspire
Les champs déser­tés des villes
La terre entière en exil
Et ce tra­jet pour nous perdre

 

On entend La Tour du Pin dans le loin­tain de ces sai­sons. On y entend la même quête, la même joie tapie dans les repaires sou­ter­rains de nos êtres, épiant nos faits et nos gestes par son regard qui est un bain de lumière dif­fuse sou­te­nant notre marche d'aveugle dans la nuit inin­tel­li­gible.

 

 

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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