> Si loin le rivage,d’Eva-Maria Berg

Si loin le rivage,d’Eva-Maria Berg

Par | 2018-02-25T22:49:35+00:00 14 septembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Les édi­tions Transignum, diri­gées par Wanda Mihuleac, accueillent dans leur magni­fique cata­logue les poèmes d’Eva-Maria Berg assor­tis de gra­vures d’Olga Verme-Mignot. Peut-on d’ailleurs par­ler de cata­logue tant ces édi­tions envi­sagent les tra­vaux qu’elles publient comme des objets arti­sa­naux ?

Le mariage entre les mots du poète et les gra­vures de l’artiste fait de cette réa­li­sa­tion une uni­té séman­tique.

Nous pré­fé­re­rons non par­ler « des » poèmes d’Eva-Maria Berg mais « du » poème, chaque page éti­rant l’être-langage conte­nu entre la trame « néga­tif » des gra­vures. « Négatif », non pas en terme de valeur mais dans son accep­tion pho­to­gra­phique : les gra­vures sont en noir et blanc. Elles ins­crivent l’être-poème dans une image non révé­lée. C’est là que la poé­sie tra­vaille, dans le lan­gage incons­cient écrit sur les inten­tions réelles des artistes. Car dans ce « non révé­lé » se trouve peut-être la révé­la­tion méta­phy­sique propre à l’être-poème. Le poème, arra­ché au silence, serait le néga­tif d’une réa­li­té à peine entra­per­çue que déjà échap­pée aux volon­tés de sai­sis­se­ment. Quel que soit le génie des œuvres abou­ties, il serait le néga­tif d’une pho­to­gra­phie impos­sible à tirer dans son abso­lu. Tel serait le pou­voir, réel, du poème confron­té à la réa­li­té qu’il tente tou­jours d’approcher, de cir­cons­crire et de dire.

Les mots de Berg s’expriment en trois langues grâce au talent de tra­duc­teur du poète Max Alhau : le fran­çais, l’espagnol et l’allemand. Ce choix de langue est un ter­ri­toire, un ter­ri­toire repo­sant sur une base tri­ni­taire, expri­mant tant par ce qu’il dit que par ce qu’il exclut. Nous sommes, Si loin le rivage, dans un espace euro­péen, dans l’unité d’une mémoire qui entend nous sug­gé­rer les cou­leurs d’une trame ancienne dans le dra­peau mon­dia­li­sé.

La poé­tique propre de ce poème explore le lien sub­stan­tiel entre le lan­gage, la quête du rivage, c’est-à-dire le point d’arrivée de la navi­ga­tion, et la matière miné­rale fait de rocs, de roches, de rochers. Le pay­sage est ici men­tal, voire psy­chique, voire onto­lo­gique sui­vant le point de vue selon lequel on aborde la lec­ture :

 

 « ailleurs des voies
s’élèvent
il n’y a aucun rivage
pour abor­der
dans la folie
le mot se hâte
de reve­nir brise
le rocher
dans sa fuite
ailleurs le rivage
se rue
et couche
des corps qui
n’échouent jamais sur la côte »

 

 

Pour la condi­tion qui est la nôtre, bai­gnée de mys­tère et d’interrogation, le poème consti­tue le seul moyen de nous ache­mi­ner vers le rivage (si nous consi­dé­rons que la prière appar­tient au poème, que l’imaginaire scien­ti­fique peut appar­te­nir au poème, que l’art mar­tial poli­tique émi­nent peut incar­ner le poème dans sa dimen­sion his­to­rique etc…), mais ce rivage, but ultime à notre tra­di­tion euro­péenne, nous n’en pou­vons, comme sug­gé­ré plus haut, qu’en peindre peut-être une image qui, même en cou­leurs, en serait le néga­tif.

Ce que le poème semble sug­gé­rer au-delà de sa séman­tique évi­dente :

 

 « tou­te­fois tu es
beau­coup trop fort
pour sim­ple­ment
aban­don­ner
même si tu heurtes
la pierre

l’eau
se teinte de rouge
le soleil
va décli­ner
avant que tu ne
voies plus rien »

 

 

Le rivage ne serait donc pas une terre à atteindre, un objec­tif maté­riel ou phy­sique, mais bien méta-phy­sique, se situant dans le voyage, dans la quête, dans le poème per­met­tant de pas­ser, ici et main­te­nant, dans la dimen­sion pres­sen­tie.

Poème alchi­mique que nous livre Eva-Maria Berg et ses amis Olga Verme-Mignot et Max Alhau, emprun­tant au miroir son pou­voir de reflé­ter les images alors en leur che­min d’inversion. Que ceux qui ont des oreilles…

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.