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Totems aux yeux de rasoir

Par |2018-11-15T14:20:03+00:00 19 juillet 2012|Catégories : Critiques|

Nous sommes heu­reux de pré­sen­ter ce livre rem­pli de livres. Car nous connais­sons son auteur, Christophe Dauphin, depuis de nom­breuses années, du temps où nous étions enga­gés dans la belle aven­ture revuis­tique Supérieur Inconnu que fon­da et diri­gea Sarane Alexandrian jusqu'à sa mort. C'est d'ailleurs lui, Sarane Alexandrian, qui signe la pré­face de ces Totems aux yeux de rasoir, ensemble de 8 recueils – infi­ni ver­ti­cal –  de poèmes com­po­sés entre 2001 et 2008.
L'engagement de Dauphin, pour qui suit de près le coeur bat­tant des publi­ca­tions poé­tiques, n'est plus à pré­sen­ter. Il s'est fer­me­ment oppo­sé aux for­ma­lismes qui sclé­rosent le poème et se l'approprient pour mieux l'enfermer dans d'ineptes dépen­dances pri­vées. Son point de vue sur l'importance du poème comme rele­vant d'un bien com­mun indis­pen­sable à l'humanité, nous le par­ta­geons. Le poème doit enga­ger l'être pro­fond. C'est ain­si qu'il a for­ma­li­sé la théo­rie de l'émo­ti­visme
Les totems qu'il nous donne à lire sont donc la mise en acte de ses vues intel­lec­tuelles, la théo­rie appli­quée à l'art poé­tique pour­rait-on peut-être dire. Et comme être poète est d'abord un état de l'être, les poèmes de Dauphin sont ceux sur­gis de sa vie pri­mor­diale, de sa vie d'homme plon­gé dans son siècle, voya­geur révol­té et inquiet, atten­tif aux êtres, aux choses, aux signes omni­pré­sents qui lui rentrent par les pores de la vie pour se méta­mor­pho­ser en Poème.
Nous n'allons pas ici pré­sen­ter cha­cune des huit marches de ce beau livre mais évo­quer en par­ti­cu­lier son recueil cen­tral, celui qui ins­pire son titre à l'ensemble. Il s'agit des Totems émo­ti­vistes. Les totems sont ici des poèmes. Qu'est-ce qu'un totem ? Un poteau scup­té, dres­sé près de l'habitat des tri­bus pri­mi­tives, appe­lant la pro­tec­tion des esprits et de l'âme ani­male, ou conte­nant la pré­sence des ancêtres. Les totems de Dauphin sont donc des poèmes pro­tec­teurs et pro­pi­tia­toires, confé­rant au lan­gage sa charge magique ini­tiale, celle par qui se construit ou se détruit le monde, Verbe à tra­vers lequel se tisse le tré­sor de l'aventure humaine ou se détrame sa chair. "Le toté­misme, écrit Freud dans Totem et tabou, est tout à fait étran­ger à notre manière de sen­tir actuelle. Il est une ins­ti­tu­tion depuis long­temps dis­pa­rue et rem­pla­cée par de nou­velles formes reli­gieuses et sociales."
Dès lors, les totems de Dauphin ont une fonc­tion dans la cité, à l'intérieur du groupe humain, à l'intérieur de l'individu même. Le poème devient l'acte ver­bal pro­tec­teur, l'action hau­te­ment empreinte d'esprit, poème-totem mué en parole ora­cu­laire pour nos temps tech­ni­ciens ayant per­du le para­dis de la connais­sance ancienne.
Le livre, comme l'imaginaire de Dauphin tra­mé au fil lui­sant de l'émotion capi­tale, est riche. On y est péné­tré par des poèmes à fleur de peau, par des tor­sions gram­ma­ti­cales, par des tours de force séman­tiques. On y voyage en Europe, prin­ci­pa­le­ment en Europe de l'Est à laquelle le poète voue une pas­sion pul­sion­nelle au sens car­diaque du terme. La parole de ces Totems, en un mot, est Belle.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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