Nous sommes heureux de présen­ter ce livre rem­pli de livres. Car nous con­nais­sons son auteur, Christophe Dauphin, depuis de nom­breuses années, du temps où nous étions engagés dans la belle aven­ture revuis­tique Supérieur Incon­nu que fon­da et dirigea Sarane Alexan­dri­an jusqu’à sa mort. C’est d’ailleurs lui, Sarane Alexan­dri­an, qui signe la pré­face de ces Totems aux yeux de rasoir, ensem­ble de 8 recueils — infi­ni ver­ti­cal —  de poèmes com­posés entre 2001 et 2008.
L’en­gage­ment de Dauphin, pour qui suit de près le coeur bat­tant des pub­li­ca­tions poé­tiques, n’est plus à présen­ter. Il s’est fer­me­ment opposé aux for­mal­ismes qui sclérosent le poème et se l’ap­pro­prient pour mieux l’en­fer­mer dans d’ineptes dépen­dances privées. Son point de vue sur l’im­por­tance du poème comme rel­e­vant d’un bien com­mun indis­pens­able à l’hu­man­ité, nous le parta­geons. Le poème doit engager l’être pro­fond. C’est ain­si qu’il a for­mal­isé la théorie de l’émo­tivisme
Les totems qu’il nous donne à lire sont donc la mise en acte de ses vues intel­lectuelles, la théorie appliquée à l’art poé­tique pour­rait-on peut-être dire. Et comme être poète est d’abord un état de l’être, les poèmes de Dauphin sont ceux sur­gis de sa vie pri­mor­diale, de sa vie d’homme plongé dans son siè­cle, voyageur révolté et inqui­et, atten­tif aux êtres, aux choses, aux signes omniprésents qui lui ren­trent par les pores de la vie pour se méta­mor­phoser en Poème.
Nous n’al­lons pas ici présen­ter cha­cune des huit march­es de ce beau livre mais évo­quer en par­ti­c­uli­er son recueil cen­tral, celui qui inspire son titre à l’ensem­ble. Il s’ag­it des Totems émo­tivistes. Les totems sont ici des poèmes. Qu’est-ce qu’un totem ? Un poteau scup­té, dressé près de l’habi­tat des tribus prim­i­tives, appelant la pro­tec­tion des esprits et de l’âme ani­male, ou con­tenant la présence des ancêtres. Les totems de Dauphin sont donc des poèmes pro­tecteurs et pro­pi­tia­toires, con­férant au lan­gage sa charge mag­ique ini­tiale, celle par qui se con­stru­it ou se détru­it le monde, Verbe à tra­vers lequel se tisse le tré­sor de l’aven­ture humaine ou se détrame sa chair. “Le totémisme, écrit Freud dans Totem et tabou, est tout à fait étranger à notre manière de sen­tir actuelle. Il est une insti­tu­tion depuis longtemps dis­parue et rem­placée par de nou­velles formes religieuses et sociales.”
Dès lors, les totems de Dauphin ont une fonc­tion dans la cité, à l’in­térieur du groupe humain, à l’in­térieur de l’in­di­vidu même. Le poème devient l’acte ver­bal pro­tecteur, l’ac­tion haute­ment empreinte d’e­sprit, poème-totem mué en parole orac­u­laire pour nos temps tech­ni­ciens ayant per­du le par­adis de la con­nais­sance ancienne.
Le livre, comme l’imag­i­naire de Dauphin tramé au fil luisant de l’é­mo­tion cap­i­tale, est riche. On y est pénétré par des poèmes à fleur de peau, par des tor­sions gram­mat­i­cales, par des tours de force séman­tiques. On y voy­age en Europe, prin­ci­pale­ment en Europe de l’Est à laque­lle le poète voue une pas­sion pul­sion­nelle au sens car­diaque du terme. La parole de ces Totems, en un mot, est Belle.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Gar­nier-Duguy pub­lie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réal­isme, Supérieur Incon­nu, à laque­lle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ticipe au col­loque con­sacré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’ab­sence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Rober­to Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’At­lan­tique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Cor­levour, pré­facé par Pas­cal Boulanger.
2015 : “La nuit phoenix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabé­tique d’au­jour­d’hui” édi­tions L’Ate­lier du Grand Tétras, dans la Col­lec­tion Glyphes, avec une cou­ver­ture de Rober­to Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Bau­mi­er le mag­a­zine en ligne Recours au poème, exclu­sive­ment con­sacré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bor­des, édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion Poésie/Gallimard, 2015.