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Jean-François Mathé, La vie atteinte

Par |2018-12-17T20:57:05+00:00 8 juin 2014|Catégories : Blog|

Dès l'abord de son titre, le der­nier livre de Jean-François Mathé, que nous tenons à Recours au Poème en très haute estime, ren­verse une pers­pec­tive que la majo­ri­té des êtres, et peut-être la culture occi­den­tale en son entier, et main­te­nant le monde occi­den­ta­li­sé lui-même, assume comme une véri­té évi­dente : LA VIE ATTEINTE.

Eliminons d'entrée la poly­sé­mie du titre : la vie serait atteinte, comme la san­té serait "atteinte" ou mena­cée. Mais en lisant les 68 poèmes de ce recueil, ce n'est pas cette séman­tique du titre qu'il convient de rete­nir.

Parce que nous sommes vivants, nous autres, êtres humains conscients de notre exis­tence, avons atteint la vie. Et ceci n'est une évi­dence pour per­sonne tant il nous semble, étant vivants, que, comme le dit René Char, "tu es en retard sur la vie". Tout le monde, et par­ti­cu­liè­re­ment les masses humaines issues de la moder­ni­té tech­no­lo­gique, du rythme de tachy­car­die qu'elle impose à nos cœurs, de ses excès et du désaxe­ment qu'elle fait subir à la per­sonne humaine, a le sen­ti­ment de cou­rir après la vie. Comme si, étant vivants, nous n'étions pas en vie, ou à côté des choses essen­tielles que nous aime­rions vivre, à côté de l'essence de la vie, qui, pour­tant, nous tra­verse et fait nos cœurs bat­tants.

Ce sen­ti­ment, issu de la moder­ni­té pres­su­ri­sant nos vies, tra­verse l'inconscient col­lec­tif, et seul un poète peut nous rap­pe­ler cette évi­dence mira­cu­leuse : nous avons, étant nés hommes et femmes, atteint les rivages de la vie. Et la socié­té actuelle, qui a failli en ce sens qu'elle a ces­sé de s'ériger en rem­part pro­tec­teur, ce qui était son pro­jet ini­tial, en se cris­tal­li­sant sur l'avoir plu­tôt que sur l'être, en obéis­sant à son obses­sion de la pos­ses­sion plu­tôt qu'en son devoir de construire du sens, est logi­que­ment deve­nue l'ennemi de cette pen­sée pure­ment poé­tique, en pro­ve­nance du Poème : nous avons tous accé­dé à la vie.

Seul un poète peut réta­blir cette pen­sée, car elle est elle-même tom­bée, comme une pluie d'or, de l'essence du Poème. Entendons-nous : lorsque nous écri­vons Poème avec une capi­tale, nous signi­fions la plus grande pos­si­bi­li­té offerte à l'être humain : créer du sens, de la pré­sence, par sa vie, en rela­tion aux autres, donc d'abord en rela­tion avec soi. Le Poème peut ain­si s'incarner par le poème, mais aus­si par la musique, par l'ensemble des arts, mais aus­si par la cha­ri­té, par le don de soi au monde à tra­vers nos proches, mais aus­si par la réa­li­sa­tion de soi à tra­vers la com­po­si­tion de la plus haute beau­té à laquelle nous vou­lons demeu­rer fidèle. Nous rece­vons le Poème par une vision que nous allons ensuite créer, incar­ner, à tra­vers nos actes, nos paroles, notre atti­tude ; vivre en étant mu et ému par la beau­té en laquelle nous croyons. Cette vision, notre époque l'a per­due. Elle est émi­nem­ment poé­tique, elle est issue du Poème, elle peut don­ner un équi­libre à l'humanité future.

Ce titre, La vie atteinte, nous sai­sit immé­dia­te­ment, pro­messe d'une parole essen­tielle.

Il draine avec lui, par induc­tion, par sous-enten­du, des notions méta­phy­siques. Atteinte, la vie, oui, mais atteinte depuis quoi ? Depuis quelle pro­ve­nance ? Et vers quel but ? Ces ques­tions méta­phy­siques sont domi­nées par les poèmes du poète qui, fidèle à sa vision et au labeur à lui confié par la conscience à laquelle il a accès, ne tombe pas dans des expli­ca­tions phi­lo­so­phiques, sans quoi il serait phi­lo­sophe et éta­bli­rait des sys­tèmes de pen­sées, logiques, linéaires, appar­te­nant ain­si au temps linéaire. Mais Jean-François Mathé est poète, et per­çoit le sens de la vie en des visions qu'il créé ensuite par la parole. L'effraction du poème réduit tout dis­cours méta­phy­sique à ses propres limites, for­cé­ment tota­li­taires, et ouvre aux pos­si­bi­li­tés d'habiter la vision par delà le temps hori­zon­tal vers le temps éter­nel.

Ce livre tourne autour de quelques mots, cer­tains étant pré­sents dans presque chaque poème : ombre, robe, feuille, trans­pa­rence, nudi­té. Avec ces mots, entre ces mots, le poète tisse un grand poème où se joue la pro­fon­deur de l'existence.

Le poète, par­lant de l'ombre, semble par­ler de la mort, de celle pro­mise à chaque être vivant, à tout homme et toute femme. Et il aborde cette ombre par le pou­voir créa­teur du poème, c'est-à- dire de la parole, du Verbe, celui sur lequel s'est bâti le monde réa­li­sé, celui dont nous sommes les héri­tiers. Le lan­gage est la demeure de l'être, disait Heidegger, pro­lon­geant ain­si Jean, qui avait fon­dé notre lignage sur ces paroles : "Au com­men­ce­ment était le Verbe". C'est, selon nous, dans la pers­pec­tive de cette fidé­li­té que Jean-François Mathé prend la parole pour abor­der les ques­tions lan­ci­nantes qui obsèdent tout être humain : quel est le sens de la vie, vers quel lieu allons-nous, que nous réserve la mort.

 

Je m'en vais jusque
là où renon­ce­ra l'haleine
 

là où je la sus­pen­drai
à une der­nière vitre
comme un vête­ment trop léger
pour la sai­son qui m'attend.
 

Et je me vois,
hors d'haleine, hors de moi,
por­té par, les pre­miers pas
que l'on fait sans vie
 

 

Ce poème est une vision venue de l'imagination, et cette vision inter­roge. Que tra­duit l'imagination quand elle per­met ce type de vision d'au-delà de la vie ter­restre ? C'est une ver­sion de ce que notre temps attend, ayant aban­don­né, en affir­mant que Dieu était mort, tout espoir et toute séré­ni­té, lais­sant s'installer le grand noc­turne néga­tif. Mais la vie conti­nue, et les oiseaux, mal­gré le nihi­lisme humain, offrent tou­jours leurs chants à qui veut bien les com­prendre. C'est une ver­sion du pas­sage, du pont entre la vie et la peur, entre la conscience et la fini­tude.

Que l'imagination d'un poète aujourd'hui soit encore tra­vaillée par ces pen­sées, et renou­velle les images leurs étant atta­chées, nous dit beau­coup. Cela nous dit la néces­si­té de construire des ponts. Cela nous dit que la pré­sence de l'ombre induit la pré­sence d'un corps. Qu'à l'intérieur de ce corps le sang est en mou­ve­ment, qu'il porte une mémoire et que l'émotion dont il est por­teur se doit d'emporter le men­tal comme un astre sou­met des pla­nètes dans son orbe.

 

De l'autre côté du poème,
je vois s'approcher le visage
qui écar­te­ra les mots et
les lais­se­ra s'éparpiller
comme du pain pour les oiseaux.
Visage main­te­nant si proche
et la page der­rière lui deve­nue
ciel debout sur la terre et sur la mer.
Mais l'immensité est dans ces yeux qui s'ouvrent
et me mettent au monde
mal­gré ma vie déjà vécue.
 

 

Ce livre de Jean-François Mathé est un livre mer­veilleux. Tout en sub­ti­li­té, tout en nuances, en mai­trise et humi­li­té, le poète nous offre des images qui peuvent avoir le des­tin de deve­nir en nous des com­pa­gnons lumi­neux.
Le der­nier mot au poète, dans la quin­tes­sence de son pou­voir de créa­tion et de ren­ver­se­ment des pers­pec­tives mor­ti­fères qui règnent dans nos contrées noc­turnes car, "La vie atteinte, mais qui exige tou­jours qu'à tra­vers elle et au-delà on fasse un pas de plus. Le poème est ce pas de plus" :

 

Gisante, l'ombre d'où tu viens
révèle le pay­sage comme quand on s'éveille.
Cette nuit, chaque étoile eut une tige
enfon­cée dans le cœur de cha­cun
comme pour y pui­ser sa lumière
et la lais­ser retom­ber jusqu'à nous
qui ne savions la sai­sir.
Mais toi, tu vins et toute la nuit glis­sa de ta robe
puis ta robe de tes épaules.
Qui es-tu, main­te­nant si proche,
quand nous qui croyons être éveillés
ne sommes qu'appuyés à la fenêtre aveu­glante
mais tou­jours fer­mée d'un songe qui te désire.

 

 

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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