> Hommage à Sarane Alexandrian, Supérieur Inconnu n°30

Hommage à Sarane Alexandrian, Supérieur Inconnu n°30

Par | 2018-05-24T15:47:13+00:00 6 août 2012|Catégories : Critiques|

 

 

Avec ce tren­tième numé­ro de Supérieur Inconnu s'achève l'aventure de cette revue fon­dée par Sarane Alexandrian en octobre 1995, aven­ture qui dura donc 16 ans et connut trois séries dif­fé­rentes. Ce der­nier numé­ro consiste en un hom­mage à la figure tuté­laire de Sarane Alexandrian, dis­pa­ru le 11 sep­tembre 2009. Nous y trou­vons les signa­tures des acteurs majeurs ayant fait l'histoire de cette revue qui se reven­di­quait du non-confor­misme inté­gral.

C'est à César Birène que revient la tâche d'ouvrir ce numé­ro mémo­rial par un texte retra­çant clai­re­ment les grandes étapes de Supérieur Inconnu. A l'origine ima­gi­née par André Breton, la revue aurait dû voir le jour en 1947 chez Gallimard sur les conseils de Jean Paulhan. Une revue ayant l'ambition d'unir les conser­va­teurs fidèles à l'esprit du Second mani­feste, et les nova­teurs. Le nom même de la revue vient direc­te­ment de Breton qui voyait dans le "Supérieur Inconnu" l'objectif idéal de la recherche poé­tique de l'avenir. Elever l'esprit vers les hau­teurs et explo­rer l'inconnu. Un désac­cord empê­cha ce pro­jet que Sarane Alexandrian, en héri­tier légi­time du Surréalisme – il avait été le secré­taire géné­ral du mou­ve­ment – reprend et mène à son point d'épanouissement au moment char­nière du pas­sage au troi­sième mil­lé­naire. Une revue issue du Surréalisme mais dési­reuse d'accueillir dans ses pages les voix d'un ave­nir poé­tique éman­ci­pé du pas­sé, et fer­vente admi­ra­trice de figures peut-être injus­te­ment mal connues telles celles de Claude Tarnaud, Charles Duits, Stanislas Rodanski, Gilbert Lely, Jeanne Bucher par exemple.

César Birène retrace avec fidé­li­té ces quelques quinze années d'engagement lit­té­raire autour de Sarane Alexandrian. Il en syn­thé­tise l'esprit, les conte­nus, évoque les grands acteurs tels Alain Jouffroy et Jean-Dominique Rey, à la fon­da­tion de l'aventure avec Sarane. Puis rejoints par la jeune géné­ra­tion des Christophe Dauphin, Marc Kober, Alina Reyes. Je me per­mets d'ajouter Pablo Duran, Renaud Ego, Jong N'Woo, Malek Abbou, etc. Les tran­si­tions des séries 1 à 2 et 2 à 3 sont bien expli­ci­tées, ain­si que les rai­sons qui pré­si­dèrent chaque fois au chan­ge­ment de visage par ces nou­velles mou­tures de la revue. On note­ra avec éton­ne­ment au moins deux grands absents sous la plume de César Birène, deux absents de taille qui contri­buèrent pour­tant à l'envergure de la revue par le rôle qu'ils y tinrent au sein du comi­té de rédac­tion de la pre­mière série, en les per­sonnes d'Alain Vuillot et de Matthieu Baumier…

La revue pour­suit ensuite son hom­mage à Sarane avec les textes de Christophe Dauphin, les pho­tos de Sarane et de sa femme Madeleine Novarina, les poèmes de Madeleine Novarina, les pho­tos du bureau de Sarane où nous eûmes tous l'honneur, à un moment, d'être reçu pour une conver­sa­tion d'une poli­tesse exquise  sous le charme silen­cieux et magiques des œuvres de Victor Brauner.

Des textes inédits de Sarane, comme illus­trés par des repro­duc­tions de toiles de Ljuba, sont ici publiés, comme La créa­tion roma­nesque issue de ses Idées pour un Art de vivre, Art de vivre qui était la pas­sion de sa vie tant il consi­dé­rait que cet Art induit tous les plans de l'émancipation de l'humain. Nous y trou­vons éga­le­ment trois lettres inédites adres­sées à Sarane, deux par André Breton, la troi­sième par Malcolm de Chazal, lettres qui témoignent de l'engagement intel­lec­tuel inté­gral qui était celui d'Alexandrian.

Suit un entre­tien d'Alain Jouffroy par Jean-Dominique Rey autour de la figure de Sarane, entre­tien sur­pre­nant au sein d'un hom­mage tant Jouffroy n'use d'aucune langue de bois pour évo­quer le sou­ve­nir de son ami Sarane. A juste titre d'ailleurs car Alexandrian, non-confor­miste reven­di­qué, aurait eu en hor­reur les pas­sages de pom­made de cir­cons­tance. Jouffroy évoque un Alexandrian sup­por­tant mal la contra­dic­tion qu'on pou­vait lui oppo­ser et nom­breux sont, par­mi ceux qui le fré­quen­tèrent, à avoir essuyé ses colères et sa sus­cep­ti­bi­li­té. J'ai, per­son­nel­le­ment, – mais com­bien sommes-nous à en pos­sé­der les mêmes – deux sou­ve­nirs avec le recul plu­tôt amu­sants, de ses indi­gna­tions héri­tées de la méca­nique du Surréalisme des pre­miers âges, lorsqu'il s'agissait de juger et d'exclure des membres non-conformes à la ligne offi­cielle. Le pre­mier consiste en une lettre reçue alors que je tra­ver­sais des dif­fi­cul­tés intimes. Je m'étais replié dans le silence mais en sor­tis un jour, tra­vaillé par le sou­ci de ne pas avoir infor­mé Sarane des pro­blèmes que je ren­con­trais. Je lui écri­vis donc et reçus deux jours plus tard une mis­sive m'annonçant la fin de ma col­la­bo­ra­tion à Supérieur Inconnu faute d'avoir don­né des nou­velles depuis plu­sieurs mois. Nos lettres s'étaient en réa­li­té croi­sées et je rece­vais dès le len­de­main un mot me réha­bi­li­tant au sein de la revue. Le deuxième sou­ve­nir remonte au moment du pas­sage à la deuxième série de Supérieur Inconnu. Sarane venait d'en redé­fi­nir la struc­ture, qu'il dési­rait cal­quée sur le tarot inven­té par les sur­réa­listes à Marseille lors de la Seconde Guerre mon­diale. Une revue orga­ni­sée selon les 4 axes majeurs de ce tarot aux emblèmes nou­veaux, incar­nant par là "les 4 valeurs car­di­nales de l'humanité, dési­gnées par le jeu de cartes des sur­réa­listes : l'amour, feu de l'esprit et du corps ; la connais­sance, scru­tant même l'inconnaissable ; et la révo­lu­tion, roue à aube du des­tin, ins­cri­vant le désir du meilleur dans les faits", selon les mots même de Sarane. Je reçus une lettre de sa main m'explicitant le nou­vel axe de la revue, assor­tie d'une pro­po­si­tion de tenir la rubrique dédiée à la "Révolution de la poé­sie". Comme, après réflexion, je signi­fiais à Sarane, par mis­sive inter­po­sée, mon sou­hait de décli­ner son invi­ta­tion, esti­mant alors que mieux valait publier des poèmes pour ser­vir la poé­sie plu­tôt que des pro­pos Révolutionnaires cen­sés l'incarner, lettre dans laquelle je joi­gnais l'un de mes der­niers poèmes, "Amnios", je reçus quelques jours plus tard ma propre lettre pho­to­co­piée, cha­cune de mes phrases com­men­tées en rouge à la marge, ain­si que le font les pro­fes­seurs des mau­vais élèves. J'avais eu l'outrecuidance de repous­ser incons­ciem­ment  la confiance pla­cée en moi par Sarane, et il me signi­fiait sa vexa­tion en m'infligeant, lit­té­ra­le­ment, une cor­rec­tion. Deux jours plus tard, je rece­vais une nou­velle lettre m'expliquant qu'il avait mal­gré tout déci­dé de publier mon poème "Amnios", sans que ce poème soit tou­te­fois de la gran­deur du Mahabarata. Tout Sarane est dans ce type d'anecdotes. Un homme géné­reux. Une figure tuté­laire à qui l'on devait une manière d'allégeance à par­tir du moment où il nous avait accueilli dans son clan. Un écri­vain ayant sa propre concep­tion de la fidé­li­té, souf­frant avec dif­fi­cul­té qu'on lui oppose des vues dif­fé­rentes de ce en quoi il croyait. Mais géné­reux, je le répète, comme peu en sont capables.

Aussi la ver­sion de Sarane par Alain Jouffroy a-t-elle lieu d'être tant elle rend fidè­le­ment le carac­tère haut en cou­leur qui était le sien. D'ailleurs, s'ensuit la repro­duc­tion d'une réponse de Sarane à un mes­sage de Jouffroy lais­sé sur son répon­deur télé­pho­nique. Illustration signi­fi­ca­tive des rap­ports qui furent ceux des sur­réa­listes, faits de fran­chise, d'orgueil, de rodo­mon­tades, d'hystérie sur­jouée, de joutes ora­toires, de rup­tures, de récon­ci­lia­tions.

Parmi les textes, pas­sion­nants, de ce numé­ro hom­mage, (nous ne les cite­rons pas tous), men­tion­nons celui de Paul Sanda consa­cré à l'ouvrage majeur d'Alexandrian, Histoire de la phi­lo­so­phie occulte, et aux pro­lon­ge­ments de ce livre, d'abord dans le rap­port qu'entretint Sanda avec Sarane, ensuite dans la vie de Sanda. Remercions Christophe Dauphin, maître d'œuvre de cette ultime livrai­son, pour ses contri­bu­tions à la réus­site de ce beau numé­ro, tant lorsqu'il se consacre au couple Madeleine Novarina-Sarane Alexandrian que lorsqu'il dresse un por­trait bio­gra­phique de Sarane, situant son impor­tance dans la deuxième géné­ra­tion sur­réa­liste mais aus­si dans le monde lit­té­raire et intel­lec­tuel, lui dont l'œuvre fut tra­duite par­tout dans le monde sans que jamais l'intelligentsia offi­cielle et média­tique ne lui rende le moindre hom­mage. Hommage encore à l'érudition épous­tou­flante d'un homme hors-norme, qui n'avait cure de savoir pour savoir mais enten­dait savoir pour vivre plus et trans­mettre ses connais­sances pour aider à vivre plus.

Jean Binder, lui, choi­sit dans les mul­tiples visages d'Alexandrian, l'écrivain d'art. Il rap­pelle que le pre­mier livre de Sarane fut consa­cré au peintre Victor Brauner, Brauner l'illuminateur, dont on ne peut ici que conseiller la lec­ture tant ce livre est, à mes yeux, fon­da­men­tal. Et pour­suit en dres­sant l'itinéraire des écrits sur l'art de Sarane. Palpitant.

Gérald Messadié quant à lui tire son cha­peau à l'impertinence, pour employer un euphé­misme, de Sarane, lui qui, en 2000, publia un livre étrange inti­tu­lé Soixante sujets de romans au goût du jour et de la nuit, livre dans lequel Sarane pro­pose aux roman­ciers en mal d'inspiration 60 sujets miri­fiques pour sur­seoir à leur manque de talent et d'imagination. Un livre volon­tai­re­ment pas­sé inaper­çu tant le bras d'honneur d'Alexandrian aux plu­mi­tifs des­sé­chés en tous genres relève, comme le sou­ligne Messadié, du ter­ro­risme.

Il y  a aus­si le très beau texte de Marc Kober, d'une jus­tesse et d'une mesure admi­rables, bros­sant l'image de sur­face qu'offrit à beau­coup Sarane Alexandrian pour nous mon­trer un peu le vrai cœur de cet homme : "Pourtant, la véri­té de Sarane est ailleurs, écrit Kober : moins dans l'homme de lettres qu'il vou­lut être que dans une volon­té d'élargir le péri­mètre humain".

Il y a enfin, et je m'arrêterai là, le beau poème que Matthieu Baumier offre ici à Sarane, inti­tu­lé A l'étoile vive, assor­ti de cette émou­vante dédi­cace Pour Sarane, par-delà.

Ce tren­tième numé­ro rend ain­si un hom­mage méri­té à un écri­vain mécon­nu, dont l'œuvre théo­rique conti­nue­ra d'irriguer les temps à venir tant elle se situe à la croi­sée de la Tradition dont notre socié­té se targue de ne vou­loir rien savoir, et de l'avenir qui l'aimante par un besoin vital de prendre sa res­pi­ra­tion.

Supérieur Inconnu, ce furent 30 volumes en quinze ans, mais aus­si des lec­tures publiques dont cha­cun des membres garde en mémoire les éclats et les reliefs. (Conciergerie de Paris, Mairie du XIIème arron­dis­se­ment de Paris, Bateau-lavoir). A titre per­son­nel, sans Supérieur Inconnu, sans Sarane Alexandrian, je n'aurais sans doute pas ren­con­tré la dan­seuse Muriel Jaër, petite-fille de la gale­riste Jeanne Bucher avec qui, au sor­tir d'une lec­ture de poèmes, je devais me lier d'amitié.

Je n'aurais pas non plus eu la grande chance de ren­con­trer Matthieu Baumier, dont l'amitié dans le Poème m'est abso­lu­ment vitale.

Pour ceci, Sarane, mer­ci.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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