MARC ALYN

Par | 22 février 2014|Catégories : Blog|

A l’oc­ca­sion de la pub­li­ca­tion de son dernier ouvrage Venise, démons et mer­veilles (édi­tions Ecri­t­ure), Marc Alyn nous a accordé un entre­tien de fond sur la poésie.

 

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Cher Marc Alyn, on ne devrait pas avoir à vous présen­ter : vous êtes né en 1937 à Reims, cité de sacre ; avez fondé la revue Terre de feu à 17 ans, avez obtenu le Prix Max Jacob à 20 ans, êtes mobil­isé en 1957 en Algérie, col­la­borez au Figaro lit­téraire. En 1966, vous fondez la col­lec­tion Poésie chez Flam­mar­i­on, que vous dirigez, obtenez en 1973 le Prix Apol­li­naire, en 1994 le Grand Prix de poésie de l’Académie française, en 2007 le Prix Goncourt de la Poésie. Aujourd’hui, en 2014, com­ment définiriez-vous le poète et le poème ?

   Le poète aujourd’hui, c’est l’abominable homme des marges, Orphée l’orphelin, le fugi­tif illu­miné… Peu importe le nom qu’on lui prête puisque sa fonc­tion con­siste à s’effacer der­rière le Poème, sen­tinelle oubliée quelque part au créneau de la Grande Muraille.

   Autant de poètes, autant de con­cep­tions de la poésie. Et celle-ci s’enrichit de cha­cune de ces approx­i­ma­tions fugaces et con­tra­dic­toires qui, loin de s’annuler, se com­plè­tent et déga­gent de nou­velles per­spec­tives à l’infini. Beau­coup voudront voir dans le poème un refuge, une île, une rési­dence secrète pareille au  « cher grand fond Malampia » de la séquestrée de Poitiers: un ven­tre mater­nel où se retrou­ver en  tête à tête avec sa pro­pre voix. Pour d’autres, il s’agit d’un moyen de con­nais­sance « entre le vide et l’événement pur ». Lib­erté à l’état sauvage qui choisit, s’il lui plaît, de s’imposer des chaînes prosodiques ou méta­physiques. Con­stitue-t-il la pointe extrême (oral­ité de l’origine, écri­t­ure éclatée, cal­cinée ou givrée du livre ultime) de toute cul­ture, ou échappe-t-il à la lit­téra­ture par son car­ac­tère unique d’expérience intérieure engageant la total­ité de l’être ? Couteau à lames mul­ti­ples sus­cep­ti­ble de tailler les rosiers de Ron­sard ou de forcer les ser­rures de l’absolu, le poème, vu du large, n’a ni com­mence­ment ni fin : c’est pourquoi il per­siste dans son être, lampe allumée en plein midi, cir­cu­laire comme  l’est le Temps, roue du Kar­ma des Ori­en­taux. Cer­taine phos­pho­res­cence émanant des voca­bles dénonce de  loin la res­pi­ra­tion poé­tique. Mais le poète, pour sa part, sem­ble avoir fait vœu d’invisibilité : il revendique le priv­ilège de ne rimer à rien dans l’un ou l’autre de ces « pays qui n’ont plus de légende » han­tés de malen­ten­dants et de voyeurs aveu­gles. Le poème, dan­gereux et imprévis­i­ble à l’instar du Golem, attire la foudre plutôt que les grands tirages ; sa sub­stance, matière pre­mière radioac­tive, exige d’être maniée avec vig­i­lance. Prenons garde aux séduc­tions appar­entes du lyrisme;  tout com­mence par un berg­er jouant de la flûte et s’achève par quelque sub­lime défla­gra­tion : Ezéchiel, Homère, Niet­zsche, le grand coup de cym­bale de Dante ! Et voici que se déploie maille à maille le Texte  — la tex­ture du monde : la phrase éter­nelle­ment silen­cieuse et par­lante faite du fil où cir­cule le courant à haute ten­sion de la divinité. Il faut octroy­er un sup­plé­ment de ciel  à  l’espace. Le  lan­gage  dis­til­lé,  fil­tré, décan­té  de  nou­veau, porté à des tem­péra­tures de mag­ma cen­tral, puis, brusque­ment, soumis à des  sous-degrés  polaires, atteint le  point extrême de la quête philosophale : la dis­so­lu­tion de l’alchimiste dans l’or immatériel: « Tu brûles ! »,  chu­chote le Trésor.

 

 

- Que peut le Poème aujourd’hui, si jamais son rôle avait changé dans le monde ?

   Le poème est événe­ment dans le lan­gage, aubaine heureuse sem­blable à l’éclosion/explosion du print­emps lorsqu’il méta­mor­phose de gris­es écorces en amandiers en fleurs. Le pas­sant s’émerveille ou pour­suit son chemin sans sour­ciller. Qu’importe ! Le rôle du poète con­siste à ne jamais laiss­er le verbe en repos : il lui faut sans cesse  remuer la pâte, l’aérer, lui con­fér­er de nou­velles pro­priétés, d’autres formes,  mêler pro­fondeur et sur­face en vue de réc­on­cili­er la cir­con­férence et le cen­tre. L’œuvre exige de repos­er sur des fon­da­tions  puis­santes, des­tinées  cepen­dant  à rester  invisibles.

N’oublions jamais que toute archi­tec­ture est piège, chaque poème, l’entrée d’un labyrinthe. Que trou­verons-nous à l’intérieur ? Dieu, le Néant, le Mino­tau­re ? Cer­tains textes ne ren­voient qu’à eux-mêmes, d’autres reflè­tent les facettes ambiguës de mon­des  par­al­lèles; de rares aven­turi­ers mys­tiques  inven­tent des chemins vers  une réal­ité dis­simulée sous le sens appar­ent. A cha­cun sa ligne de chant, de chance. Peut-être le poème pour­rait-il aider l’homme con­tem­po­rain à se recen­tr­er sur lui-même, à regag­n­er les ter­ri­toires per­dus d’une indi­vid­u­al­ité men­acée de dés­in­té­gra­tion au sein de la pen­sée unique ? Osons les longs silences illu­minés par la lampe de la médi­ta­tion gra­tu­ite. Les mots pos­sè­dent des antennes, et les morts des oreilles. Tout rêve ouvre à dou­ble bat­tant sur des songes plus spa­cieux, eux-mêmes en cheville avec des étage­ments de gouf­fres for­mi­da­bles. Les cer­cles con­cen­triques de l’image s’élargissent vers les con­fins étoilés du poème irrévo­ca­ble. « Juste de  voix », telle  était  la louange  suprême  dans l’Egypte des Pharaons. La grande affaire, en atten­dant, con­siste pour cha­cun à trou­ver,  à force de tâton­nements, le bou­ton de la minu­t­erie, quelque part dans le park­ing obscur qui nous tient lieu de demeure.

 

 

-  Après une recon­nais­sance pré­coce, vous quit­tez Paris et par moments la France afin de ne pas entr­er dans les tra­vers de la recon­nais­sance bour­geoise ; c’est le début d’une aven­ture spir­ituelle en Orient …

   Pourquoi ai-je arpen­té, scribe errant sans bagages, les routes et sen­tiers de l’Orient solaire et ténébreux — lieu de toutes les genès­es, annon­ci­ades et épipha­nies — sinon parce que j’avais ren­dez-vous là-bas, depuis l’enfance, avec moi-même ? « Je vais en Ori­ent comme on va aux fontaines / boire après tant de soifs la seule eau sou­veraine », ai-je affir­mé dans Le Livre des amants, imprimé  en 1988 dans une cave de Bey­routh alors dévastée par les bom­barde­ments. Dehors, passé le cré­pus­cule, les man­darines, petits soleils, lui­saient  douce­ment au  bout des  branch­es; à  l’intérieur des immeubles rég­nait une pénom­bre d’église byzan­tine. Entre deux rafales, le rossig­nol repre­nait ses  trilles —  tan­dis que Nohad, mon Isis sans fin per­due et retrou­vée, me chu­chotait des ora­cles à l’oreille.  Sou­vent, au point du jour, je tis­sais, métis­sais, entretis­sais les voca­bles d’un poème, que je tapais, d’un doigt, sur une por­ta­tive orange. « J’étais au bout du monde et tout au bout de moi » à l’issue de ces nuits féro­ces où j’écoutais les bruits de la rue, car la vie, con­tre toute attente, repre­nait son cours : « Vit­ri­er, vit­ri­er ! » Cer­taine dif­fi­culté à naître m’avait de tout temps  tour­men­té. Au moin­dre mou­ve­ment, je me heur­tais aux soubasse­ments  de l’énigme, tenail­lé par la ten­ta­tion de me laiss­er couler à pic dans les abysses d’un mot pris au hasard. Per­du comme un objet qui s’enfonce, retourne à la matière et ne peut pas crier, je cher­chais obstiné­ment l’autre côté des choses ; ain­si le chat trompe son image en se fau­fi­lant der­rière le miroir. De Babel à Baal­bek, j’avais traîné  mon ombre sur les ruines  d’empires dis­parus depuis des mil­lé­naires, et je me retrou­vais au milieu d’autres gra­vats, encore brûlants. Sans cesse me reve­nait la leçon de Byb­los dont s’élaborait en moi l’opéra…

 

- A Byb­los, vous vivez une expéri­ence fon­da­men­tale, don­nant nais­sance à votre chef‑d’œuvre  Les Alpha­bets du Feu. Pou­vez-vous nous par­ler de cette «  minute  mag­ique » ?

    A Byb­los, la mer et la mort se font face, se toisent dans une odeur d’algues, de thym et de voiles mouil­lées. Quelques colonnes, des escaliers ne menant nulle part, des ram­pes, des ter­rass­es domi­nent le site encom­bré de débris de mon­u­ments. Bom­bardée à bout por­tant par le Temps depuis des mil­lé­naires, la cité-roy­aume n’est plus qu’une car­rière à ciel ouvert veil­lée par un château-fort datant des croisades. Rien de spec­tac­u­laire comme à Baal­bek : des éboulis, des blocs, des dalles gris­es sur la colline sur­plom­bant le ver­set tou­jours en mou­ve­ment de la mer. La voûte céleste pèse sur les cyprès. Ici, le soleil domine sans partage, cœur immense qui  bat au même rythme que celui de l’homme, mais lui survit.

    Tan­dis que je pénètre pour la pre­mière fois dans le cer­cle mag­ique de la ville qui don­na son nom au Livre, je ressens la présence autour de moi  du lan­gage intime­ment mêlé au génie du lieu. Si la stèle où fig­ure la Dame de Byb­los, Baalat, regarde désor­mais  fil­er les trains à la sta­tion de métro Lou­vre, au cen­tre de Paris, on devine que le sous-sol du petit port phéni­cien regorge de textes non exhumés qui se lisent entre eux dans l’obscurité par­mi des con­ciles de racines. Du haut de l’horizon, le soleil se déverse, or en fusion, dans les anfrac­tu­osités du ter­rain. Un fau­con pèlerin vole à la ver­ti­cale des ves­tiges, empor­tant une proie où je recon­nais bien­tôt un ser­pent qui s’agite et sem­ble trac­er d’étranges signes dans l’azur. Quel appel d’air ! Je me tiens au bord du  vide, som­nam­bule sur la pente du toit. Une cohorte de four­mis émerge de la  fente d’une dalle pro­tégeant la sépul­ture d’une épouse royale — et cette pro­ces­sion évoque le noir enchaîne­ment des signes typographiques sub­juguant  la  blancheur  de la  page  —  l’Alphabet !

L’instant dure, et ful­gure. Les plateaux de la bal­ance romaine du soleil  s’équilibrent: c’est midi. « L’éternité ne fait pas son âge » aujourd’hui ; on dirait qu’elle se dégèle, laisse tomber le masque et esquisse un sourire.  L’envers, l’endroit, l’avant, l’après s’unissent en un présent qui ne laisse rien dans l’ombre. Ici prend fin la Chute à tra­vers les siè­cles des siè­cles, planch­er pour­ri. Demain, peut-être, la lumière inven­tera l’œil, don­nant nais­sance à l’homme ascen­sion­nel…  De cette immer­sion ini­ti­a­tique jail­liront, autour du recueil fon­da­teur Byb­los (acte de résur­rec­tion), La Parole planète (phase de con­quête) et Le Scribe errant où le poète par­court les ter­ri­toires enchevêtrés  du vis­i­ble et de l’invisible, dénom­brant les vais­seaux, les points d’eau, les prodi­ges. Cette trilo­gie, pub­liée entre 1991 et 1993, portera le titre général Les Alpha­bets du Feu.

 

 

-  Pou­vez-vous évo­quer la notion d’urgence poétique ?

     La ges­ta­tion d’un poème peut s’étendre sur des années : quand l’heure sonne rien ne saurait s’opposer à son sur­gisse­ment. Chaque image doit repos­er longue­ment au fond de la nappe du verbe afin qu’elle puisse fuser le moment venu dans sa fraîcheur orig­inelle — j’allais dire : natale. Cette coex­is­tence du retrait et de l’élan, de l’immobile et du mou­vant pour­rait sur­pren­dre: elle acquiert tout son sens dès qu’on la situe dans le cadre plus vaste d’une poé­tique des con­traires réconciliés. 

   L’urgence, bien sûr, s’impose égale­ment en fonc­tion de la pres­sion du temps. A plusieurs repris­es, notam­ment au cours des années 90, lorsque j’achevais Le Scribe errant sur un lit d’hôpital, quelque événe­ment dra­ma­tique peut sub­stituer son tem­po au rythme per­son­nel de l’auteur détourné de son cours. La par­tie inti­t­ulée Voix off, dans L’Etat nais­sant,  per­met une approche directe (rare chez moi) de ce phénomène : la vie, la voix, étroite­ment liées, s’affrontent en un duel  farouche au bord de l’abîme : « Le poète égorgé veil­lé par son poème ». Par la suite, il me sera don­né de subir l’épreuve indi­ci­ble  de  la  perte de  la  voix. Pen­dant  qua­tre  années  (suite  à l’opération d’un can­cer), je ne com­mu­nique que par écrit — ce qui me four­nit l’occasion d’une réflex­ion fon­da­men­tale sur les rap­ports de la parole proférée et de l’écriture, le lien entre oral­ité et gra­phie et, de façon plus générale, sur le silence con­sid­éré comme élé­ment moteur de l’expression poé­tique. A qui serait curieux de con­naître l’autre ver­sant de cette con­fronta­tion, je sug­gère la lec­ture du long poème de Nohad Salameh  Le Bout du  tun­nel   (dans son recueil Les Lieux vis­i­teurs) : éloge de la lutte quo­ti­di­enne pour la survie s’achevant par une note d’espérance — car le pire n’est pas tou­jours sûr.

   L’urgence, au bout du compte, se man­i­feste égale­ment à cer­tains moments d’accélération de la clep­sy­dre et du cal­en­dri­er, lorsque l’on prend con­science du rétré­cisse­ment de l’horizon per­pétré par l’âge. Ain­si me suis-je par­fois exprimé sous une forme apho­ris­tique (Le Silen­ti­aire, Le Dieu de sable) afin de rassem­bler en un éclair tout un fais­ceau de per­spec­tives et de médi­ta­tions de longue haleine.

     Le 18 mars 2014, j’aborderai le cap des 77 ans : soix­ante années de poésie, donc,  si l’on veut bien  se sou­venir que j’ai fait paraître mon recueil inau­gur­al (Le Chemin de la Parole) à 17 ans. Faut-il se con­tenter d’exalter le « dur désir de dur­er » ? Je préfère, pour ma part, saluer les créa­teurs tenaces comme Claude Mon­et, lequel com­mença à pein­dre ses Nymphéas à l’âge de 75 ans.  S’il est vrai que le monde se partage entre les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer, les artistes, eux,  appar­ti­en­nent à cette dernière famille. Au bar de l’hôtel de l’Univers,  tan­dis que les voiliers du port ron­gent leurs amar­res, les poètes trin­quent  frater­nelle­ment à la san­té du large.

 

 

- Vous venez de faire paraître un essai inti­t­ulé Venise, démons et mer­veilles aux édi­tions Ecri­t­ure. Ce livre éru­dit abor­de la Sérénis­sime par une lec­ture ini­ti­a­tique des œuvres secrètes. Vous y par­lez des anges, des mon­u­ments, de Mélu­sine, étab­lis­sez des rap­ports avec les cartes du Tarot, dressez les por­traits de Gior­dano Bruno, de Galilée, de pein­tres de génie tels Tin­toret, Titien, Carpac­cio, Véronèse, Belli­ni, Lot­to, entrez  dans  les  arcanes  de  la  Kab­bale… Nous sommes ici au cœur du déploiement artis­tique et mirac­uleux du Poème. Quelle néces­sité a com­mandé  ce livre en vous ?

   Venise, démons et mer­veilles est le sec­ond ouvrage que je con­sacre à la Sérénis­sime. Le pre­mier, Le Pié­ton de Venise (Bar­tillat, 2005 et 2010 en livre de poche), sug­gérait déjà l’existence d’une cité invis­i­ble de car­ac­tère mag­ique der­rière le décor flam­boy­ant dont rêvent les touristes. Ce nou­v­el essai, qui embrasse non seule­ment la ville mais aus­si la lagune et la Vénétie, pro­pose une plongée  ini­ti­a­tique dans le Grand Canal à la recherche des bijoux per­dus de la Connaissance :

 

                      Là, un fond sans fond.
                      Echec et Mat :
                      temps, formes et lieu !

                                        (Maître Eckart)

 

  Les jardins secrets de Venise débor­dent de rosiers alchim­iques nés du désir de l’absolu ; artistes, poètes et kab­bal­istes n’hésitent pas à jeter leur vie dans la bal­ance  pour accélér­er la flo­rai­son philosophale : « A cause de cette rose, le verg­er entier sera épargné », promet­tent les Sages du Ghet­to cul­ti­vant la Tho­ra. Ce périple dans l’espace se dou­ble d’une flâner­ie à l’intérieur du temps, le moin­dre pont gar­dant trace du pas­sage  d’étonnants voyageurs aujourd’hui dis­parus et que sig­nale pour­tant quelque lumi­nes­cence  du côté du casi­no des Esprits.

    Que cher­chons-nous à ce poste-fron­tière par où s’infiltrent les fan­tômes, sinon la révéla­tion d’un charme (car­men), un par­fum partout ailleurs éva­poré et qui sub­siste au fond de ce fla­con ouvragé à Byzance ?  Le vent marin venu d’Orient souf­fle sur ces effluves, salu­bre, tri­om­phal, con­viant à l’aventure amoureuse ou méta­physique. La jeunesse, depuis Gior­gione et Byron, Mozart et Brod­sky, fait la planche sur Venise pois­son phos­pho­res­cent. Cer­tains vien­nent y appren­dre à vivre, d’autres  à dis­paraître ; quelques-uns y  décou­vrent  le cœur  cal­ciné  de l’amour  tan­dis  que leurs voisins, frôlés aux car­refours, pren­nent trag­ique­ment con­science des lim­ites de l’autre : « Presque nous — et à la fin per­son­ne. » Quoi de plus grisant que cette pro­gres­sion en ape­san­teur sur les dalles liss­es des ruelles  quand le pié­ton sem­ble accéder à la lévi­ta­tion, pareil au fumeur de joint immo­bile sur sa  nat­te ? Cette ambiance de liesse prélude à toutes sortes d’ébriétés d’un ordre plus élevé. « Venise, décrète Mal­raux, est au ser­vice du poème. » Au fond   de chaque église ou palais, l’art est embusqué, prêt à fon­dre sur sa proie, pen­dant que se mêlent  sur les quais per­son­nages évadés des tableaux et cou­ples on ne peut plus vivants s’avançant enlacés vers l’embarcadère du vaporet­to et de Cythère.

 

 

- Venise, sous votre regard, est la cristalli­sa­tion ou l’aimantation du génie  occi­den­tal. Est-ce aujourd’hui la dernière cité gar­di­enne de la mémoire ancienne ? 

   « La Treiz­ième revient — c’est encor la pre­mière », con­state Ner­val qui ne con­nut pas Venise, mais la cher­cha obscuré­ment : parole dis­simulée dans l’épaisseur d’un palimpses­te recou­vrant à son tour d’insondables alpha­bets. La ville toute entière est un texte cryp­té par les kab­bal­istes invis­i­bles aux yeux desquels « chaque phrase sor­tie de la bouche du Tout-puis­sant se divise en soix­ante-dix lan­gages » (Tal­mud). Babel n’est jamais loin en cette métro­pole où le Verbe devient image et l’image couleur sans cess­er d’être musique. La Dom­i­nante dis­pose d’un équipement mag­ique à toute épreuve créant autour d’elle un champ mag­né­tique pro­tecteur. Quelque chose de la pen­sée gnos­tique a survécu ici, en ce point où l’Orient et l’Occident se rejoignent et s’étreignent — noces célestes pareilles à celles qui unirent Simon le Mage (le soleil)  et Hélène (la lune), incar­na­tion d’Ennoia, la Pen­sée. Her­mès, l’Eveillé, se con­fond, au terme de trans­fig­u­ra­tions fan­tas­tiques, avec saint Marc/Mercure, l’enchanteur Mer­lin, Orphée et Mithra, dieu solaire vêtu de bleu et de rouge (tenue du Bateleur, lame pre­mière du Tarot) immolant  le tau­reau,  image  de   l’énergie  sex­uelle,  en   présence  des   divinités voyeuses. «  Heureux qui pos­sède, par­mi les hommes, la vision de ces mys­tères », scan­dait Pythagore, dont le nom sig­ni­fie : « porte-parole de la Pythie. » Le plan labyrinthique de la cité des Doges passe pour repro­duire le « château en spi­rale »  de l’illumination ou encore cette mythique «  ville de Troie » où le roi solaire réside  après sa mort, et dont  il revient ayant subi d’indicibles épreuves… Ain­si, tous les sym­bol­es de l’imaginaire poé­tique se con­cen­trent ici, se ressem­blent, s’assemblent autour de la huppe et du Phénix, oiseaux cos­mogo­niques détecteurs de tré­sors. Nulle part ailleurs on ne ver­ra cohab­iter, mêlés à l’existence quo­ti­di­enne la plus enjouée, tant de signes d’une prox­im­ité pal­pa­ble de l’Enigme. Les arbres engloutis sous l’eau de la lagune, qui ser­vent de piliers à Venise, se con­fondent avec les chênes de la forêt de Brocéliande où l’Enchanteur  ne dort que d’un œil.

 

 

- Cher Marc Alyn, ma dernière ques­tion con­siste à vous laiss­er le mot de la fin ? 

   Le mot de la fin, c’est peut-être qu’il n’existe pas de fin, que tout est à refaire con­tin­uelle­ment par de nou­veaux venus dépourvus de mémoire, édi­fi­ant leurs châteaux de sable sans un regard pour la marée mon­tante. Nous savons que la vie est une pas­sade, une glis­sade plus ou moins réussie sur la glace trop mince. Le temps de dire : « Je suis », un autre occupe la place et achève la ligne, lui-même bien­tôt rem­placé par l’intermittent de ser­vice. Mais l’essentiel n’est-il pas d’avoir bravé les inter­dits et les ter­reurs afin de s’élever par les sur­plombs piégés de neige fraîche et de couloirs d’avalanche, jusqu’ aux grands à‑pics sauvages d’où l’on peut entrevoir en toute majesté le Soleil, der­viche tourneur ?

    L’activité poé­tique pos­sède une valeur sans rap­port avec son reten­tisse­ment dans le siè­cle : elle con­stitue un événe­ment spir­ituel d’une portée cos­mique, phénomène qui ne gag­n­erait rien à être élu­cidé, mais dont on peut sug­gér­er en un éclair la nature : l’altitude et la pro­fondeur atteintes  d’un seul bond. A  quoi rêvent les routes, sinon  de voy­ager pour leur pro­pre compte ? Le poème, en défini­tive, m’apparaît comme une bar­que détachée de la rive, et qui plonge imper­cep­ti­ble­ment avant d’épouser le fil du courant.

 

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Gar­nier-Duguy pub­lie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réal­isme, Supérieur Incon­nu, à laque­lle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ticipe au col­loque con­sacré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’ab­sence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Rober­to Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’At­lan­tique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Cor­levour, pré­facé par Pas­cal Boulanger.
2015 : “La nuit phoenix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabé­tique d’au­jour­d’hui” édi­tions L’Ate­lier du Grand Tétras, dans la Col­lec­tion Glyphes, avec une cou­ver­ture de Rober­to Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Bau­mi­er le mag­a­zine en ligne Recours au poème, exclu­sive­ment con­sacré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bor­des, édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion Poésie/Gallimard, 2015.

Marc Alyn

Par | 1 décembre 2012|Catégories : Blog|

Marc Alyn est né à Reims en 1937. Il écrit et pub­lie dès l’adolescence. Après quelques années à Paris, puis en Algérie – la guerre l’y oblige –, il s’exile à Uzès, trente ans. Une ving­taine de recueils de poésie paraît, mais aus­si d’autres textes : un roman, des essais… Dans la revue Phoenix (en jan­vi­er 2011), Bernard Mazo retrace ce par­cours de manière très détail­lée. Pré­cisons enfin que l’œuvre de Marc Alyn a été couron­née par le Goncourt de la Poésie. 

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