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MARC ALYN

Par | 2018-02-25T22:05:04+00:00 22 février 2014|Catégories : Blog|

A l'occasion de la publi­ca­tion de son der­nier ouvrage Venise, démons et mer­veilles (édi­tions Ecriture), Marc Alyn nous a accor­dé un entre­tien de fond sur la poé­sie.

 

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Cher Marc Alyn, on ne devrait pas avoir à vous pré­sen­ter : vous êtes né en 1937 à Reims, cité de sacre ; avez fon­dé la revue Terre de feu à 17 ans, avez obte­nu le Prix Max Jacob à 20 ans, êtes mobi­li­sé en 1957 en Algérie, col­la­bo­rez au Figaro lit­té­raire. En 1966, vous fon­dez la col­lec­tion Poésie chez Flammarion, que vous diri­gez, obte­nez en 1973 le Prix Apollinaire, en 1994 le Grand Prix de poé­sie de l’Académie fran­çaise, en 2007 le Prix Goncourt de la Poésie. Aujourd’hui, en 2014, com­ment défi­ni­riez-vous le poète et le poème ?

   Le poète aujourd’hui, c’est l’abominable homme des marges, Orphée l’orphelin, le fugi­tif illu­mi­né… Peu importe le nom qu’on lui prête puisque sa fonc­tion consiste à s’effacer der­rière le Poème, sen­ti­nelle oubliée quelque part au cré­neau de la Grande Muraille.

   Autant de poètes, autant de concep­tions de la poé­sie. Et celle-ci s’enrichit de cha­cune de ces approxi­ma­tions fugaces et contra­dic­toires qui, loin de s’annuler, se com­plètent et dégagent de nou­velles pers­pec­tives à l’infini. Beaucoup vou­dront voir dans le poème un refuge, une île, une rési­dence secrète pareille au  « cher grand fond Malampia » de la séques­trée de Poitiers : un ventre mater­nel où se retrou­ver en  tête à tête avec sa propre voix. Pour d’autres, il s’agit d’un moyen de connais­sance « entre le vide et l’événement pur ». Liberté à l’état sau­vage qui choi­sit, s’il lui plaît, de s’imposer des chaînes pro­so­diques ou méta­phy­siques. Constitue-t-il la pointe extrême (ora­li­té de l’origine, écri­ture écla­tée, cal­ci­née ou givrée du livre ultime) de toute culture, ou échappe-t-il à la lit­té­ra­ture par son carac­tère unique d’expérience inté­rieure enga­geant la tota­li­té de l’être ? Couteau à lames mul­tiples sus­cep­tible de tailler les rosiers de Ronsard ou de for­cer les ser­rures de l’absolu, le poème, vu du large, n’a ni com­men­ce­ment ni fin : c’est pour­quoi il per­siste dans son être, lampe allu­mée en plein midi, cir­cu­laire comme  l’est le Temps, roue du Karma des Orientaux. Certaine phos­pho­res­cence éma­nant des vocables dénonce de  loin la res­pi­ra­tion poé­tique. Mais le poète, pour sa part, semble avoir fait vœu d’invisibilité : il reven­dique le pri­vi­lège de ne rimer à rien dans l’un ou l’autre de ces « pays qui n’ont plus de légende » han­tés de mal­en­ten­dants et de voyeurs aveugles. Le poème, dan­ge­reux et impré­vi­sible à l’instar du Golem, attire la foudre plu­tôt que les grands tirages ; sa sub­stance, matière pre­mière radio­ac­tive, exige d’être maniée avec vigi­lance. Prenons garde aux séduc­tions appa­rentes du lyrisme ;  tout com­mence par un ber­ger jouant de la flûte et s’achève par quelque sublime défla­gra­tion : Ezéchiel, Homère, Nietzsche, le grand coup de cym­bale de Dante ! Et voi­ci que se déploie maille à maille le Texte – la tex­ture du monde : la phrase éter­nel­le­ment silen­cieuse et par­lante faite du fil où cir­cule le cou­rant à haute ten­sion de la divi­ni­té. Il faut octroyer un sup­plé­ment de ciel  à  l’espace. Le  lan­gage  dis­til­lé,  fil­tré, décan­té  de  nou­veau, por­té à des tem­pé­ra­tures de mag­ma cen­tral, puis, brus­que­ment, sou­mis à des  sous-degrés  polaires, atteint le  point extrême de la quête phi­lo­so­phale : la dis­so­lu­tion de l’alchimiste dans l’or imma­té­riel : « Tu brûles ! »,  chu­chote le Trésor.

 

 

Que peut le Poème aujourd’hui, si jamais son rôle avait chan­gé dans le monde ?

   Le poème est évé­ne­ment dans le lan­gage, aubaine heu­reuse sem­blable à l’éclosion/explosion du prin­temps lorsqu’il méta­mor­phose de grises écorces en aman­diers en fleurs. Le pas­sant s’émerveille ou pour­suit son che­min sans sour­ciller. Qu’importe ! Le rôle du poète consiste à ne jamais lais­ser le verbe en repos : il lui faut sans cesse  remuer la pâte, l’aérer, lui confé­rer de nou­velles pro­prié­tés, d’autres formes,  mêler pro­fon­deur et sur­face en vue de récon­ci­lier la cir­con­fé­rence et le centre. L’œuvre exige de repo­ser sur des fon­da­tions  puis­santes, des­ti­nées  cepen­dant  à res­ter  invi­sibles.

N’oublions jamais que toute archi­tec­ture est piège, chaque poème, l’entrée d’un laby­rinthe. Que trou­ve­rons-nous à l’intérieur ? Dieu, le Néant, le Minotaure ? Certains textes ne ren­voient qu’à eux-mêmes, d’autres reflètent les facettes ambi­guës de mondes  paral­lèles ; de rares aven­tu­riers mys­tiques  inventent des che­mins vers  une réa­li­té dis­si­mu­lée sous le sens appa­rent. A cha­cun sa ligne de chant, de chance. Peut-être le poème pour­rait-il aider l’homme contem­po­rain à se recen­trer sur lui-même, à rega­gner les ter­ri­toires per­dus d’une indi­vi­dua­li­té mena­cée de dés­in­té­gra­tion au sein de la pen­sée unique ? Osons les longs silences illu­mi­nés par la lampe de la médi­ta­tion gra­tuite. Les mots pos­sèdent des antennes, et les morts des oreilles. Tout rêve ouvre à double bat­tant sur des songes plus spa­cieux, eux-mêmes en che­ville avec des éta­ge­ments de gouffres for­mi­dables. Les cercles concen­triques de l’image s’élargissent vers les confins étoi­lés du poème irré­vo­cable. « Juste de  voix », telle  était  la louange  suprême  dans l’Egypte des Pharaons. La grande affaire, en atten­dant, consiste pour cha­cun à trou­ver,  à force de tâton­ne­ments, le bou­ton de la minu­te­rie, quelque part dans le par­king obs­cur qui nous tient lieu de demeure.

 

 

–  Après une recon­nais­sance pré­coce, vous quit­tez Paris et par moments la France afin de ne pas entrer dans les tra­vers de la recon­nais­sance bour­geoise ; c’est le début d’une aven­ture spi­ri­tuelle en Orient …

   Pourquoi ai-je arpen­té, scribe errant sans bagages, les routes et sen­tiers de l’Orient solaire et téné­breux – lieu de toutes les genèses, annon­ciades et épi­pha­nies – sinon parce que j’avais ren­dez-vous là-bas, depuis l’enfance, avec moi-même ? « Je vais en Orient comme on va aux fon­taines /​ boire après tant de soifs la seule eau sou­ve­raine », ai-je affir­mé dans Le Livre des amants, impri­mé  en 1988 dans une cave de Beyrouth alors dévas­tée par les bom­bar­de­ments. Dehors, pas­sé le cré­pus­cule, les man­da­rines, petits soleils, lui­saient  dou­ce­ment au  bout des  branches ; à  l’intérieur des immeubles régnait une pénombre d’église byzan­tine. Entre deux rafales, le ros­si­gnol repre­nait ses  trilles –  tan­dis que Nohad, mon Isis sans fin per­due et retrou­vée, me chu­cho­tait des oracles à l’oreille.  Souvent, au point du jour, je tis­sais, métis­sais, entre­tis­sais les vocables d’un poème, que je tapais, d’un doigt, sur une por­ta­tive orange. « J’étais au bout du monde et tout au bout de moi » à l’issue de ces nuits féroces où j’écoutais les bruits de la rue, car la vie, contre toute attente, repre­nait son cours : « Vitrier, vitrier ! » Certaine dif­fi­cul­té à naître m’avait de tout temps  tour­men­té. Au moindre mou­ve­ment, je me heur­tais aux sou­bas­se­ments  de l’énigme, tenaillé par la ten­ta­tion de me lais­ser cou­ler à pic dans les abysses d’un mot pris au hasard. Perdu comme un objet qui s’enfonce, retourne à la matière et ne peut pas crier, je cher­chais obs­ti­né­ment l’autre côté des choses ; ain­si le chat trompe son image en se fau­fi­lant der­rière le miroir. De Babel à Baalbek, j’avais traî­né  mon ombre sur les ruines  d’empires dis­pa­rus depuis des mil­lé­naires, et je me retrou­vais au milieu d’autres gra­vats, encore brû­lants. Sans cesse me reve­nait la leçon de Byblos dont s’élaborait en moi l’opéra…

 

– A Byblos, vous vivez une expé­rience fon­da­men­tale, don­nant nais­sance à votre chef-d’œuvre  Les Alphabets du Feu. Pouvez-vous nous par­ler de cette «  minute  magique » ?

    A Byblos, la mer et la mort se font face, se toisent dans une odeur d’algues, de thym et de voiles mouillées. Quelques colonnes, des esca­liers ne menant nulle part, des rampes, des ter­rasses dominent le site encom­bré de débris de monu­ments. Bombardée à bout por­tant par le Temps depuis des mil­lé­naires, la cité-royaume n’est plus qu’une car­rière à ciel ouvert veillée par un châ­teau-fort datant des croi­sades. Rien de spec­ta­cu­laire comme à Baalbek : des ébou­lis, des blocs, des dalles grises sur la col­line sur­plom­bant le ver­set tou­jours en mou­ve­ment de la mer. La voûte céleste pèse sur les cyprès. Ici, le soleil domine sans par­tage, cœur immense qui  bat au même rythme que celui de l’homme, mais lui sur­vit.

    Tandis que je pénètre pour la pre­mière fois dans le cercle magique de la ville qui don­na son nom au Livre, je res­sens la pré­sence autour de moi  du lan­gage inti­me­ment mêlé au génie du lieu. Si la stèle où figure la Dame de Byblos, Baalat, regarde désor­mais  filer les trains à la sta­tion de métro Louvre, au centre de Paris, on devine que le sous-sol du petit port phé­ni­cien regorge de textes non exhu­més qui se lisent entre eux dans l’obscurité par­mi des conciles de racines. Du haut de l’horizon, le soleil se déverse, or en fusion, dans les anfrac­tuo­si­tés du ter­rain. Un fau­con pèle­rin vole à la ver­ti­cale des ves­tiges, empor­tant une proie où je recon­nais bien­tôt un ser­pent qui s’agite et semble tra­cer d’étranges signes dans l’azur. Quel appel d’air ! Je me tiens au bord du  vide, som­nam­bule sur la pente du toit. Une cohorte de four­mis émerge de la  fente d’une dalle pro­té­geant la sépul­ture d’une épouse royale – et cette pro­ces­sion évoque le noir enchaî­ne­ment des signes typo­gra­phiques sub­ju­guant  la  blan­cheur  de la  page –  l’Alphabet !

L’instant dure, et ful­gure. Les pla­teaux de la balance romaine du soleil  s’équilibrent : c’est midi. « L’éternité ne fait pas son âge » aujourd’hui ; on dirait qu’elle se dégèle, laisse tom­ber le masque et esquisse un sou­rire.  L’envers, l’endroit, l’avant, l’après s’unissent en un pré­sent qui ne laisse rien dans l’ombre. Ici prend fin la Chute à tra­vers les siècles des siècles, plan­cher pour­ri. Demain, peut-être, la lumière inven­te­ra l’œil, don­nant nais­sance à l’homme ascen­sion­nel…  De cette immer­sion ini­tia­tique jailli­ront, autour du recueil fon­da­teur Byblos (acte de résur­rec­tion), La Parole pla­nète (phase de conquête) et Le Scribe errant où le poète par­court les ter­ri­toires enche­vê­trés  du visible et de l’invisible, dénom­brant les vais­seaux, les points d’eau, les pro­diges. Cette tri­lo­gie, publiée entre 1991 et 1993, por­te­ra le titre géné­ral Les Alphabets du Feu.

 

 

–  Pouvez-vous évo­quer la notion d’urgence poé­tique ?

     La ges­ta­tion d’un poème peut s’étendre sur des années : quand l’heure sonne rien ne sau­rait s’opposer à son sur­gis­se­ment. Chaque image doit repo­ser lon­gue­ment au fond de la nappe du verbe afin qu’elle puisse fuser le moment venu dans sa fraî­cheur ori­gi­nelle – j’allais dire : natale. Cette coexis­tence du retrait et de l’élan, de l’immobile et du mou­vant pour­rait sur­prendre : elle acquiert tout son sens dès qu’on la situe dans le cadre plus vaste d’une poé­tique des contraires récon­ci­liés.  

   L’urgence, bien sûr, s’impose éga­le­ment en fonc­tion de la pres­sion du temps. A plu­sieurs reprises, notam­ment au cours des années 90, lorsque j’achevais Le Scribe errant sur un lit d’hôpital, quelque évé­ne­ment dra­ma­tique peut sub­sti­tuer son tem­po au rythme per­son­nel de l’auteur détour­né de son cours. La par­tie inti­tu­lée Voix off, dans L’Etat nais­sant,  per­met une approche directe (rare chez moi) de ce phé­no­mène : la vie, la voix, étroi­te­ment liées, s’affrontent en un duel  farouche au bord de l’abîme : « Le poète égor­gé veillé par son poème ». Par la suite, il me sera don­né de subir l’épreuve indi­cible  de  la  perte de  la  voix. Pendant  quatre  années  (suite  à l’opération d’un can­cer), je ne com­mu­nique que par écrit – ce qui me four­nit l’occasion d’une réflexion fon­da­men­tale sur les rap­ports de la parole pro­fé­rée et de l’écriture, le lien entre ora­li­té et gra­phie et, de façon plus géné­rale, sur le silence consi­dé­ré comme élé­ment moteur de l’expression poé­tique. A qui serait curieux de connaître l’autre ver­sant de cette confron­ta­tion, je sug­gère la lec­ture du long poème de Nohad Salameh  Le Bout du  tun­nel   (dans son recueil Les Lieux visi­teurs) : éloge de la lutte quo­ti­dienne pour la sur­vie s’achevant par une note d’espérance – car le pire n’est pas tou­jours sûr.

   L’urgence, au bout du compte, se mani­feste éga­le­ment à cer­tains moments d’accélération de la clep­sydre et du calen­drier, lorsque l’on prend conscience du rétré­cis­se­ment de l’horizon per­pé­tré par l’âge. Ainsi me suis-je par­fois expri­mé sous une forme apho­ris­tique (Le Silentiaire, Le Dieu de sable) afin de ras­sem­bler en un éclair tout un fais­ceau de pers­pec­tives et de médi­ta­tions de longue haleine.

     Le 18 mars 2014, j’aborderai le cap des 77 ans : soixante années de poé­sie, donc,  si l’on veut bien  se sou­ve­nir que j’ai fait paraître mon recueil inau­gu­ral (Le Chemin de la Parole) à 17 ans. Faut-il se conten­ter d’exalter le « dur désir de durer » ? Je pré­fère, pour ma part, saluer les créa­teurs tenaces comme Claude Monet, lequel com­men­ça à peindre ses Nymphéas à l’âge de 75 ans.  S’il est vrai que le monde se par­tage entre les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer, les artistes, eux,  appar­tiennent à cette der­nière famille. Au bar de l’hôtel de l’Univers,  tan­dis que les voi­liers du port rongent leurs amarres, les poètes trinquent  fra­ter­nel­le­ment à la san­té du large.

 

 

Vous venez de faire paraître un essai inti­tu­lé Venise, démons et mer­veilles aux édi­tions Ecriture. Ce livre éru­dit aborde la Sérénissime par une lec­ture ini­tia­tique des œuvres secrètes. Vous y par­lez des anges, des monu­ments, de Mélusine, éta­blis­sez des rap­ports avec les cartes du Tarot, dres­sez les por­traits de Giordano Bruno, de Galilée, de peintres de génie tels Tintoret, Titien, Carpaccio, Véronèse, Bellini, Lotto, entrez  dans  les  arcanes  de  la  Kabbale… Nous sommes ici au cœur du déploie­ment artis­tique et mira­cu­leux du Poème. Quelle néces­si­té a com­man­dé  ce livre en vous ?

   Venise, démons et mer­veilles est le second ouvrage que je consacre à la Sérénissime. Le pre­mier, Le Piéton de Venise (Bartillat, 2005 et 2010 en livre de poche), sug­gé­rait déjà l’existence d’une cité invi­sible de carac­tère magique der­rière le décor flam­boyant dont rêvent les tou­ristes. Ce nou­vel essai, qui embrasse non seule­ment la ville mais aus­si la lagune et la Vénétie, pro­pose une plon­gée  ini­tia­tique dans le Grand Canal à la recherche des bijoux per­dus de la Connaissance :

 

                      Là, un fond sans fond.
                      Echec et Mat :
                      temps, formes et lieu !

                                        (Maître Eckart)

 

  Les jar­dins secrets de Venise débordent de rosiers alchi­miques nés du désir de l’absolu ; artistes, poètes et kab­ba­listes n’hésitent pas à jeter leur vie dans la balance  pour accé­lé­rer la flo­rai­son phi­lo­so­phale : « A cause de cette rose, le ver­ger entier sera épar­gné », pro­mettent les Sages du Ghetto culti­vant la Thora. Ce périple dans l’espace se double d’une flâ­ne­rie à l’intérieur du temps, le moindre pont gar­dant trace du pas­sage  d’étonnants voya­geurs aujourd’hui dis­pa­rus et que signale pour­tant quelque lumi­nes­cence  du côté du casi­no des Esprits.

    Que cher­chons-nous à ce poste-fron­tière par où s’infiltrent les fan­tômes, sinon la révé­la­tion d’un charme (car­men), un par­fum par­tout ailleurs éva­po­ré et qui sub­siste au fond de ce fla­con ouvra­gé à Byzance ?  Le vent marin venu d’Orient souffle sur ces effluves, salubre, triom­phal, conviant à l’aventure amou­reuse ou méta­phy­sique. La jeu­nesse, depuis Giorgione et Byron, Mozart et Brodsky, fait la planche sur Venise pois­son phos­pho­res­cent. Certains viennent y apprendre à vivre, d’autres  à dis­pa­raître ; quelques-uns y  découvrent  le cœur  cal­ci­né  de l’amour  tan­dis  que leurs voi­sins, frô­lés aux car­re­fours, prennent tra­gi­que­ment conscience des limites de l’autre : « Presque nous – et à la fin per­sonne. » Quoi de plus gri­sant que cette pro­gres­sion en ape­san­teur sur les dalles lisses des ruelles  quand le pié­ton semble accé­der à la lévi­ta­tion, pareil au fumeur de joint immo­bile sur sa  natte ? Cette ambiance de liesse pré­lude à toutes sortes d’ébriétés d’un ordre plus éle­vé. « Venise, décrète Malraux, est au ser­vice du poème. » Au fond   de chaque église ou palais, l’art est embus­qué, prêt à fondre sur sa proie, pen­dant que se mêlent  sur les quais per­son­nages éva­dés des tableaux et couples on ne peut plus vivants s’avançant enla­cés vers l’embarcadère du vapo­ret­to et de Cythère.

 

 

Venise, sous votre regard, est la cris­tal­li­sa­tion ou l’aimantation du génie  occi­den­tal. Est-ce aujourd’hui la der­nière cité gar­dienne de la mémoire ancienne ?

   « La Treizième revient – c’est encor la pre­mière », constate Nerval qui ne connut pas Venise, mais la cher­cha obs­cu­ré­ment : parole dis­si­mu­lée dans l’épaisseur d’un palimp­seste recou­vrant à son tour d’insondables alpha­bets. La ville toute entière est un texte cryp­té par les kab­ba­listes invi­sibles aux yeux des­quels « chaque phrase sor­tie de la bouche du Tout-puis­sant se divise en soixante-dix lan­gages » (Talmud). Babel n’est jamais loin en cette métro­pole où le Verbe devient image et l’image cou­leur sans ces­ser d’être musique. La Dominante dis­pose d’un équi­pe­ment magique à toute épreuve créant autour d’elle un champ magné­tique pro­tec­teur. Quelque chose de la pen­sée gnos­tique a sur­vé­cu ici, en ce point où l’Orient et l’Occident se rejoignent et s’étreignent – noces célestes pareilles à celles qui unirent Simon le Mage (le soleil)  et Hélène (la lune), incar­na­tion d’Ennoia, la Pensée. Hermès, l’Eveillé, se confond, au terme de trans­fi­gu­ra­tions fan­tas­tiques, avec saint Marc/​Mercure, l’enchanteur Merlin, Orphée et Mithra, dieu solaire vêtu de bleu et de rouge (tenue du Bateleur, lame pre­mière du Tarot) immo­lant  le tau­reau,  image  de   l’énergie  sexuelle,  en   pré­sence  des   divi­ni­tés voyeuses. «  Heureux qui pos­sède, par­mi les hommes, la vision de ces mys­tères », scan­dait Pythagore, dont le nom signi­fie : « porte-parole de la Pythie. » Le plan laby­rin­thique de la cité des Doges passe pour repro­duire le « châ­teau en spi­rale »  de l’illumination ou encore cette mythique «  ville de Troie » où le roi solaire réside  après sa mort, et dont  il revient ayant subi d’indicibles épreuves… Ainsi, tous les sym­boles de l’imaginaire poé­tique se concentrent ici, se res­semblent, s’assemblent autour de la huppe et du Phénix, oiseaux cos­mo­go­niques détec­teurs de tré­sors. Nulle part ailleurs on ne ver­ra coha­bi­ter, mêlés à l’existence quo­ti­dienne la plus enjouée, tant de signes d’une proxi­mi­té pal­pable de l’Enigme. Les arbres englou­tis sous l’eau de la lagune, qui servent de piliers à Venise, se confondent avec les chênes de la forêt de Brocéliande où l’Enchanteur  ne dort que d’un œil.

 

 

Cher Marc Alyn, ma der­nière ques­tion consiste à vous lais­ser le mot de la fin ?

   Le mot de la fin, c’est peut-être qu’il n’existe pas de fin, que tout est à refaire conti­nuel­le­ment par de nou­veaux venus dépour­vus de mémoire, édi­fiant leurs châ­teaux de sable sans un regard pour la marée mon­tante. Nous savons que la vie est une pas­sade, une glis­sade plus ou moins réus­sie sur la glace trop mince. Le temps de dire : « Je suis », un autre occupe la place et achève la ligne, lui-même bien­tôt rem­pla­cé par l’intermittent de ser­vice. Mais l’essentiel n’est-il pas d’avoir bra­vé les inter­dits et les ter­reurs afin de s’élever par les sur­plombs pié­gés de neige fraîche et de cou­loirs d’avalanche, jus­qu’ aux grands à-pics sau­vages d’où l’on peut entre­voir en toute majes­té le Soleil, der­viche tour­neur ?

    L’activité poé­tique pos­sède une valeur sans rap­port avec son reten­tis­se­ment dans le siècle : elle consti­tue un évé­ne­ment spi­ri­tuel d’une por­tée cos­mique, phé­no­mène qui ne gagne­rait rien à être élu­ci­dé, mais dont on peut sug­gé­rer en un éclair la nature : l’altitude et la pro­fon­deur atteintes  d’un seul bond. A  quoi rêvent les routes, sinon  de voya­ger pour leur propre compte ? Le poème, en défi­ni­tive, m’apparaît comme une barque déta­chée de la rive, et qui plonge imper­cep­ti­ble­ment avant d’épouser le fil du cou­rant.

 

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

Marc Alyn

Par | 2018-02-25T22:05:04+00:00 1 décembre 2012|Catégories : Blog|

Marc Alyn est né à Reims en 1937. Il écrit et publie dès l’adolescence. Après quelques années à Paris, puis en Algérie – la guerre l’y oblige –, il s’exile à Uzès, trente ans. Une ving­taine de recueils de poé­sie paraît, mais aus­si d’autres textes : un roman, des essais… Dans la revue Phoenix (en jan­vier 2011), Bernard Mazo retrace ce par­cours de manière très détaillée. Précisons enfin que l’œuvre de Marc Alyn a été cou­ron­née par le Goncourt de la Poésie.