> Denis Emorine, “De toute éternité”

Denis Emorine, “De toute éternité”

Par | 2018-02-19T08:44:00+00:00 6 octobre 2012|Catégories : Critiques|

Le poète Emorine fait paraitre De toute éter­ni­té aux édi­tions Le Nouvel Athanor, des poèmes dédiés à l'être aimé. C'est dire si l'être aimé, à l'Athanor, doit rele­ver d'un sens che­va­le­resque. L'amour cour­tois ren­voyait à la femme comme une mise à l'épreuve de la per­fec­tion du che­va­lier. La femme, c'était bien sur la dési­rée, mais à tra­vers elle l'âme ouvreuse du che­min obs­cur et loyal de l'homme à che­val, le condui­sant à la réa­li­sa­tion de soi. Etre aimé, Athanor, le livre paraît dans le lieu juste.
De toute éter­ni­té s'ouvre par ce poème :

 

De tout temps,
Je savais qu'un jour
Je par­vien­drais près de toi
Et
Que mon amour n'aurait pas de fin.
Que je m'ensablerais au fond de tes rivages
Avec ma tête dor­mante au creux de tes bras.

De tout temps
Je res­sus­ci­te­rais l'empreinte de tes pas
Enfouis en moi.
Si près de la mort que je serais
Mes yeux n'auraient d'autre fin que toi.

De tout temps
Je sau­rais arra­cher à l'ombre
Ce cri d'amour qui n'est que silence
A l'égard du monde.

Si près des mots que je sois
aucun ne res­semble à ceux
Qui me conduisent vers toi

 

La poé­sie d'Emorine relève de ce que le poème peut por­ter d'alchimique. Le poète, dans sa forêt sombre, la torche du lan­gage à la main, cherche le che­min vers sa dame. Il sait que ce lan­gage est illu­sion, qu'il ne faut pas tom­ber en amour devant les mots, sans quoi on reste sur le seuil de la réa­li­sa­tion de l'œuvre d'une vie d'homme :

 

Tu peux entrer sans frap­per
Sans même regar­der autour de toi
La porte a dis­pa­ru
Avec la ten­ta­tion de vivre

 

Sans quoi on est poète, c'est à dire une image sociale, et aujourd'hui déva­luée. Mais il sait aus­si que cet ermite cher­chant un homme à la lueur de son front peut dépas­ser la langue grâce à la femme :

 

J'ai aimé mou­rir dans tes bras
Même si je ne l'ai jamais révé­lé

A la lumière d'un jour
Parjure

 

Nous sommes, dans cette poé­tique d'un autre âge, c'est à dire d'un âge où l'avenir du monde prend sa source aux anciennes conquêtes de l'homme contre les imper­ma­nences nihi­listes du temps pré­sent, avec la matière de Bretagne alliée à la conscience des hommes de foi. Lorsqu'Emorine dit : Je suis venu à ta rencontre/​Lorsque tu n'étais pas là, et, J'avance par­fois les yeux fermés/​Pour mieux me diriger/​Vers toi, nous avons là un écho de ce que révé­lait Patrice de La tour du Pin à son ami Anne de Biéville : "Savais-tu que "Tu ne me cher­che­rais pas si tu ne m'avais déjà trou­vé" de Pascal se trouve tex­tuel­le­ment dans le Traité d'Amour de Dieu de St Bernard : je cite (ch x) : "Si vous êtes bon, Seigneur, à l'âme qui vous cherche, qu'êtes-vous donc pour celle qui vous trouve – mais il y a ceci d'admirable que per­sonne ne vous puisse cher­cher sans vous avoir d'abord trou­vé".
La pas­sion du poète pour l'être aimé tient du mur­mure exta­tique de Jean de la Croix. Jean de la Croix était-il poète ? Il avait dépas­sé ce rôle. Bien sur, nous pou­vons lire ce livre comme un chant d'amour envers une femme, et c'est alors un chant uni­ver­sel qui s'adresse à cha­cun d'entre nous. C'est le degré pre­mier. Mais il y a autre chose, qui s'appuie sur le déses­poir pour mieux chan­ter sa joie :

 

Mon amour
Il fal­lait le dire enfin
Le pro­cla­mer peut-être
Murmurer la prière des jours enfuis
Trop tôt.
Je ne sais plus m'abreuver à la source des mots
Lorsque tu te détournes de moi
Je crispe les mains
Sur des mots
Qui ne signi­fient rien
Sans toi

 

On ne peut pas être plus clair, ni s'exprimer plus sim­ple­ment pour dire une rela­tion d'obscur à la lumière.
Comme un leit­mo­tiv dis­cret, Emorine chu­chote que "les mots à venir/s'effacent en te voyant". Lorsque les mots meurent ain­si à l'apparition de l'être aimé, lorsque le poète en perd la parole, alors nous sommes dans un lieu cher­chant à tra­vers l'homme à por­ter une autre connais­sance à l'esprit du monde.
On perd la parole quand on perd le men­tal au pro­fit du spi­ri­tuel, c'est à dire d'une com­pré­hen­sion d'abord indi­cible des évè­ne­ments, hors de la ligne ortho­nor­mée dans laquelle nous vivons, chep­tel, désor­mais.
Tu perds la parole quand une autre connais­sance frappe à ta porte, t'habite déjà afin que tu puisses t'exprimer selon son exis­tence.
Tu perds la parole pour apprendre à par­ler l'impensable.
Et c'est là l'expérience d'Emorine, qu'il dépasse par des mots simples et uni­ver­sels, conju­rant le tota­li­ta­risme social en règne depuis la nuit du monde. N'est-ce pas au poète, main­te­nant et ici, dans le cours de ce temps du reflux, remon­tant vers ses sources, de ces­ser, com­po­sant le Poème, de se croire poète ? 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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