> Pierrick de Chermont, “Portes de l’anonymat”

Pierrick de Chermont, “Portes de l’anonymat”

Par | 2018-05-23T01:36:47+00:00 7 octobre 2012|Catégories : Critiques|

 

Nous voi­ci sans doute avec Portes de l'anonymat de Pierrick de Chermont en pré­sence de la parole la plus remar­quable de l'année 2012 sur le ver­sant du poème.

Dix portes, comme dix arches, forment le plan de ce temple de mots, et nous pour­rions pen­ser nous tenir auprès d'une incar­na­tion  de la Jérusalem céleste s'il ne man­quait, peut-être, deux entrées por­tant à douze le seuil du para­dis. Dix stèles, comp­tant cha­cune cinq poèmes com­po­sés en ver­sets.

Il est rare que la forme du ver­set soit employée aujourd'hui, la prose poé­tique lui étant lar­ge­ment pré­fé­rée, et le vers libre presque com­mu­né­ment. Le choix du ver­set – si choix il y a car il s'impose fina­le­ment de lui-même – nous ren­seigne sur la por­tée méta­phy­sique du poète. Il faut se sou­ve­nir de ces mots de Oscar Vanceslas de Lubicz Milosz, qui, se piquant "d'écrire avec l'âme des mots", affirme que la Poésie est "la pour­suite pas­sion­née du Réel… cet art sacré du Verbe, par cela même qu'il jaillit des pro­fon­deurs secrètes de l'Etre Universel, appa­raît plus rigou­reu­se­ment lié qu'aucun autre mode d'expression au Mouvement spi­ri­tuel et phy­sique dont il est le géné­ra­teur et le guide. (…) La poé­sie de demain naî­tra de la trans­mu­ta­tion scien­ti­fique et sociale qui s'accomplit sous nos yeux." Et la forme de cette poé­sie nou­velle sera "une large prose mar­te­lée en ver­sets".

Milosz pense à son poème Les Arcanes, sans pré­cé­dent dans ce que l'on pour­rait appe­ler l'histoire lit­té­raire, poème daté de 1926. Sans pré­cé­dent. Et jusqu'ici sans suc­ces­seurs. Car Milosz, avec les Arcanes, sait qu'il entre dans un nou­veau rap­port au Verbe ain­si qu'il le dit, inté­grant les avan­cées scien­ti­fiques et sociales comme il n'y en eut jamais avant lui, dans une œuvre renou­ve­lant le Verbe. Ses Arcanes com­mencent ain­si :

 

"1. – Comme la mon­tagne m'emportait dans son vol, tout à coup je vis s'ouvrir devant moi sur l'autre espace la porte d'or de la Mémoire, l'issue du laby­rinthe."

 

Choisir le ver­set, qu'on le veuille ou non, c'est emprun­ter le che­min méta­phy­sique fon­dé par Milosz afin de redé­fi­nir le Poème par rap­port aux bou­le­ver­se­ments du monde induits par l'avancée super­so­nique de la science et la dila­ta­tion molé­cu­laire de la supré­ma­tie sociale. Le ver­set, pour Milosz, c'est la forme ini­tiale du Verbe trans­po­sé par les Ecritures, et c'est tout natu­rel­le­ment que le ver­set s'impose à lui pour actua­li­ser la parole en inté­grant les bou­le­ver­se­ments fon­da­men­taux opé­rés par la moder­ni­té anti­no­mique d'avec le sacré.

Y a-t-il un rap­port d'essence entre Les Arcanes de Milosz et Portes de l'anonymat de Chermont ? Le pre­mier poème de la pre­mière Porte du Midi cache somp­tueu­se­ment son dérou­lé cos­mique qui attache l'anonymat à la porte d'or de la Mémoire milos­zienne. De nom­breuses cor­res­pon­dances s'y font signes, et, dans une toute autre langue que celle de Milosz, et peut-être dans l'ignorance de leur proxi­mi­té, Chermont com­mence par là où Les Arcanes nous laissent. Il y a bien­tôt un siècle de l'un à l'autre. La voix doit donc se pro­lon­ger.

Nous ne nous éten­drons pas sur une lec­ture com­pa­rée des deux poèmes mais éta­blir un lien pré­cis engage la bonne com­pré­hen­sion du superbe livre de Chermont. Milosz, à tra­vers Les Arcanes, remonte jusqu'à la mémoire d'Adam pour éta­blir une lec­ture des pre­mières pen­sées du pre­mier homme, et ce fai­sant nous livre une exé­gèse répon­dant aux avan­cées vio­lentes de la par­tie de la science moderne fas­ci­née par le néant. La fin du livre de Milosz nous laisse ain­si : "Et sous les pieds d'Adam, les pierres étaient chaudes du mer­veilleux midi". Adam ayant man­gé le fruit de l'arbre de la connais­sance, bri­sé par la conscience de deve­nir conscient de lui-même quand il n'était jusque là, son­geant à ce Rien qui le sépa­rait de Dieu, conscient qu'"Eve était en Adam, confon­due avec sa conscience, avec sa connais­sance, avec sa prière : Adam pro­non­çait le mot rien pour lui-même et pour Eve, mais lorsqu'il disait moi, il ne pen­sait qu'à Eve."

Chermont com­mence son livre par la Porte du Midi, ce même midi qui est la conscience de la mort d'Adam, de la mort de l'homme libre, heure du jour de pleine conscience où le soleil phy­sique de la luci­di­té efface le soleil onto­lo­gique de l'adoration.

Notre poète nomme son livre Portes de l'anonymat, c'est à dire Portes sans nom. Qu'on s'attache à remar­quer que le poète, au pre­mier poème évo­quant le "rien",  a écrit ceci : "rien y fait". Et non pas, comme c'eut été gram­ma­ti­ca­le­ment cor­rect : rien n'y fait. Détail indi­ca­teur car ce "rien" ren­voie au rien des Arcanes de Milosz. Ce rien, c'est l'anonymat, le sans nom, le lieu dans lequel Dieu s'incarne, ce lieu dans lequel la sub­stance spi­ri­tuelle prend chair, se ris­quant à deve­nir voyant en même temps qu'objet de vision. Ce rien, c'est ce que l'homme doit retrou­ver pour pas­ser la porte de la rela­tion, c'est l'univers en l'homme, son sang, c'est Dieu en l'homme et non le rien nihi­liste issu du pêché d'Adam ne disant plus moi que pour par­ler de lui-même, et non pour par­ler d'Eve. Au Rien onto­lo­gique et exté­rieur qui était le Lieu d'incarnation de Dieu en l'homme, l'homme a sub­sti­tué le rien de l'infini, exté­rieur à l'homme lui-même.

Cet axe éta­bli, nous pou­vons lire le poème de Chermont comme un pro­lon­ge­ment des Arcanes de Milosz. Adam était vivant. Il est deve­nu un homme mort. Chermont reçoit une parole qui lorsqu'elle dit JE se recon­nait comme morte, et en pre­nant conscience sus­cite la voie d'une marche vers la résur­rec­tion.

Dix Portes, et nom­mons les : Porte du Midi, celle de la mort de l'homme ; Porte des Ouvrages évo­quant l'œuvre qui ouvre ; Porte des Villes où les Justes ouvrent l'œil ain­si que l'Adam ori­gi­nel fai­sant corps avec son créa­teur avant qu'il ouvre un autre œil pour y gagner la céci­té ; Porte des Pluies, Porte des Verrous, Porte des Intérieurs, Porte des Poètes menant au savoir que les mots ne sont que des outils, Porte Etroite, celle de la pié­té au lieu de celle de l'individualité ratio­na­liste, Porte du Jardin menant vers la ver­deur des arbres refleu­ris­sant, Porte du Milieu.

Dix Portes, et non pas douze comme la Jérusalem céleste, car comme l'affirme Milosz après "le Un céleste, le Deux spi­ri­tuel qui se trans­mue en lumière et sang ; le Trois, Maître du grand rituel de réci­pro­ci­té" arrive le "Dix du retour du fils pro­digue à la Maison du Père".

Citons main­te­nant des bribes du Poème de Chermont, au hasard lan­çons nos filets dans l'océan de ses ver­sets, ça et là, comme pour en faire mal­adroi­te­ment res­pi­rer la puis­sance :

"Ne suis que du néant pro­digue et pour­tant, tel un chas­seur, j'espère un pro­chain pas­sage"

"Pourquoi la fra­ter­ni­té est-elle si fra­gile ?". "Il ne sera plus pos­sible de sup­por­ter, même par l'honneur et la souf­france, d'être si peu en vie." "La vie nous attend. Elle chante et nous appelle. Ô Dieu, des­cends jusqu'à nous, chante encore." "Il s'agit de ne pas sacri­fier des hommes, mais de pré­pa­rer la mai­son de pen­sée pour accueillir les sui­vants." "Il n'est pas néces­saire de déses­pé­rer pour vivre".

Ces véri­tés ne sont pas des pen­sées, ce ne sont pas des avis ni des encou­ra­ge­ments mais ils sont issus de la Loi ini­tiale et à ce titre encou­ragent tout fils pro­digue à retrou­ver le che­min de la mai­son pater­nelle.

"Pourquoi es-tu au monde si tu feins d'y vivre – tout va plus loin que toi."

"La nature n'est-elle pas sacra­men­telle tant elle ouvre à l'action de grâce et fonde en nous la fra­ter­ni­té."

"En sor­tant de la mai­son de ser­vi­tude, qu'avons-nous fait d'autre qu'y retour­ner ?"

"Se mettre à nu ne suf­fi­ra plus. Il y aura encore ce soleil à affron­ter."

C'est à dire : retrou­ver l'innocence ori­gi­nelle ne sera pas suf­fi­sant car l'astre phy­sique de la conscience humaine a vu l'effroyable déchi­re­ment du Fils sur la Croix. Et ce soleil là, com­ment le trans­muer, après la vision cau­che­mar­desque, en l'état d'amour qui unis­sait l'image à son objet, Dieu à sa créa­ture, le voyant à la vision, Adam amou­reux d'Eve pré­exis­tante ?

"Je confesse mal dis­tin­guer Dieu de toi que j'aime."

"Croire en la Méditerranée",
c'est à dire croire en l'épopée qui a construit un monde à dimen­sion d'homme avant de cou­per le lien entre le siècle et le Temple, c'est à dire la mer inté­rieure, c'est à dire la plaque tour­nante qui a fon­dé le monde.

"C'est aujourd'hui que se plaide notre inno­cence."

"A quoi bon le Dieu de nos pères si la nuit tombe des­sus."

"Bientôt le soleil sera si gros que ses rayons fleu­ri­ront jusqu'à la lisière de Vénus"

Cette parole semble une pro­phé­tie. Elle signe l'acte de l'affrontement au soleil chan­té dans un ver­set anté­rieur. Ce soleil là retrou­ve­ra l'innocence ori­gi­nelle. Innocence qui ter­mine la Porte des Intérieurs, de l'homme recon­cen­tré, uni­ver­sa­li­sé, ori­gi­na­li­sé.

Jusqu'aux der­niers ver­sets, comme une remon­tée de l'homme mort vers l'entrevue de la porte, ici jamais nom­mée, des Victoires, ou du Salut :

"Tu vou­drais chan­ter des vers qui rever­dissent les mots et don­ne­raient force aux paroles"

"Tu fus et tu demeu­re­ras inac­ces­sible à la mémoire des vivants"

"Bon sang, mais où se tient donc la sain­te­té qui porte Dieu ?"

"Expulsés de nous-mêmes"

 

Ce poème écrit par un homme dénom­mé Pierrick de Chermont, ce poème de l'anonymat reçu par un homme dénom­mé Chermont, pro­longe le grand Poème du monde, et sug­gère que la vie est une volon­té en quête de sa forme. La vie est amour, cher­chant sa forme accom­plie. Pour l'incarnation de la cha­ri­té ter­restre conduite par l'amour spi­ri­tuel.

Ce livre, qu'on le veuille ou non, qu'on le voit ou pas, est une réponse. Il est une œuvre.

La voix qui parle ici via le poète Pierrick de Chermont, a pris ses res­pon­sa­bi­li­tés.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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